L'un des derniers vignerons du Tsar s'en est allé à 110 ans

NécrologieDoyen des Suisses de l’étranger et ancien enfant de la colonie helvétique de Chabag, Rodolphe Buxcel s’est éteint aux États-Unis.

En 2014, soit à 106 ans, Rodolphe Buxcel taquinait encore le poisson à Baroda, dans le Michigan. Le Vaudois né dans la Russie de Nicolas II avait conscience d’avoir eu une vie hors norme.

En 2014, soit à 106 ans, Rodolphe Buxcel taquinait encore le poisson à Baroda, dans le Michigan. Le Vaudois né dans la Russie de Nicolas II avait conscience d’avoir eu une vie hors norme. Image: Olivier Grivat

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Parfois, la mort d’un vieil homme, c’est beaucoup plus qu’une bibliothèque qui brûle. Rodolphe Buxcel, 110 ans, amoureux de pêche, de football, doyen des Suisses de l’étranger et surtout mémoire de plus d’un siècle extraordinaire, a définitivement fermé ses yeux fin février à Baroda, dans le Michigan.

Originaire de Romainmôtier, Rodolphe Buxcel était né dans la Russie du tsar Nicolas II en 1908, à Chabag (aujourd’hui Chabo, en Ukraine), sur les rives non du Léman mais du liman du Dniestr, une passe bordant la mer Noire. Chabag? Un lieu que nous devrions connaître. C’est sans doute la seule colonie que la Suisse ait jamais eue, et encore indirectement. Une plantation viticole délaissée par les Turcs, qu’Alexandre Ier cède à une poignée de vignerons vaudois par l’entremise de Frédéric-César de la Harpe. Ils sont partis un beau jour de Vevey, vivres, bible et carabine en mains. Collecte offerte par les habitants du Nozon en poche, la famille Buxcel fera partie d’un autre convoi, arrivé à Chabag en 1830, après que la peste eut ravagé la colonie.

Le coin va pourtant rester pour les vignerons un «petit paradis sur terre», raconte le journaliste Olivier Grivat, auteur de plusieurs articles et interviews sur le sujet. «On avait la belle vie à l’époque. Du mobilier Louis XIV. Le vin s’exportait bien. À la cave, on avait des ouvriers pour faire le travail. Dans le jardin, il y avait des poules, et des dindons qui faisaient du mal aux toits en chaume des voisins. Alors on les mangeait pour Pâques, engraissés aux noix», expliquait encore Rodolphe Buxcel dans un récent documentaire, dans un mélange inouï d’allemand, de russe, d’ukrainien (un peu de roumain parfois), d’espagnol et de français, le tout toujours teinté d’accent vaudois.

«Ils ont fui comme ils ont pu»

Toute sa vie, ce bonhomme pragmatique n’apprendra aucun mot d’anglais (six langues lui suffisaient). Toute sa vie, lui et les siens vont garder en mémoire le traumatisme de la fin d’un monde. Tout abandonner un matin de juin 1940, au départ des troupes allemandes et à l’arrivée de l’armée soviétique. «Les rares qui sont restés – ceux qui buvaient beaucoup, ils disaient qu’il n’y aurait pas de vin ailleurs — ont été liquidés. Morts en Sibérie, de la famine, ou beaucoup fusillés dans les caves», témoignait Rodolphe Buxcel, le ton morne.

La famille en conserve la mémoire encore aujourd’hui. «Ils ont fui comme ils ont pu. Mon père a perdu un bras et une jambe en sautant sur une mine. Il est rentré en Suisse, via les camps, avec une chaussure bricolée en guise de prothèse», raconte un lointain parent de Rodolphe, Michel Buxcel, maroquinier au Maupas.

Rodolphe Buxcel va suivre le même itinéraire tragique, les paras russes aux trousses, jusqu’aux camps de réfugiés d’Allemagne (il va y perdre une fille). Le voilà de retour, au début des années 50, dans cette Suisse qu’il n’avait jamais connue. Contre toute attente, celui qui a gardé toute sa vie un passeport suisse caché (pour éviter les ennuis en Bessarabie) va fuir Lausanne. Par peur d’une invasion soviétique: quand on a connu le communisme, on demande même aux Allemands de nous prendre avec, disait-il.

Lève-tôt et ascète

Le Vaudois s’est alors installé dans un autre eldorado, les rives du Río Negro, en Uruguay, à nouveau pour y cultiver du vin. Jusqu’à ce que ses deux filles épousent des Américains, que le patriarche a suivis.

Lève-tôt, plutôt ascète, vivant de son AVS suisse dans une petite cabane en bois, Rodolphe a vécu seul jusqu’à son départ en institution, il y a deux ans. «Après il a passé l’essentiel de ses journées sur une chaise, mangeant un cookie le soir», a témoigné sa fille, Erika, 75 ans, à un blog d’expatriés. Le Vaudois, né sous le tsar, décédé sous Trump, ironise Olivier Grivat, devait être inhumé dans le petit cimetière local.

Au bord du lac Michigan, taquinant le poisson, Rodolphe gardait, il y a peu encore, un incroyable souvenir de ce raisin très sucré des vignes suisses de Bessarabie.

Créé: 14.03.2019, 12h01

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