Une famille paysanne frappée par un second suicide

DrameUne nouvelle catastrophe s’abat de plein fouet sur des agriculteurs du Nord vaudois. Un fils vient de s’ôter la vie tout juste cinq mois après son père.

A la suite du suicide de son père, le fils avait vendu l’ensemble du bétail de l’exploitation.

A la suite du suicide de son père, le fils avait vendu l’ensemble du bétail de l’exploitation. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Le temps semble s’être arrêté devant cette ferme installée en plein cœur d’un petit village de la région d’Yverdon. Aucun bruit ne sort de la grange et les deux étables qui la flanquent sont vides depuis des mois. Même les hirondelles, qui voletaient encore il y a quelques semaines autour des nids accrochés aux poutres de ce rural, ne sont plus là pour égayer un peu les lieux. Le silence est lourd, pesant comme l’ambiance qui règne dans la cuisine où sont assises Marie* et ses deux filles, Chantal* et Laurence*. À la fin du mois d’avril la vie de cette famille avait basculé dans l’horreur quand Louis*, 79 ans, s’ôtait la vie. Le patriarche ne supportait plus la pression que le Service de la consommation et des affaires vétérinaires faisait peser sur l’exploitation familiale qui n’était pas en tout point conforme avec les nouvelles réglementations. Les survivants pensaient-ils alors avoir touché le fond? Cinq mois plus tard, à deux jours près, le malheur venait les frapper à nouveau. Le 25 septembre au soir, Jean*, le fils, mettait à son tour fin à ses jours. Une semaine plus tôt, il avait fêté ses 50 ans.

Le coup est rude, très rude à supporter pour une famille qui de son propre aveu commençait à remonter un peu la pente à la suite de son premier deuil. «D’un coup, on est retombé dans le gouffre. C’est trop à la fois, beaucoup trop. Vivement que 2018 se termine, mais je me demande quand même ce qui va encore nous arriver», soupire Marie. Ses deux filles l’expriment un peu différemment, mais le ton est identique. «On a vraiment le sentiment d’avoir tout perdu, papa, Jean, le bétail (ndlr: à la suite du suicide de son père, Jean a pris la décision de se séparer des onze génisses et des quinze vaches dont il ne pouvait plus assumer seul la responsabilité). Mardi, j’étais en voiture. La simple vue d’un tracteur devant moi a suffi pour me faire pleurer», se désole Chantal*, l’une des deux sœurs. Et son aînée, Laurence*, d’enchaîner: «L’autre jour je suis allée voir ma doctoresse. Je lui ai dit que je ne savais même plus ce que je pleurais, mon papa, mon frère ou la ferme.»

Il a tout gardé en lui

L’heure est évidemment à la consternation, à l’incompréhension, à la colère et aux questions. Dans leurs propos, les trois femmes ne remettent pas en cause – ou alors de manière indirecte –, les tracas administratifs que l’exploitation a dû surmonter. À l’évidence, Jean n’a pas admis le départ de son père, qui était aussi son collègue de toujours, celui de qui il avait tout appris. «Il ne supportait pas qu’on parle de la mort de papa», lance Chantal. «Il l’a évoquée avec mon mari et moi une seule fois, mais spontanément et j’avais trouvé ça positif», rectifie Laurence. Mais Jean garde en fait tout en lui. «Il n’a par exemple jamais voulu lire les nombreux faire-part et témoignages de soutien qu’on a reçus à la suite du décès de papa et il s’est réfugié dans le travail, préférant se tuer à la tâche», reprennent les deux sœurs. De fait, Jean donne le change pendant de longues semaines, même s’il confesse à sa maman que le bétail dont il a dû se séparer après la mort de son père, lui manque. À la mi-août quoi qu’il en soit, l’humeur de Jean s’assombrit et il devient un peu plus taciturne. Ce n’est qu’une quinzaine de jours plus tard que sa mère et ses sœurs prennent conscience que son état psychologique se dégrade. «Il nous a dit qu’il avait des vertiges, un peu de fièvre: ce sont des manifestations physiques de la dépression», relève Laurence. Une semaine plus tard, Marie s’inquiète: Jean n’est pas descendu prendre son petit-déjeuner comme chaque matin. Elle le trouve dans sa chambre, assis sur un canapé, le visage dans les mains, un couteau à côté de lui…

Prise en charge volontaire

Après une courte discussion, il accepte d’être pris en charge et se présente au Centre psychiatrique du Nord vaudois où il entre de son plein gré le 8 septembre. Son état, comme son moral, fluctue de jour en jour, parfois en mieux, parfois en pire, selon sa mère et ses sœurs qui lui rendent visite quotidiennement. Le 24 septembre toutefois, Marie le trouve très affecté par son état: «Il m’a dit qu’il se sentait plus malade qu’à son arrivée, qu’il avait maigri, perdu beaucoup de force et qu’il s’ennuyait énormément», se souvient la septuagénaire. Désemparée devant le désarroi de son fils, elle lui propose de venir manger à la maison. «Mais au fond de moi, j’espérais que l’hôpital refuserait.» Elle marque un temps, baisse ses yeux qui s’embuent et reprend, tout doucement: «Mais non… Il a obtenu une autorisation pour le lendemain. Quand je suis allée le chercher, je n’ai même pas vu de docteur, on m’a juste tendu les médicaments qu’il devait prendre, c’est tout. Je pensais qu’on me prendrait à part pour m’expliquer certaines choses.» Il était environ 11 heures du matin. Sept heures plus tard, Jean mettait fin à sa vie avec une arme à feu, planquée dans le galetas de la ferme familiale. Au-delà de la brutalité du geste de l’inévitable impression de replonger dans l’horreur déjà éprouvée cinq mois plus tôt, Marie et ses deux filles aimeraient savoir pourquoi Jean a pu quitter si facilement les murs du CPNVD. «Deux jours plus tôt, l’infirmière-chef de l’étage m’avait confié qu’il présentait un haut risque suicidaire parce qu’il n’avait ni femme ni enfant, parce que notre papa s’était suicidé et parce qu’il était paysan…» s’agace Chantal.

Quelques jours après le drame, des «responsables de l’hôpital» lui ont dit que son frère allait mieux, que son état s’était stabilisé. «C’est très difficile à croire. Pour moi, il n’était pas bien suivi, mal encadré.» Contacté à ce propos, le CPNVD renvoie à la direction du CHUV, dont elle dépend. «Nous ne pouvons pas nous prononcer sur ce cas. D’une part car nous sommes tenus au secret médical, d’autre part car une enquête pénale est en cours», répond son directeur, le professeur Pierre-François Leyvraz

Créé: 25.10.2018, 06h35

Politique

«Ma porte est grande ouverte»

Au lendemain du décès de Louis* au printemps dernier, Philippe Leuba avait pris contact avec la famille qu’il était allé trouver chez elle pour lui faire part de son soutien et lui apporter du réconfort. Un geste qui avait été ressenti comme une marque de reconnaissance. «Je garde un souvenir ému de tous, évidemment, mais particulièrement de la mère que j’ai trouvée extrêmement digne face au drame épouvantable qu’elle devait affronter», se rappelle le conseiller d’État en charge de l’Économie, dont dépend l’agriculture. Cinq mois plus tard, informé le soir même de la seconde tragédie, l’édile dit avoir eu un échange avec la famille. «Même s’il m’apparaît que ce qui a conduit à ce deuxième suicide ne relève pas de la politique agricole, ma porte leur est grande ouverte, ainsi que je le leur ai dit.» Philippe Leuba précise du reste qu’un nouveau contrôle avait été effectué dans ce domaine agricole, dont les conclusions étaient totalement favorables à l’exploitant.

«Le suicide est une issue, pas une solution»

Aumônier rural – elle a récemment remplacé Pierre-André Schütz qui avait créé ce poste dépendant du Service de l’agriculture –, Pascale Cornuz connaît bien cette famille nord-vaudoise doublement meurtrie. Celle dont le rôle est d’accompagner les paysans dans le deuil et la détresse avait rencontré Jean quelque temps après le suicide de son père. Depuis le décès du fils, elle rencontre une fois par semaine la mère. «On essaie de travailler sur une projection positive», explique-t-elle. Marie apprécie le geste, mais encore aveuglée par la douleur, elle peine à en ressentir les bénéfices. «C’est très bien, mais ça ne me ramènera ni mon fils ni mon mari, à qui j’en veux de nous avoir abandonnés…» Pascale Cornuz n’est pas surprise de cette réaction, elle qui rappelle que la révolte, comme la colère est une des étapes du processus de deuil: «C’est tout à fait naturel.»

Elle partage totalement l’avis de Philippe Leuba, qui estime que ce second drame épouvantable n’est pas lié aux contraintes administratives auxquelles le père et le fils ont dû faire face l’hiver dernier. «Quand j’ai rencontré le fils, j’ai vu une personne qui a été très fragilisée par les événements tragiques du printemps qu’il n’est pas parvenu à surmonter.»
L’aumônier rural se gardera bien évidemment de porter un quelconque jugement sur son geste. «Un suicide c’est une issue, pas une solution. Et s’y résoudre, ce n’est ni être lâche ni être courageux, rappelle-t-elle. Mais j’aimerais vraiment que les gens nous contactent quand ils sont encore dans une phase de doute, avant que la situation ne dégénère».

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