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«Toxicomane, c’est un métier à plein-temps»

Le centre d’accueil Zone Bleue à Yverdon affiche vingt ans cette année. Et son nombre d’usagers a explosé. Reportage.

Zone Bleue, à Yverdon, accueille des personnes toxicodépendantes.
Zone Bleue, à Yverdon, accueille des personnes toxicodépendantes.
JEAN-PAUL GUINNARD

Il y a les toxicomanes qui suivent la voie de leurs parents, ceux qui ont plongé par mégarde, ceux qui tentent d’apaiser une plaie à vif ou un quotidien en dents de scie. Il y a des parcours à la dérive et des trajectoires avec des dérapages impromptus. En vingt ans, la structure d’accueil à bas seuil Zone Bleue, qui accompagne, soutient et informe les personnes toxicodépendantes, a vu défiler un panel hétéroclite. Et, depuis 2011, le nombre de ses usagers journaliers a presque doublé, passant de 38 à 70. «C’est une évolution phénoménale, remarque Pierre-Yves Bassin, directeur de la structure. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a une augmentation des toxicomanes dans le canton. Ils sont juste plus concentrés dans le Nord vaudois, notamment pour une question d’accessibilité au logement.» Et en raison d’une offre étoffée? «C’est certain qu’Yverdon est très bien approvisionnée, surtout en ce qui concerne le marché de la cocaïne. On constate aussi l’arrivée du crystal meth (ndlr: méthamphétamine hautement addictive), déjà très répandu dans le canton de Neuchâtel. Mais il est difficile de dire qui des dealers ou des consommateurs précède l’autre.»

En cette matinée ensoleillée, une dizaine de personnes sont rassemblées sur la terrasse de Zone Bleue. De petits groupes sirotent des canettes de bière en attente du repas de midi, proposé à 2 francs pour la soupe et à 7 francs pour le menu. L’unique plat du jour pour certains. Devant le centre, des hommes surtout, puisqu’ils composent les trois quarts des usagers. Parmi les deux femmes présentes, une jeune mère avec sa poussette qui préfère ne pas s’exprimer, et Birmany*, une «vieille baba», comme elle se décrit avec humour. Agée de 55 ans, cette infirmière assistante de formation ne boit pas d’alcool, mais affiche une trentaine d’années de consommation de cannabis et d’héroïne au compteur. «Aujourd’hui, je bénéficie d’un traitement de substitution, mais je m’autorise encore une consommation d’héroïne deux fois par mois. C’est un genre de sabotage: lorsque tout va très bien, je me dis que je me ferais bien un petit truc.»

Comme quasi toutes les femmes toxicomanes qu’elle a côtoyées, Birmany a été victime d’abus sexuel dans son enfance. «Une blessure difficile à soigner. Il suffit de bruits, d’odeurs et la plaie est à nouveau béante.» L’héroïne, elle a plongé dedans petit à petit, par le biais d’un ami. «Contrairement à la cocaïne, il s’agit d’une dépendance physique. Un matin, vous vous réveillez malade, vous êtes en train de vous tordre de douleur dans votre lit, de vomir tripes et boyaux. Puis vous prenez un sniff et c’est fini, c’est la panacée.» A l’AI depuis une vingtaine d’années en raison d’une hépatite C, contractée dans le cadre de son boulot, conjuguée à une dépression, l’infirmière assistante est devenue accro sans y prendre garde. «Etant dans le domaine médical, j’aurais dû être informée. Mais à l’époque on faisait beaucoup moins de prévention. D’ailleurs, durant mes quinze ans de travail à l’hôpital, personne n’a jamais rien vu.»

Population âgée

Comme Birmany, beaucoup d’usagers de Zone Bleue avoisinent les 50 ans. «On constate un vieillissement de la population toxicomane. La mise en place de réseaux de soins, la distribution de matériel d’injection et le travail de prévention, notamment vis-à-vis du sida, ont permis d’améliorer grandement la santé de ces gens.» Reste que la problématique continue de toucher toutes les générations. «Il y a bien plus de personnes qui consomment que ceux qu’on voit ici, notamment parmi les cols blancs. Mais tant qu’ils gèrent et qu’il n’y a pas de conséquence sur leur insertion sociale, ils ne viennent pas. Ce qu’il faut surveiller, c’est la rencontre entre le produit et une personne en souffrance», souligne Pierre-Yves Bassin.

C’est ce qui s’est passé pour Alex* à l’âge de 20 ans. Pratiquant le hockey de manière intensive, il doit brutalement mettre fin à sa carrière en raison d’une double hernie. Son moral est alors à plat. «Il me manquait quelque chose, un gentil collègue m’a proposé de l’héroïne, j’y ai goûté et en trois jours j’étais accro.» Vingt-cinq ans plus tard, la drogue vient toujours le titiller. «Les moments où je n’y pense pas, c’est lorsque je suis en compagnie de mon fils de 10 ans, ou en voyage. Bref, lorsque je suis occupé.» Normal, la drogue est régulièrement utilisée pour combler un vide, gérer les émotions, éviter de penser. «Toxicomane, c’est un métier à plein-temps, il faut trouver le produit, l’argent, le matériel, le consommer et recommencer», note Pierre-Yves Bassin.

Y renoncer induit alors un vide. «Les gens me disent qu’ils n’ont rien pour remplacer la drogue, la perspective d’arrêter crée chez eux un sentiment de solitude et d’angoisse», relève Marie Nzola, stagiaire éducatrice sociale à Zone Bleue. Le manque d’estime de soi comme la fragilité psychique se retrouvent régulièrement chez les consommateurs. Et ce dernier trait est toujours plus marqué, selon Pierre-Yves Bassin. «Outre les parcours de vie, cela découle aussi de notre société de performance, où il faut toujours être au top pour rester dans la course.»

*Noms connus de la rédaction

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