Pourquoi l’héritage technologique de S3 ne servira à personne

Saga Swiss Space SystemsL’ancienne start-up spatiale payernoise n’a pas pensé à déposer le moindre brevet. Des Croates en revendiquent les données.

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Swiss Space Systems, la start-up de Pascal Jaussi, devait devenir le leader mondial du lancement des petits satellites depuis Payerne. S3 n’aura finalement été que l’un des crashs les plus retentissants de l’économie vaudoise, avoisinant les 32 millions de dettes.

Reste-t-il quelque chose à sauver de l’aventure? C’est en tout cas ce que semble croire mordicus une curieuse société baptisée S3 Investments (lire l’encadré), qui réclame depuis l’an dernier «la totalité des actifs et des installations» de la maison mère de S3, ainsi que les «informations sensibles à haute valeur ajoutée» de l’ex-entreprise. Selon la requête de cette SA, les précieuses données ne doivent quitter l’ancien siège de Payerne sous aucun prétexte. Raté.

Une église évangélique

Le site est devenu aujourd’hui une église évangélique baptisée La Promesse. Quant aux serveurs informatiques, ils dorment à l’Office des faillites de la Broye et du Nord vaudois, dont les fonctionnaires se demandent bien ce qu’ils vont pouvoir en faire. Pis, selon nos informations rien ou presque des données «à haute valeur ajoutée» ne peut être revendiqué dans le cadre de la faillite. Parce que la requête n’a pas été jugée légitime. Et simplement parce que rien n’est monnayable, et rien n’a jamais été breveté.

«Nous allons voir s’il est possible d’extraire les données, si elles ne sont pas sensibles, puis s’il y a moyen de les faire évaluer, explique la responsable du dossier, Sabine Jamois. Mais il y a un risque pour que les frais soient supérieurs à ce qu’on pourra en tirer dans le cas d’un éventuel appel d’offres.» Autrement dit, exit la valeur intellectuelle. Seuls les ordinateurs et les claviers pourraient faire l’objet d’un inventaire destinés à rembourser les lésés.

Des lignes de calculs

Pendant les quatre années d’existence de la start-up, les ingénieurs qu’elle employait, mandatés en sous-traitance à l’étranger, voire envoyés à Payerne par des entreprises aéronautiques comme Dassault, ont pourtant bel et bien travaillé sur le projet, dont les connaisseurs soulignent encore aujourd’hui l’aspect «génial». Les spécialistes ont fournis des lignes et des lignes de calculs, des planches, des modèles informatiques 3D, des projections des courbes du futur lanceur de satellite réutilisable, voire des logiciels, à en croire certaines sources.

«On peut dire que S3 a permis de mettre à jour l’ancien projet Hermès, la navette spatiale européenne dont Pascal Jaussi avait récupéré plusieurs cartons d’études, témoigne un ancien employé. Pour quelqu’un qui voudrait reprendre le projet, c’est une base. Mais rien n’a forcément de valeur en soi en dehors.»

Pourquoi? «Parce que nous n’avons jamais atteint le stade du prototype ou du modèle réduit prêt à être testé, ajoute un autre ancien membre de l’équipe. Là, on aurait pu faire valider la technologie. Mais S3 n’a pas été au stade où tel ou tel aspect du projet pouvait être breveté. Et de toute façon l’essentiel était ailleurs. Pendant des années, le plus important était de nous rendre crédibles et de nous consolider. Essayer de faire breveter ou évaluer de manière économique pour la valoriser une partie du lanceur n’était simplement pas une priorité. Pascal Jaussi n’y a peut-être même pas pensé.»

Procédure de faillite retardée

Il n’y a pas que ça, ajoute un autre ancien cadre de S3. «En soi, notre valeur économique, c’était notre potentiel sur le marché. C’est à ce titre qu’il nous aurait fallu des investissements. De notre point de vue, ça ne faisait pas de sens de faire breveter quelque chose quand on n’a pas de concurrent. On était dans une niche.»

Ou pas. Depuis deux ans, le géant français Dassault parle de plus en plus volontiers de son projet VEHRA, pour véhicule hypersonique réutilisable aéroporté. Un petit lanceur de satellite réutilisable ressemblant trait pour trait à celui dont rêvait Pascal Jaussi sur le tarmac payernois.

La requête de S3 Investments SA aura surtout eu pour effet de retarder encore la procédure de faillite. Le temps que le Tribunal d’arrondissement de la Broye et du Nord vaudois examine la plainte déposée par la filiale croate, auditionne son représentant dont la plainte est arrivée hors délais, puis rejette le grief dans une première décision en septembre. Celle-ci doit encore arriver jusqu’à Zagreb, voire faire l’objet d’un recours au Tribunal fédéral. De quoi faire encore durer l’affaire pendant deux ou trois ans.

Créé: 05.12.2019, 06h48

La curieuse filiale croate

S3 Investments, qui revendique le capital industriel du projet payernois, est une société créée en décembre 2014 au Luxembourg, à l’époque dans l’espoir de lever des fonds sous le manteau, avec 100'000 dollars d’actions venant de la holding, pourtant aujourd’hui en faillite. S3 Investments, qui se présente derrière une adresse gmail, assure avoir migré en Croatie, où une filiale existait pourtant déjà: S3 Croatie.

Rien qu’entre 2015 et 2016, alors que S3 croulait sous les impayés, plus de 214'000 francs y auraient été envoyés. À en croire un tabloïd local, toutefois, la filiale croate a été mise en faillite fin 2018, tandis qu’un des intermédiaires, un Russe établi à Genève, et le CEO de S3 Croatie, tremperaient dans une sombre affaire de casino. Sur place, des commerciaux et quelques scientifiques y croient visiblement
toujours.

L’enquête pénale avance

Ouverte en janvier 2017 par le Ministère public fribourgeois, l’enquête pénale autour de Swiss Space Systems (S3) devrait aboutir seulement courant 2020, en raison d’un volet économique touffu. Initialement, la procédure était dirigée contre l’ex-CEO Pascal Jaussi, ainsi que contre Amin Forati, qui a fourni la garantie bancaire ayant permis la recapitalisation de la filiale en 2016. Tous deux sont prévenus de faux dans les titres et d’escroquerie en lien, notamment, avec ce document. Ils sont présumés innocents.

Le Ministère public confirme qu’une troisième personne, dont il ne livre pas l’identité, «a été mise en prévention de faux dans les titres, éventuellement de complicité de cette infraction». L’enquête est également dirigée contre inconnu.

Retrouvé blessé dans une forêt en août 2016, Pascal Jaussi est soupçonné d’avoir mis en scène son agression. Il est prévenu d’induction de la justice en erreur, d’incendie intentionnel et de tentative d’escroquerie. Concernant la gestion de son entreprise, il est soupçonné d’abus de confiance, de gestion déloyale et de contravention à la loi sur l’assurance vieillesse. Il fait en outre l’objet d’une plainte pour diffamation, voire calomnie.

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