Inquiétude et morosité autour des maisons closes

PayerneLe règlement communal visant les salons de massages doit être voté prochainement. C’est tout un monde qui craint le pire et envisage la riposte.

La porte d'entrée laisse peu de doutes sur la nature des activités pratiquées à l'intérieur de cet appartement de la rue de Savoie 14.

La porte d'entrée laisse peu de doutes sur la nature des activités pratiquées à l'intérieur de cet appartement de la rue de Savoie 14. Image: OLIVIER ALLENSPACH

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Dans la salle du Conseil, boisée à la période bernoise et dotée d’une imposante peinture du jugement de Salomon, doit passer prochainement le règlement communal permettant de réglementer la prostitution à Payerne. Le texte, s’il est accepté, offre aux autorités la possibilité de faire fermer tout salon de massage ne répondant pas aux normes commerciales s’il est situé à proximité d’un édifice public ou dans un secteur majoritairement résidentiel. Soit, dans les faits, un périmètre comprenant tout le bourg.

Une menace qui n’a pas échappé à la trentaine de salons connus, et aux gérants, qui ont fait de la place un lieu incontournable du sexe tarifé. «Il ne s’agit pas de tout faire fermer, mais de réguler, tempère d’entrée la syndique et députée PLR Christelle Luisier. Le texte laisse la possibilité d’accorder des exceptions, il faudra voir au cas par cas.»

Il n’empêche, au pied de l’abbatiale et loin de la salle du Conseil, c’est plutôt l’inquiétude qui domine. Les Roumaines, les Sud-Américaines et les travestis sont soudain moins bavards quand il s’agit d’aborder l’avenir à court terme. «Nous, on se battra, jusqu’au tribunal s’il faut», assure le gérant d’un des principaux salons.

«La demande est là»

«On risque tous de fermer. La Commune peut toujours rendre l’accès aux filles plus difficile, tout au plus, mais la demande est là. La moitié du chiffre est fait par des filles et des clients réguliers, le reste tient du va-et-vient. La ville a sa réputation dans le milieu et elle ne va pas disparaître du jour au lendemain. Ce qui va se passer? Elles iront dans les communes voisines, dans des hôtels ou dans des chambres impossibles à contrôler. C’est les pousser à la clandestinité, à la merci des réseaux mafieux.»

Le problème, à en croire le milieu, c’est la rupture d’une sorte d’équilibre tacite. «Au moins, avec les salons, on sait comment atteindre les travailleuses du sexe, comment faire de la prévention et vérifier leurs conditions de travail. Entre elles, elles peuvent s’entraider», relève Silvia Pongelli, directrice de Fleur de Pavé, l’association d’aide aux prostituées. Et de s’inquiéter d’un accès plus difficile aux soins ou aux services publics. «D’un côté, on considère leur activité comme légale, mais, de l’autre, on leur refuse la possibilité de faire leur travail. Si un ou plusieurs salons ferment, quelles seront les alternatives?»

Un problème que pointe également du doigt la brigade des mœurs. «On essaye de ne pas mettre de bâtons dans la fourmilière, témoigne un agent. Dans les salons, on a accès aux victimes potentielles, on peut faire fermer un établissement pour tarifs usuriers (ndlr.: plus de 50% de leur revenu) ou des motifs sanitaires. En dehors, c’est la porte ouverte à toutes les extrémités. La clandestinité, ce serait l’enfer pour elles et plus compliqué pour nous.» Et de citer un réseau bulgare démantelé récemment en quelques jours par la police dans les rues de Lausanne.

Trop pour les élus

A l’origine du règlement payernois, une motion déposée il y a trois ans par les socialistes. La barre des 30 salons avait alors été franchie, rue de Savoie. C’en était trop, à en croire les élus. Trop de va-et-vient en voiture durant la nuit, trop d’immeubles entiers du centre occupés par des prostituées «alors que les logements manquent». Pour Payerne, c’est aussi devenu une question d’image. Il y a «ces immeubles non entretenus», parfois classés monuments historiques, et, surtout, la mort d’une prostituée roumaine abattue en pleine rue devant l’église il y a deux ans par un client trompé.

Seulement voilà, les «heures de gloire» des salons de Payerne, alors réputés pour leurs Brésiliennes dans les années 90, sont révolues depuis longtemps. A en croire les spécialistes, la crise touche aussi ce secteur.

Rue de la Gare, quelques salons ont déjà fermé. De nouvelles filles s’installent en «indépendantes», cassent les prix et augmentent les effectifs alors que la demande stagne. Elles seraient plus d’une cinquantaine, selon les petites annonces, réparties dans ce qui va de l’appartement discret dans un immeuble résidentiel au bar avec pignon sur rue. Le chiffre exact est impossible à déterminer. En l’état, seuls les salons sont tenus de se déclarer et de fournir un registre des occupantes. «En fait, personne ne se rend vraiment compte de ce qui se passe, explique un travesti, perché sur ses talons aiguilles. Il y a des filles derrière des portes cachées, l’Africaine qui fait la cuisine, ceux qui apportent les préservatifs. C’est tout un monde que personne ne voit.» Ou ne veut pas voir.

Un avocat spécialisé a été mandaté par une dizaine de gérants de maisons closes. Il promet d’aller jusqu’au Tribunal fédéral si le règlement est accepté dans la salle du Conseil.

Créé: 08.10.2014, 10h56

Les raisons du succès

Yverdon, deuxième ville du canton avec près de 30 000 habitants, ne compterait qu’une vingtaine de salons. Payerne (moins de 10 000 âmes) tourne autour de la trentaine, même si le nombre de prostituées a largement baissé depuis l’époque des Brésiliennes,
dans les années 90. Comment expliquer le succès broyard? L’hypothèse des casernes est souvent citée, notamment comme rôle déclencheur.
Selon les gérants de salon,
la proximité de l’A1 favorise également la clientèle de passage, et la mobilité des prostituées, dont une partie
ne reste que rarement plus de quelques jours dans un même endroit. «C’est tranquille ici, un client peut faire une halte entre Berne et Genève sans risquer de croiser qui que ce soit», estime l’un d’eux.

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