La folle spirale d’emprunts et de dettes qui a coulé Swiss Space Sytems

Saga Swiss Space Systems, épisode 4/5La start-up qui voulait lancer ses microsatellites a vécu quatre ans sur une pyramide de prêts et d’emprunts.

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Ils n’ont visiblement reculé devant rien. «24 heures» décrypte en détail le montage financier sur lequel reposait Swiss Space Systems, la start-up de Pascal Jaussi qui voulait «démocratiser l’espace». Cette méthode ressemble furieusement à une course en avant où des emprunts toujours plus colossaux sont remboursés au compte-gouttes aux créanciers.

Tout commence par des fonds scientifiques belges. Une avance pour un lancement satellitaire à 300'000 euros du Von Karman Institute et qui sert à lancer la holding, en octobre 2012. Avec ça et le soutien technique de Dassault, les pionniers de S3 vont frapper chez Breitling, qui signe pour un échange «vente de montres sur les vols à gravité zéro contre sponsoring». Le deal apporte un instant du cash et des chronographes à la start-up. Le contrat de l’horloger ouvre les portes d’UBS, qui accorde un prêt de 1,2 million. La somme sera remboursée, quoique avec difficulté. Mais à ce moment, en blousons d’aviateurs et avec une «flotte» de BMW de fonction, rien n’arrête l’équipe de Pascal Jaussi.

AXA Winterthur tombe sous le charme début 2013. Le groupe devient l’assureur exclusif de S3 à qui elle accorde une garantie de 5 millions. Ce cautionnement permet à S3 d’emprunter 5 millions de francs bien réels à la Banque Cantonale de Fribourg. La somme est dépensée rapidement, et la BCF réclame son remboursement. C’est à ce moment-là, en avril 2014, que le montage de la start-up s’envole. AXA offre à S3 une nouvelle garantie bancaire, mais cette fois-ci de 10 millions de francs, retirés via la banque EFG. La moitié de cette somme servira au remboursement de la BCF. L’assureur met des conditions: une cédule hypothécaire est constituée sur le terrain du Spaceport de Payerne, destiné aux activités aérospatiales de S3. Un acompte de 1,2 million est versé pour l’achat du terrain, la seconde tranche attendra l’acquisition du permis de construire. Le deal donnera des idées: deux ans plus tard, la start-up songera sérieusement à faire hypothéquer le bâtiment du Spaceport, alors qu’il n’existe que sur le papier. En 2015, S3 récupérera, suite à une décision de la Ville de Payerne, le 1,2 million de francs normalement bloqué par AXA sur le terrain. Terrain dont la start-up tentera de renouveler la promesse d’achat en juillet 2016, afin de prolonger sa cédule hypothécaire.

«C’est la grande erreur de S3. Les dirigeants n’ont jamais compris la différence entre financement et revenu»

Les 3,6 millions restants permettent à la société broyarde de décrocher un crédit lombard auprès de la banque CIC. La start-up a un an. Elle va bientôt engager des dizaines d’ingénieurs et de cadres rémunérés à prix d’or, mais sur le papier seulement: durant ses quatre années d’existence, Swiss Space Systems accumulera 2,4 millions de francs de salaires impayés, au minimum. La start-up ouvre une filiale en Croatie, où S3 assure avoir une garantie de la Zagrebacka Banka à hauteur de 1 million de francs. «La grande erreur de S3? Ses dirigeants n’ont jamais compris la différence entre financement et revenus, glisse un ancien employé. Alors, ils se sont tournés vers le zéro G. On l’a fait avec mauvaise conscience, mais ça payait en partie les salaires.» S3 commence à vendre des billets pour des vols paraboliques au meeting Air 14, sans avion. Le besoin de cash est tel qu’en mars 2016, la start-up envisage de déjà facturer les marquages qui seront affichés sur l’Airbus. Un A340 qui se posera bien à Payerne, en juin 2016. Grâce à un coup de pouce à 1 million concédé par le géant du gaz Philippe Petitpierre, qui soutien la start-up depuis le printemps 2015. Selon des documents que nous avons pu consulter, ces vols rapporteront plus de 1 million de francs. Ils n’auront jamais lieu. Airbus a, lui, été repris pas sa compagnie portugaise.

Outre les banques, la start-up va compter sur de généreux soutiens. Le groupe Grisoni-Zaugg, par exemple (2,5 millions), ainsi que plusieurs particuliers, qui prêtent en tout 2,4 millions. Plus le temps passe et plus les contacts avec des particuliers deviennent douteux. Notamment avec l’Émirati Amin Forati, chairman du groupe D & B, actif dans le pétrole et les call centers. Il va promettre 12 millions, puis 30, qui n’arriveront jamais.

Registre dupé

Le 30 mars 2016, le capital-actions de la société fille, S3 Solutions, passe de 100'000 à 30 millions de francs. De manière très inhabituelle pour le Registre du commerce, la démarche est effectuée sur la base d’une garantie bancaire au nom d’Amin Forati. Le document provient de l’Axios Credit Bank de Singapour, un établissement douteux. Afin d’obtenir cette augmentation de capital, la start-up payernoise a dû obtenir une attestation de consignation d’une banque. La fiduciaire a ensuite dû demander une validation du titre en Suisse, qu’elle aurait reçue de la part d’un établissement genevois. Le Ministère public fribourgeois enquêterait notamment sur ces documents, qui seraient des faux.

La course en avant se poursuit. Les emprunts coûtent cher. Près de 40'000 francs rien que pour le prêt CIC sur les sept premiers mois de 2016, selon la comptabilité non auditée de S3. Des chiffres qui révèlent aussi des remboursements de près de 100'000 francs sur la même période: la start-up a accepté un prêt d’un contact russe et le paie à prix d’or.

Les montres de Breitling encore en stock sont vendues ou utilisées en guise de salaire. Pour rassurer personnels et investisseurs, S3 présente des pseudo-lettres d’intention où des investisseurs chinois doivent injecter 60 millions dans la filiale croate. Elle parle ensuite d’entrer en Bourse par ce biais à Shanghai, de quoi dégager 100 millions. C’est la surenchère. Un autre document douteux mentionne un investissement de 450 millions.

Rien de réel. Au contraire du prêt de l’État, finalement octroyé en urgence en août 2015, et des 32 millions de francs qui se sont bel et bien accumulés auprès de l’Office des faillites de la Broye.

Créé: 01.09.2018, 08h10

Les arrangements d'AXA avec la LPP

Ils étaient là à l’inauguration du 13 mars 2013, comme tous les autres. Des délégués d’AXA, société invitée en qualité d’assureur de la toute nouvelle start-up. Sur place, ils ont été bluffés. Dassault, les ambassadeurs de huit pays différents, Breitling… L’équipe de S3 a alors besoin de liquidités, et à Fribourg, des agents d’AXA ont été totalement conquis par le rêve de Pascal Jaussi. Le CEO d’AXA Winterthur donne son feu vert à une démarche inhabituelle pour un assureur: l’établissement d’une lettre de garantie.

Outre divers contrats d’assurance, Swiss Space Systems est également lié à AXA pour le paiement des cotisations LPP de ses employés. Mais selon un décompte établi par AXA en septembre 2015, la start-up présente alors au total un retard de 750'000 francs dans ses paiements. Alors que les agents de Fribourg temporisent, assurant que banques et investisseurs sont en tractations avancées, la créance commence à faire des vagues. «L’entreprise doit au moins nous payer les cotisations de son personnel qu’elle perçoit chaque mois lors du paiement des salaires pour éviter des suites pénales», précise alors une responsable chez AXA.

Au sein de S3, les collaborateurs s’impatientent par rapport au paiement de leurs cotisations AVS et LPP. «Je m’interroge aussi sur le fait qu’AXA a transmis en fin d’année les certificats de prévoyance de chaque collaborateur malgré l’absence de paiement de notre part», glisse un cadre dans un courriel en septembre.

Quelques mois plus tard, la situation ne semble toujours pas réglée: «Le problème n’est pas que la faillite est suspendue pour l’instant mais que S3 n’a pas payé la part employé qu’il aurait dû. Ce dernier fait est passible d’une plainte pénale!!» s’étrangle un agent d’AXA dans un courriel interne en mai 2016. «Il faut absolument que S3 puisse payer dans l’immédiat la part employé ouverte (environ 400 000 francs) (…)».
Selon le procureur fribourgeois Raphaël Bourquin, AXA ne s’est toujours pas portée partie plaignante à ce jour concernant le non-paiement des primes LPP.

Contacté, le service de presse d’AXA a refusé de s’exprimer pour des raisons de «protection des données». Pascal Jaussi a fait savoir jusqu’ici par le biais de son avocat qu’il ne souhaitait pas s’exprimer.
Reste une inconnue. L’assureur a-t-il fait autre chose pour aider la start-up à tenir le coup? Le 24 décembre 2014, au Luxembourg, apparaît «S3 Investments SA», qui doit aider S3 à lever des fonds discrètement. Le capital est de 100'000 dollars, déposé par la start-up. Hasard ou non, la boîte aux lettres créée pour les Payernois est au 1, boulevard de la Foire. Le bâtiment qui abrite le siège d’AXA au Luxembourg.

«S4», le mécénat de S3 qui a servi d’intermédiaire

Il s’appelle Austin, 12 ans à l’époque, écolier à North Bay, au Canada. Ce jeune autiste qui rêve d’être «le premier homme sur Mars» est l’un des bénéficiaires des activités de bienfaisance de Swiss Space Systems, qui devait développer des essais (ils n’auront pas lieu) et des partenariats satellitaires dans la région. Là-bas, le journal «BayToday» a suivi la saga avec soin. Notamment cette visite de quatre membres de S3 chez Austin, gratifié d’un diplôme, d’une casquette et d’une discussion Skype avec Pascal Jaussi.

«Il a voulu compenser une enfance difficile par du mécénat, des activités où les enfants étaient sensibilisés à l’exploration spatiale», se souvient un proche de S3. Dans les documents de S3, on trouve les entités S4, S3 Education et aussi l’association Space for All, inscrite à Fribourg. Le frère de Pascal Jaussi en est le trésorier. Elle doit permettre aux écoliers et étudiants de découvrir l’espace et développer des projets. Des activités au fort capital sympathie. Ces structures serviront aussi à effectuer des transferts de fonds entre la holding et sa société S3 Solutions, celle qui a empoché une partie des billets pour l’apesanteur. En juin 2016 par exemple, S3 Education fait transiter une fois 16'000 et une fois 15'000 francs vers S3 Solutions. «Quant aux montants versés par des clubs ou des sociétés pour faire des camps ou des activités, ils se sont volatilisés», dénonce un ancien employé. Un loueur de canoës-kayaks et un exploitant mur d’escalade figurent ainsi parmi les créanciers.

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