Les tambours de la Jeunesse suspendent le temps

Romainmôtier Au pied du Jura, les jeunes chassent les esprits et créent du lien autour de Nouvel An.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il y a le givre sur la terre et les arbres, le brouillard qui n’en finit pas de se dissiper, le croassement métallique des corneilles et, au loin, le roulement des tambours qui résonne par intermittence. Ce sont quelques jours suspendus au-dessus de la mêlée, entre l’ancienne et la nouvelle année, où le temps n’est, très provisoirement, plus le maître.

Au pied du Jura, les artisans de cette parenthèse sont les membres des sociétés de Jeunesse, dont beaucoup font perdurer la tradition des percussions à Nouvel-An. À Romainmôtier, une dizaine de jeunes de 15 à 27 ans ont commencé à «taper» le 30 décembre, pour terminer le 2 janvier. Quatre jours au rythme des grosses caisses et du chasselas, dans «ce no man’s land entre la vie réelle et nous», comme le décrit Julien. Quatre jours à jouer, partager, boire, manger, dormir ensemble dans l’abri PC, mais surtout à créer du lien avec les habitants de ce village de 520 âmes.

Des chansons paillardes

Dans les rues de Romainmôtier, il y a des arrêts prévus à l’avance, notamment pour se sustenter. Comme chez les Perreaud, où l’on a cuisiné la saucisse avec de la purée en ce premier de l’an à midi pour la bande, qui braille déjà des chansons paillardes en guise de remerciement. À l’une des deux tables, il y a un ancêtre: Jean Perreaud, 93 ans, dont la vue est très faible, mais qui se souvient bien du temps où il faisait partie de la Jeunesse, dans les années 1950. Pas de percussions à l’époque, on privilégiait le théâtre et le chant. «Avec un bénéfice de 120 francs, on partait deux jours au Tessin.»

Si l’histoire des Jeunesses n’est pas linéaire, les tambours ont une longue tradition, notamment dans le vallon du Nozon, où certaines sociétés ont vu le jour aux XVIe et XVIIe siècles. Nouveau préfet du Jura-Nord vaudois et historien de formation, Fabrice de Icco a gratté dans les archives à la recherche des percussions. «C’est une habitude sans doute plus ancienne, mais la première mention que j’ai trouvée date de la fin du XIXe, début du XXe siècle. Une plainte déposée contre un jeune qui tapait sur une grosse caisse vers Nouvel-An.» Depuis les années 1980, les tambours ont même leur concours annuel, qui suscite «l’émeute». Le prochain aura lieu du 9 au 12 janvier dans la région.

«Notre carnaval à nous»

De plaintes contre le bruit en descentes de gendarmes, l’histoire des Jeunesses est marquée par la désapprobation de certains habitants. «Cette période, c’est notre carnaval à nous, résume Fabrice de Icco, qui a écumé les maisons du village à l’époque. Un moment de rupture, mais également de construction du lien social.» Outre les haltes programmées, il y a ceux qui sautent du lit à l’approche des cymbales. «J’ai sorti une ou deux bouteilles et j’ai ouvert le portail, raconte un habitant. Comme les jeunes savaient que je viens de rencontrer une nouvelle copine, ils m’ont chanté une chanson sur ce thème avec des paroles «bas seuil»...»

Paillardise, alcool, vacarme et costumes de homards. On pourrait s’arrêter là, comme ces râleurs du voisinage qui font dire au président de la Jeunesse, Jonathan Rochat, que ce n’est «pas évident de se faire accepter aujourd’hui». Mais les voici tous les dix en chaussettes dans mon salon, après avoir joué devant l’entrée. Joyeux mais pas cuits, attentifs à ne pas laisser de chenit, ils racontent leur envie de longue date d’intégrer la société, pour le partage et la fraternité.

«Les jeunes d’aujourd’hui sont très doux entre eux, constate Fabrice de Icco, dont la fille vient d’intégrer le groupe. Il y a aussi une tradition de solidarité, peu importe l’origine ou l’orientation sexuelle.» Malgré cela, la Jeunesse peine à convaincre les enfants des citadins établis à la campagne, constate Jonathan Rochat. «Dommage: on apprend à être avec les autres, et si on est au comité, on fait l’expérience de la gestion de l’argent et de l’organisation d’événements. C’est une école de vie.»

Créé: 03.01.2020, 07h33

Articles en relation

Les anciens tapent à chaque tournant de décennie

La Côte Les vétérans de la Jeunesse de Saint-George défilent tambour battant tous les dix ans. Plus...

Un millier de jeunes se mesurent tambour battant

Tradition Le concours des batteurs, organisé cette année par la Jeunesse de Reverolle-Chaniaz, est toujours plus couru. Plus...

Dans tout le canton, ils célèbrent l’an neuf au son des tambours

«J'ai reçu plan-plan...» Fidèles à la tradition, les sociétés de Jeunesse ont adressé leurs vœux en musique. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 21 janvier 2020
(Image: Bénédicte) Plus...