«On dirait qu’on ne veut plus de petites fermes»

DrameUn agriculteur nord-vaudois a mis fin à ses jours à la fin du mois d’avril, ne supportant plus la pression mise sur son domaine par le Canton. Ses proches témoignent.

Le fils de l’agriculteur décédé a vendu les onze génisses et les quinze vaches dont il s’occupait avec son père.

Le fils de l’agriculteur décédé a vendu les onze génisses et les quinze vaches dont il s’occupait avec son père. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Le 23 avril, en début de matinée, Berthe* découvre son mari gisant dans une mare de sang, dans le jardin situé à l’arrière de sa ferme villageoise. Cet agriculteur nord-vaudois de 79 ans venait de s’enlever la vie avec une arme à feu. Pour son épouse, ses deux filles et son fils, les causes de cet acte désespéré sont claires: Louis* n’a pas supporté la pression que faisait peser sur l’exploitation familiale le Service de la consommation et des affaires vétérinaires (SCAV) et ses contrôleurs. Accablés par la peine et la douleur, ils dénoncent «le manque d’humanité d’un système où le bien-être des animaux est privilégié par rapport à celui de l’être humain».

Car, oui, la famille ne le cache pas: des sanctions ont été prises contre Jean*, le fils qui a repris la conduite du domaine il y a une quinzaine d’années. Et elle concède qu’elles ne tombent pas de nulle part. Les conditions de détention de leur bétail n’étaient pas en tout point conformes aux nouvelles réglementations. Mais la veuve et les trois descendants dénoncent la forme avec force. «La loi, c’est la loi. Et les contrôleurs l’appliquent sans faire de distinction entre les exploitations modernes et les vieilles fermes traditionnelles comme la nôtre», déplore Jean.

Ce qui lui a été reproché lors de la visite inopinée des contrôleurs début février? Les vaches étaient à l’étable et aucune trace ne laissait entendre qu’elles avaient été sorties les jours précédents. «Ce jour-là, la température extérieure était de 4 °C et les terrains étaient gorgés d’eau à la suite des pluies torrentielles tombées en janvier, soit plus de 125 litres au mètre carré», reprend l’agriculteur. «Ce serait inhumain de sortir le bétail dans des conditions pareilles», affirme Berthe, tout en soulignant combien son mari aimait sa terre, son métier et ses animaux. «Tout ça passait même parfois avant la famille», reprend-elle, la gorge nouée.

Famille impuissante
Le SCAV avait proposé comme solution la réalisation d’un enclos devant l’étable accolée à la ferme. «Mais en plein milieu du village, vous pensez que les voisins auraient dit quoi? Si ça se trouve, la Municipalité ne nous en aurait même pas donné l’autorisation. Et puis le sol, c’est du béton et c’est en pente…»

Quoi qu’il en soit, la visite et la dénonciation qui en a découlé ont affecté Louis. Gravement, selon ses proches. Il n’avait pas supporté le terme de «maltraitance envers les animaux dont on nous accuse», reprend Berthe. Depuis lors, le septuagénaire vivait dans la peur, l’angoisse même, de voir les contrôleurs revenir. Et sa famille a assisté, impuissante, à la dégradation, jour après jour, de son état de santé. «Lorsqu’il entendait une voiture se parquer devant la maison, il se levait aussitôt en s’écriant: «Ça y est, c’est eux», terrifié à cette idée», témoigne Laurence*, une de ses deux filles.

Contrôleurs critiqués
En mars, Jean a écrit au SCAV pour faire part de son écœurement contre ce qu’il considère comme une forme de persécution. La famille pointe du doigt l’attitude des contrôleurs. «Quand mon fils a demandé ce qu’il pouvait faire pour ses vaches, l’un d’eux lui a répondu qu’il n’avait qu’à les emmener à l’abattoir», s’étrangle Berthe. Dans son courrier, Jean précise ne pas savoir «ce qui va advenir» d’eux. Le quadragénaire parlait de l’avenir de l’exploitation familiale sans se douter une seule seconde du dénouement brutal et funeste qui se préparait.

Quelques jours plus tard, épuisé par les insomnies qui le minent depuis des semaines, Louis se rend chez le médecin, qui lui prescrit des antidépresseurs. «Jamais encore mon père n’avait souffert de dépression. C’est pour ça que j’ai immédiatement corrigé M. Schütz (Ndlr: l’aumônier engagé auprès des agriculteurs vaudois en détresse) quand il est venu nous voir et qu’il a parlé de causes au pluriel pour évoquer la disparition de mon père. Pour nous, il n’y en a qu’une seule», martèle Chantal*, la seconde fille.

Jusqu’au dernier matin
Malgré tout, Louis a continué d’épauler son fils au quotidien. Comme il le pouvait encore. Notamment en s’occupant de leurs onze génisses. Le matin du drame, il n’en va pas autrement. Mais, au retour de l’étable, il se sent à bout. Il croise son épouse qui sort pour quelques minutes et lui dit que sa tête va exploser, qu’il va se coucher. Quelques instants plus tard, il mettra fin à ses jours.

Depuis, les jours passent mais la peine ne s’atténue pas pour une famille qui aimerait hurler que ni elle ni lui n’ont mérité ça. Et que de pareils drames ne doivent plus arriver. «C’est aussi pour ça que nous avons voulu en parler», reprend Chantal. Quant à la sanction, elle est tombée: 40 jours-amendes à 40 francs avec sursis pendant deux ans et 800 francs d’amende pour infraction à la loi sur la protection des animaux. Jean en a été informé par un courrier… reçu la veille de l’enterrement de son père. Il a fait recours.

Un mois après cet événement tragique, la ferme n’a plus de bétail. Jean a vendu les onze génisses et les quinze vaches. Une décision forte et irrémédiable, bien qu’il se demande encore de quoi il pourra vivre, l’élevage étant la ressource principale de ce petit domaine. Sans compter qu’être paysan avec ou sans vache, c’est deux métiers totalement différents, souligne Jean. «Mais de toute façon, la pression est telle que ce n’est plus possible de continuer. On a l’impression que l’État fait tout pour voir disparaître les petites exploitations.»

* Prénoms fictifs (24 heures)

Créé: 26.05.2018, 08h00

Le Conseil d'Etat a demandé un rapport

Mandaté par le Canton pour aller à la rencontre des agriculteurs en détresse, le pasteur retraité Pierre-André Schütz est bien placé pour le savoir: notre société tue ceux qui la nourrissent. «Le carcan administratif qui pèse sur les paysans est trop lourd. Mais le SCAV fait ce qu’il peut et doit faire respecter une dynamique de justice. Philippe Leuba le leur a dit, les contrôleurs doivent se comporter en collègues plus qu’en gendarmes. Mais ils ont quand même un rôle à tenir. Et un gendarme ne peut pas faire sauter toutes les contraventions.»

Cette situation complexe, le pasteur retraité y est confronté au quotidien depuis trois ans. Souvent, les paysans qu’il rencontre sont des agriculteurs qui n’ont pas réussi à rentrer dans le système des paiements directs. Ce qui devait être le cas de Louis, selon lui. «Ce sont des indépendants, qui ont très longtemps pu vivre de leurs produits et ne peuvent pas accepter le système actuel, au sein duquel ils se sentent comme des assistés», explique-t-il.

Actuellement, ce sont onze familles, qui ont vécu le suicide d’un des leurs ces cinq ou dix dernières années, qu’il accompagne. Avec sa collègue Maria Vonnez, ce sont même plus de 130 familles à qui ils rendent visite. «Chez certains, ça va mieux. Depuis que je fais ce métier, une trentaine de familles n’ont plus besoin de nos services.» Depuis janvier, 21 nouveaux cas lui ont été confiés. Mais pas celui de Louis.

Le conseiller d’État Philippe Leuba n’est pas resté sourd à l’appel lancé par la famille. «J’ai demandé un rapport. J’ai reçu le retour du Service vétérinaire, mais j’attends encore celui du Service de l’agriculture avant
de me déterminer», souligne le ministre en charge de l’Economie, dont dépend l’agriculture. En l’état, il concède néanmoins qu’aucun élément porté à sa connaissance ne semble démontrer un dysfonctionnement. «Compte tenu du drame qui frappe cette famille, j’ai l’intention d’aller les voir personnellement», conclut-il.

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