La triste fin de l’incendiaire Marie-Marguerite Durussel

Histoire d'iciJugée coupable de l’incendie criminel du centre du village de Seigneux, la veuve du régent Jean-Jacob Durussel fut la dernière condamnée à mort vaudoise, décapitée le 13 novembre 1818 à Vidy.

Le 27 juillet 1818, un incendie détruit trois maisons contiguës du centre du village de Seigneux, dont l’imposante ferme ici au premier plan et la bâtisse ayant fait place à l’ancien collège. Quelques semaines plus tard, Marie-Marguerite Durussel avoue être l’auteur du méfait lors de son procès.

Le 27 juillet 1818, un incendie détruit trois maisons contiguës du centre du village de Seigneux, dont l’imposante ferme ici au premier plan et la bâtisse ayant fait place à l’ancien collège. Quelques semaines plus tard, Marie-Marguerite Durussel avoue être l’auteur du méfait lors de son procès. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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«De son propre aveu, la source de son crime fut l’attachement excessif aux biens de ce monde et l’amour de l’argent. Elle s’est passionnée de ses nouvelles propriétés, ne pensant plus qu’à les conserver ou à les accroître.» En ce 13 novembre 1818, alors que Marie-Marguerite Durussel vient de passer de vie à trépas par décapitation à Vidy, le doyen Curtat, professeur et premier pasteur de Lausanne, ne se prive pas de faire ce qu’on nomme désormais de la récupération. Auparavant, le pasteur venait de rappeler que le régent Durussel avait laissé à sa femme «des biens assez considérables pour un habitant de la campagne». Condamnée pour incendie criminel il y a 200 ans, la veuve Durussel de Seigneux reste la dernière tête du beau sexe tranchée par un bourreau vaudois.

«Il y a trois ans, j’ai rencontré une demoiselle Durussel originaire de Seigneux. Je lui avais alors dit qu’elle était peut-être une descendante de la veuve Durussel, sans trop connaître son histoire. Comme beaucoup de monde, je croyais qu’elle avait brûlé tout le village», raconte Olivier Gaschen, enfant de la localité désormais fusionnée au sein de la commune de Valbroye et qui a récemment organisé une exposition sur le sujet dans l’ancien collège. Là justement où un incendie s’était déclaré le 27 juillet 1818, dévastant trois demeures contiguës de la localité.

La guerre depuis des semaines

Rapidement, tous les regards du village se tournent vers Marie-Marguerite, qui n’avait pas bonne réputation. Entre la veuve et Seigneux, c’était la guerre depuis des semaines. Décédé quelque mois plus tôt, son mari, Jean-Jacob Durussel, avait demandé à être relevé de ses fonctions de régent au bel âge de 79 ans. Alors qu’il était d’usage d’exercer une charge rémunérée le plus longtemps possible, le paiement d’une rente est toutefois prévu entre le démissionnaire et la commune, laquelle ne roule pourtant pas sur l’or.

«La Municipalité obtient du Conseil académique le droit de pouvoir répartir en tout ou en partie cette somme à la charge des parents, au prorata des enfants scolarisés, tant que vivra encore le régent Durussel», explique l’historien broyard Gilbert Marion, auteur d’un travail sur le dossier, pour la commune de Valbroye. L’accord va dans l’esprit de la loi, qui à cette époque autorise une légère imposition sur les écoliers. Mais cela crée bien des jalousies au village. Et un désaccord quant au début du paiement de la pension va toutefois tout remettre en cause, pour un manque à gagner de 33 batz (ou 3 fr. 3).

Coriace, seul contre tous ses concitoyens dont la plupart sont des anciens élèves, le régent Durussel souhaite faire valoir ses droits lors d’un procès qui durera deux ans. «Rappelons que 79 ans en 1816 correspondent à environ 95 ans de notre époque», ajoute l’historien broyard. Débouté, Jean-Jacob meurt une année plus tard. «De dépit», selon Marie-Marguerite, qui voit tout le village lui tourner le dos. Sa cave est remplie d’eau, son chanvre est emmêlé au champ et ses choux coupés. «Si un chat était malade au village, on disait que c’était parce qu’elle était passée ici quelques jours plus tôt», glisse Olivier Gaschen. «Cerise» sur le gâteau, un étron humain est lancé depuis un jardin voisin sur son gâteau, alors qu’elle le sort du four.

Pas question de louer la charrette

Ainsi, le 27 juillet, quand elle doit livrer son grain à Moudon, elle demande à louer la charrette des frères Cachin, comme tout le monde à Seigneux. Mais il lui est répondu qu’il n’en est pas question! Le même jour, un incendie se déclare au centre du village, touchant trois bâtiments. Marie-Marguerite apporte ses seaux pour lutter contre les flammes, mais elle est chassée du sinistre. Pire, on raconte que son jupon semblait noirci de suie.

Deux semaines plus tard, le 11 août, il faut un miracle pour que la ferme des Gris, située à deux pas de la plantation de chanvre de Marie-Marguerite, ne s’embrase également. Jeannoton Gris, épouse de Pierre-Moyse, a découvert sous son couvert des gerbes de paille qui commençaient à brûler, mais parvient à sécuriser l’endroit sans appeler les secours. Quelques instants plus tard, la veuve Durussel arrive alors et demande pourtant qui a crié au feu. Dès lors, les soupçons sont trop forts et la Municipalité la dénonce au juge de paix Estoppey.

À son arrivée dans le village le lendemain, le représentant de la justice et son huissier constatent de Marie-Marguerite semble s’enfuir. La femme de 32 ans, les cheveux châtain clair, avec un nez long et un petit menton sera finalement arrêtée à Henniez et conduite à Granges-près-Marnand, puis à Payerne pour les interrogatoires. Son procès s’ouvre la semaine suivante, sans le moindre témoin à décharge. Seule contre les juges, Marie-Marguerite tient pourtant bon et nie tout, malgré la pression des interrogatoires.

Tentative d’évasion

Tout se précipite toutefois quand elle tente de s’échapper de prison en voulant soudoyer un geôlier. «Pourquoi tente-t-elle de s’évader si elle est innocente, se questionnait la population qui suivait les débats», commente Olivier Gaschen. Le lendemain, elle finit par avouer avoir mis deux fois le feu. «Je me repends de mon crime. J’ai mis le feu avec un morceau d’amadou allumé chez moi, que j’ai porté derrière le bâtiment des frères Cachin», reprend l’historien broyard dans le procès-verbal. Et de justifier: «J’ai fait cela dans la colère parce que les frères Cachin ne voulaient pas mener de la graine pour moi.» Elle raconte aussi que sa servante lui a rapporté que la famille Gris la traite de voleuse et fait courir le bruit qu’elle reçoit des gens pour fréquenter depuis la mort de son mari.

La coupable encourant la peine de mort, le Tribunal de district décide le 7 octobre que la veuve Durussel doit être déférée à Lausanne devant le Tribunal d’appel. Une semaine plus tard, la Cour cantonale juge la procédure suffisamment instruite, mais décide d’organiser un dernier interrogatoire «vu la gravité du cas». Cette fois-ci, Marie-Marguerite est enfin défendue par l’avocat Hangard d’Yverdon, choisi par ses parents.

Mais il ne parvient pas à faire infléchir le cours des choses et la sentence de mort est confirmée dans un arrêt daté du 11 novembre. Elle doit aussi assumer les frais de la procédure et restituer à l’État les indemnités versées pour dédommager les propriétaires touchés par ses actes. Le surlendemain, la veuve Durussel est donc exécutée à Vidy. (24 heures)

Créé: 26.11.2018, 11h03

Les dates

1785

Naissance de Marie-Marguerite Peytregnet, le 14 octobre, à Donneloye. Elle est la fille de Pierre-François et Julie, née Descombes.

1813

Le 26 juillet, elle épouse Jean-Jacob Durussel, régent de Seigneux, dont ce sont les troisièmes noces. Elle a 27 ans et lui 76.

1815

Le 25 juillet, Jean-Jacob Durussel écrit à la Municipalité que son métier de régent devient pénible et qu’il souhaite démissionner. À cette époque, les rentes sont rares, mais Commune et régent se mettent d’accord sur une pension. Des chamailleries concernant la date d’entrée en vigueur de l’accord entraînent un procès.

1817

Après presque deux ans de procédure, l’enseignant est désavoué le 21 juin.

1818

Jean-Jacob Durussel décède le 22 juin. Sa veuve prétend qu’il est mort de dépit.

Le 27 juillet, un incendie se déclare vers midi et réduit trois bâtiments en cendres, celui des frères Jean-François et Jean-Daniel Cachin, celui de Jean-David Wist et celui de la veuve de Pierre-Moyse Durussel.

Le 11 août, début d’incendie chez Pierre-Moyse Gris.

Le 12 août, lettre de la Municipalité de Seigneux au juge de paix de Payerne pour dénoncer Marie-Marguerite Durussel.

Le 13 août, elle est conduite à Granges-Marnand, puis en prison à Payerne. Le juge de paix débute son enquête dans la foulée.

Le 21 août, son procès s’ouvre à Payerne. En pleine audience, elle craque le 3 octobre. «Elle se jette à genoux, s’écroule en larmes et annonce qu’elle veut avouer», raconte le procès-verbal. Les trois magistrats la condamnent à mort le 7 octobre.

Le 11 novembre, le Tribunal d’appel de Lausanne confirme la sentence (voir illustration). Le Conseil d’État ne fait pas usage du droit de grâce existant depuis 1814 et ordonne l’exécution pour le lendemain.

Le 13 novembre, Marie-Marguerite Durussel est décapitée à Vidy.

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