Les horlogères de la Vallée hurlent leur ras-le-bol

MobilisationÉcart salarial, sexisme, manque de crèches, rétributions insuffisantes ou encore brimades: plus de 500 horlogères et horlogers de la vallée de Joux, là d'où est partie la grève de 1991, ont dénoncé les inégalités dans les manufactures.

Sous la pluie et dans la salle de gym du Sentier, les horlogères et les femmes de la Vallée ont réclamé plus d'égalité dans les manufactures.

Sous la pluie et dans la salle de gym du Sentier, les horlogères et les femmes de la Vallée ont réclamé plus d'égalité dans les manufactures. Image: Patrick Martin

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La Dent-de-Vaulion avait presque des allures mauves vendredi. Dès 11h, des centaines d’horlogères et de sympathisants – plus de 500 au final selon les organisateurs – ont débrayé, sous la pluie, pour se retrouver dans une salle de gym du Sentier surchauffée par les slogans et les discours. Une mobilisation sans doute inédite chez les Combiers, représentant l’équivalent de quelque 10% de la masse salariale d’une région d’ordinaire peu encline à descendre dans la rue.

Peu politique et un brin lissée (on y a à peine chanté l’Internationale et critiqué le capitalisme), la grève des femmes à la Vallée a pris les contours d’une population horlogère se mobilisant pour ses conditions. Une liste de revendications a d’ailleurs été transmise, par l’intermédiaire des horlogers de La Chaux-de-Fonds, aux représentants de la branche. Dans la foule, quelques élus restant discrets, de rares cadres croquant dans les saucisses avec montre de luxe au poignet, mais surtout une foule d’anonymes vivant des manufactures.

Prélude syndical

Le message? Une revalorisation salariale pour tous, la fin des écarts dans la production et l’administration, plus de femmes dans les hauts postes, des places de crèches, et autres. Un avant-goût de ce que le syndicat UNIA, organisateur du mouvement, prépare pour la renégociation de la CCT de la branche dans quelques semaines. Mais pas seulement.

Des préservatifs pour plus de montres

«Un chef d’équipe a dit qu’il fallait distribuer des préservatifs dans les rangs pour ne pas perturber la production avec des congés maternité, et il trouvait ça drôle!» a déploré une horlogère de Vacheron Constantin. «J’ai découvert qu’il manquait 600 fr. par mois dans ma fiche de paie, et je ne les ai jamais obtenus», enchaîne Camille Golay, ancienne de chez Audemars Piguet et secrétaire syndicale de la Vallée. «On voit rarement des femmes en dessus de chef d’équipe, et dans la production, c’est souvent dur. Mais ce qui est plus difficile, c’est qu’on ne saura jamais si c’est parce qu’on est une femme qu’on n’a pas été prise à tel ou tel poste. L’horlogerie, c’est un contexte économique particulier», soupire une autre horlogère.

«C’est ce qu’on ne voit pas dans la haute horlogerie», réagit Philippe Dufour, célèbre horloger indépendant venu apporter son soutien. «Avec les années, tout a été très fragmenté. Et l’horlogerie repose aujourd’hui beaucoup sur ces petites mains qui sont en grande majorité des femmes.»

Florence Barré, horlogère chez Blancpain

Entre le tumulte des slogans et des chants, une ancienne employée frontalière témoigne. «Les manufactures savent qu’ils peuvent faire pression et nous dire de ne pas nous plaindre parce qu’on est mieux qu’au SMIC. Moi, on m’a retenu des milliers de francs sur ma fiche de paie sans que je m’en aperçoive».

Des propos qui alimentent évidemment le discours de Vania Alleva, présidente d’UNIA venue rendre hommage aux pionnières de la grève de 1991, des horlogères de la Vallée comme Liliane Valceschini qui avait alors soulevé sa manufacture. Aujourd’hui, la Bernoise enchaîne sur la précarité salariale, la protection contre les licenciements économiques (une autre réalité de l’horlogerie suisse qui sort d’une crise des exportations) ou le manque de respect des femmes en général.

Ambiance survoltée au Sentier

13h30. À la tribune, les meneuses remercient celles qui retournent aux établis et félicitent celles qui prennent la route de Lausanne. C’est qu’à la Vallée, la mobilisation des femmes s’est unilatéralement dessinée comme un débrayage. Pas question de parler de grève. «Chez moi ça va. Je n’ai jamais été victime de sexisme et j’ai pu prendre congé, explique une horlogère. Mais beaucoup de collègues ont peur de parler ou d’être reconnues sur les photos. Dans les ateliers, il y a eu des pressions pour qu’on ne participe pas. Dans certains endroits, on est vite convoqué par les ressources humaines vous savez.»

Un témoignage loin d’être unique. Les syndicalistes soulignent toutefois que l’essentiel des manufactures «a joué le jeu», mais que des réactions d’autorités isolées dans les équipes ne sont pas à exclure.

Revivez la grève des femmes de la Vallée par ici:

Créé: 14.06.2019, 19h15

Elsa Bolivar, récemment engagée à la production d'une grande manufacture combière, incarne la nouvelle génération de militante de l'horlogerie. «Les difficultés pour les femmes s'incarnent de plusieurs façons. Ce sont les blagues sexistes d'un collègue d'atelier ou le peu de femmes dans les cadres. Les choses changent, mais c'est lent. Une collègue a fini par démissionner parce qu'on lui refusait son 80%. Dans l'horlogerie, la culture reste cette de l'engagement total dans l'atelier.» (Image: Patrick Martin)

Secrétaire syndicale d'UNIA à la Vallée, Camille Golay a auparavant passé 13 ans chez Audemars Piguet. «Rien que le fait qu'on ne fasse qu'un débrayage et pas une grève montre le chemin qu'il reste à faire ici. Même en 1991, il ne s'est pas passé grand-chose à la Vallée, alors que les pionnières du mouvement étaient d'ici. L'horlogerie ne se limite pas à quelques orfèvres. Derrière il y a des lignes entières de production où la réalité est difficile pour les femmes.» (Image: Patrick Martin)

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