Des gymnasiens la peur au ventre après le suicide de trois camarades

Nord vaudoisA Yverdon, cinq étudiants sont décédés en cinq mois. Trois d’entre eux ont mis fin à leurs jours. Certains tirent la sonnette d’alarme.

Selon une rumeur, une liste d’élèves à harceler existerait au sein du gymnase d’Yverdon.

Selon une rumeur, une liste d’élèves à harceler existerait au sein du gymnase d’Yverdon. Image: Odile Meylan

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Stupeur au sein du Gymnase d’Yverdon. Cinq jeunes fréquentant l’établissement sont décédés ces cinq derniers mois. Trois se sont suicidés. Le dernier drame remonte au mois d’octobre. «Nous sommes tous très affectés par ces décès, confie Auréline Falconnier, déléguée de sa classe de deuxième année. Je ne connais pas toutes les raisons qui ont poussé ces trois adolescents à en arriver à cette extrémité, mais nous espérons vraiment que cela va s’arrêter.»

Dans une lettre adressée aux parents des élèves du gymnase le 31 octobre, Jean-François Gruet, directeur de l’établissement yverdonnois (environ 1300 élèves), annonce que «dans cette période où l’urgence doit être gérée», une cellule de crise a été mise en place et que cette dernière est assistée des psychologues et de professionnels. En outre, il assure que le personnel (les médiateurs, l’infirmière, l’aumônière, les enseignants, le psychologue conseiller en orientation, les doyens et le directeur) est toujours à l’écoute de ses élèves et qu’il met tout en œuvre pour leur apporter le meilleur soutien possible.

Malgré cette missive qui se voulait rassurante, des rumeurs, aussi alimentées sur les réseaux sociaux, maintiennent de nombreux étudiants dans un climat de peur. «24 heures» est allé à leur rencontre.

Harceler jusqu’au suicide

«Tout le monde parle d’une liste où on pourrait inscrire le nom des personnes qu’on n’aime pas, explique Manara Dutoit, gymnasienne en dernière année. Un groupe d’étudiants serait ensuite chargé de les harceler jusqu’à ce qu’ils se suicident. Cela fait plus d’un mois que tout le monde en parle.» Auréline Falconnier complète: «Personne n’a jamais vu ce document. Mais la rumeur a pris une telle ampleur qu’elle est progressivement devenue une crainte bien réelle.» Un profil Instagram très suivi par les gymnasiens, dont le nom fait référence à la série «Gossip Girl» (des étudiants accros à un blog qui dévoile tous les potins qui touchent de près ou de loin leur communauté), en a même fait l’écho dans une de ses publications.

Ce mystérieux profil, qui affiche près de 900 abonnés, ne cache pas ses intentions dans sa description. «Ici Gossip Girl, celle qui révèle au grand jour ce que l’élite d’Yverdon se donne tant de mal à cacher.» Et ce, souvent sans se soucier des conséquences des rumeurs qu’il colporte. «Initialement, le but de la personne qui est derrière tout ça était de balancer des informations croustillantes sur les jeunes qui fréquentent le gymnase, dit, en soupirant, Manara Dutoit. Mais c’est rapidement devenu le site de rencontre de l’établissement.»

Une liste d’élèves à harceler

«Les gens peuvent envoyer un message et il sera republié de manière anonyme ou pas, détaille un ado en première année, qui ne souhaite pas dévoiler son identité. Les textes peuvent être blessants car ils décrivent le physique d’une personne: la fille en surpoids, la fille avec des gros seins… Ensuite, ceux qui reconnaissent l’individu décrit par l’auteur de la publication l’identifient en commentaire. Tout le monde voit ainsi de qui il s’agit.»

Si l’auteur de ce profil anonyme n’a pas répondu à nos sollicitations, ses publications ont fait réagir jusqu’au directeur du Gymnase d’Yverdon. «Depuis environ deux semaines, plusieurs parents, maîtres et élèves se sont adressés à moi pour me signaler l’existence d’une liste d’élèves à harceler, écrivait Jean-François Gruet, le 27 novembre dernier, dans un courriel adressé au personnel et aux gymnasiens. Prenant l’affaire très au sérieux et constatant qu’elle dépassait largement le cadre du gymnase, j’ai alerté la police qui a dépêché deux inspecteurs de la sûreté pour investiguer. […] À ce jour, il semble que cette liste n’existe pas et que, par conséquent, il n’y a pas lieu de s’inquiéter ni de continuer à propager la rumeur de son existence.»

«Toutes les personnes qui voudraient venir nous trouver peuvent le faire à n’importe quel moment»

Qu’en est-il aujourd’hui? «Je réaffirme ce que j’ai écrit, insiste Jean-François Gruet. Nous n’avons pas de nouvelles informations qui permettraient de confirmer ou d’infirmer l’existence d’une telle abomination.» Il ajoute: «Aujourd’hui, nous ne sommes plus en situation d’urgence. Mais la cellule de crise reste réactivable à tout moment. Toutes les personnes qui voudraient venir nous trouver peuvent le faire à n’importe quel moment.»

Parallèlement à ces bruits qui continuent malgré tout à circuler, le moral des gymnasiens serait aussi miné par l’ambiance en classe. «Je sais à quelle pression nous sommes soumis, à quel point il est difficile de relever la tête et trouver la force d’avancer quand certains enseignants nous rabaissent et nous dévalorisent», assure Auréline Falconnier, qui a demandé à la direction du gymnase d‘ouvrir le dialogue avec ses élèves. «Il est difficile de prendre du recul en étant confrontés à des phrases qui nous heurtent. «Nous ne sommes pas capables, nous n’avons pas un beau futur» sont des mots qui nous ont été balancés plus d’une fois. Nous les recevons comme des coups de fouet en plein visage.»

Dialogue avec les élèves

Assis autour d’une table dans son bureau, le directeur nous confirme qu’il a entendu les remarques de l’étudiante. «Nous nous sommes déjà rencontrés une première fois et nous avons l’intention de poursuivre ce dialogue. Les élèves ont toujours des choses à reprocher à leurs professeurs, comme les professeurs ont toujours des choses à reprocher à leurs élèves. Je trouve très sain que des gens viennent me trouver ou m’écrivent pour discuter de ces problématiques.»

Du côté du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, le porte-parole annonce que la conseillère d’État Cesla Amarelle a déjà prévu de se rendre au Gymnase d’Yverdon lundi pour rencontrer professeurs et élèves. Elle souhaite s’entretenir en personne avec les principaux intéressés avant de répondre à nos questions. (24 heures)

Créé: 07.12.2018, 06h43

Où trouver de l’aide?

Il existe des structures pour se faire aider lorsqu’on a des pensées suicidaires. Ces dernières, selon les spécialistes, surviennent au pic de la crise et diminuent une fois le cap passé. «Elles ne révèlent pas une véritable volonté de mourir, mais un désir de mettre fin à des souffrances insupportables, explique-t-on à l’association Stop Suicide. Or ces souffrances peuvent être soulagées par d’autres moyens. Le suicide n’est donc ni une fatalité ni une solution, et chercher de l’aide est une démarche courageuse et positive!» Des professionnels sont disponibles pour surmonter ces moments de crise ou pour aider un proche.

Numéros à contacter 24 h/24 et 7 j/7.

143: écoute et conseils pour les adultes (La Main Tendue)

147: écoute et conseils pour les jeunes (Pro Juventute

144: services médicaux. Retrouvez les autres services d’aide en Suisse romande sur le site de Stopsuicide.

«Pour résister à la pression, on fume des joints et on boit»

«Au début, on buvait de l’alcool en classe pour tester le règlement, témoigne Alex*, 16 ans. Je cachais une bouteille, par exemple de vodka, entre mes jambes et hop, ni vu ni connu. Mais maintenant, je le fais plus pour résister à la pression que par défiance. Ça me permet de tenir pendant les cours.»

Léo*, 16 ans aussi, raconte comment il est, lui aussi, tombé dans la drogue et l’alcool. «Je fume une quinzaine de joints par jour dans l’enceinte de l’établissement, sans avoir aucun problème. Et je suis loin d’être le seul.» Alex abonde: «On croise souvent des professeurs ou le concierge quand on fume et ils ne nous disent rien.» Léo corrige: «Si, ils nous saluent, car ils sont polis. On a une telle pression avec les cours que c’est devenu notre manière de fuir. Mais il faudrait vraiment que le gymnase serre la vis pour que ceux qui arriveront après nous ne tombent pas là-dedans.»

Jonas Du Bois, membre du comité des délégués de l’établissement et élève de deuxième année, tempère: «Cette pression, c’est justement au gymnase qu’on doit apprendre à la gérer. Il faut absolument changer d’état d’esprit et essayer d’être positif. Quant à la drogue, c’est vrai que le gymnase est une plaque tournante. Il faudrait, par exemple, appeler la police systématiquement.»

Pour le directeur, Jean-François Gruet, le gymnase n’est pas une zone de non-droit: «Nous intervenons à chaque fois que nous prenons quelqu’un sur le fait. La problématique est connue. Une intervention de la police, comme il y a plusieurs années, n’est pas à exclure.»

* Prénoms d’emprunt

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