«Nous nous sommes endettés pour nos dents»

Santé bucco-dentaireDe nombreux Vaudois renoncent au dentiste par peur de la facture. D’autres vont à l’étranger ou s’endettent, parfois pour plusieurs années. Témoignages.

La Fondation Point d’Eau, à Lausanne, propose des soins dentaires aux personnes précaires. Les 18 dentistes bénévoles y effectuent 1400 interventions. S’y ajoutent 400 séances d’hygiéniste.

La Fondation Point d’Eau, à Lausanne, propose des soins dentaires aux personnes précaires. Les 18 dentistes bénévoles y effectuent 1400 interventions. S’y ajoutent 400 séances d’hygiéniste. Image: Odile Meylan

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Combien sont-ils exactement? Difficile à savoir, car personne n’aime dire qu’il est pauvre. Une chose est sûre, alors qu’il reste un mois avant le vote sur l’initiative «Pour le remboursement des soins dentaires», de nombreux Vaudois n’arrivent plus à payer leurs factures de dentiste. Alors plusieurs solutions s’offrent à eux: renoncer aux soins – avec le risque de graves complications –, partir à l’étranger, ou s’endetter, parfois pour plusieurs années.

24 heures a rencontré ces gens pour qui le dentiste est un calvaire financier. Une vingtaine de personnes ont répondu à notre appel à témoins diffusé dans le monde associatif et sur Internet. Leurs histoires se rejoignent souvent: un faible revenu, des problèmes familiaux ou médicaux, parfois des poursuites, qui s’ajoutent au loyer et aux primes d’assurance-maladie. Et, le jour où la douleur est insoutenable, une facture du dentiste qui a pris l’ascenseur.

Les partisans de l’initiative (gauche, syndicats et associations) estiment que 10% des Vaudois renoncent à des soins dentaires. Les opposants (dentistes, droite, patronat) parlent de 5,8% sur l’arc lémanique. Certaines études, elles, montent jusqu’à 20%. Qu’en est-il réellement? L’Office fédéral de la statistique (OFS) et Eurostat (qui dépend de la Commission européenne) présentent des chiffres qui varient d’une année à l’autre. En 2014, 6,4% des Suisses n’ont pas eu accès à des soins dentaires nécessaires, dont 4,2% pour des raisons financières. En 2016, le chiffre global était de 5,6%, dont 3,4% à cause de soucis d’argent.

Moins difficile en Allemagne

«On ne peut pas affirmer qu’il y a une baisse entre 2014 et 2016. Notamment parce que la différence s’explique en grande partie par la reformulation du questionnaire», expliquent Martin Camenisch et Stéphane Fleury, de l’OFS. En 2014, la question demandait si les gens avaient renoncé à des soins dentaires sur douze mois. Dès 2015, ils doivent d’abord dire s’ils en auraient «vraiment» eu besoin.

En comparant la Suisse avec des pays où les soins dentaires sont en partie remboursés, on remarque que les Français sont plus nombreux que les Suisses à y renoncer pour des raisons financières (5,2%, par exemple, en 2014). Par contre, le chiffre est moins élevé en Allemagne (1,8%).

Alors qui sont ces gens? «Les personnes qui viennent chez nous englobent des réalités très différentes: sans domicile fixe, migrants sans papier, apprentis, étudiants, familles monoparentales, petits indépendants, retraités, working poor», répond François Chéraz, directeur de la Fondation Point d’Eau, à Lausanne. Celle-ci propose une multitude de services aux personnes précaires (hygiène, soins, ostéopathie, orientation sociale, etc.), dont des soins dentaires. Les dix-huit dentistes bénévoles y réalisent 1400 consultations par an à 40 francs, auxquelles s’ajoutent 400 séances d’hygiéniste à 20 francs.

«Les personnes qui viennent chez nous englobent des réalités très différentes»

«La proportion d’autochtones parmi les patients est d’environ un quart et elle continue de monter, ajoute François Chéraz. Tous sont des gens avec de petits salaires qui développent des stratégies d’urgence, où tout ce qui n’est pas urgent passe de côté. Aujourd’hui, nous sommes débordés et nous cherchons de nouveaux dentistes.»

Prophylaxie et aides ciblées

Du côté des opposants à l’initiative, l’un des arguments contre une assurance est la bonne santé dentaire des Suisses. Ils misent aussi sur la prophylaxie, rappelant que se brosser les dents trois fois par jour et un passage régulier chez l’hygiéniste permettent d’éviter de nombreux soucis.

Bertrand Dubrez, président de la Société vaudoise des médecins-dentistes, souligne que lui et ses collègues sont conscients que leurs factures peuvent mettre des patients en difficulté. Il milite pour élargir les aides ciblées de l’État, accordées à l’heure actuelle, sous condition, aux bénéficiaires des régimes sociaux.

«Nous demandons un assouplissement du seuil de prise en charge, pour que les familles qui sont juste à la frontière des working poor puissent bénéficier du système actuel, explique-t-il. Je préfère la solution de payer un traitement compliqué jusqu’au bout pour une personne en difficulté plutôt qu’une assurance qui rembourse les soins de base à toute la population.»


Témoignages

«Je suis boulanger et l’amidon a attaqué ma dentition. Je suis allé me faire soigner en Amérique latine»

Claude, quadragénaire Ce boulanger de La Côte travaille de nuit. Il a pris un deuxième job pour sortir de ses difficultés financières. Il vit avec sa femme et sa fille

«En France, ma pathologie est reconnue comme une maladie du travail. Pas ici en Suisse. Cela s’appelle «la carie du pâtissier». Après plusieurs années de travail, l’amidon a commencé à attaquer mes dents. J’ai développé des infections graves et elles se propageaient dans ma mâchoire. Les douleurs étaient horribles et j’allais fréquemment chez mon médecin généraliste, qui me prescrivait des anti-inflammatoires. Je n’osais pas ouvrir la bouche. Mes dents de devant, ça allait. Mais le reste était noir.

Je suis allé plusieurs fois chez le dentiste en Suisse avec des factures d’environ 4000 francs pour chaque dent. Une fois, j’ai mis deux ans à rembourser. Finalement, je suis allé en Amérique latine, dans le pays de mon épouse. J’ai passé vingt-six heures chez le dentiste, pour un total de 400 francs, pour me faire arracher huit dents et en soigner provisoirement une dizaine d’autres. Mais la situation a continué à se détériorer. Je n’ai pas les moyens de payer les frais de dentiste en Suisse à cause de mes problèmes financiers. Quand je suis arrivé dans le canton de Vaud, j’avais malheureusement des arriérés d’impôts d’une trentaine de milliers de francs. Pour les payer, j’ai dû prendre un deuxième job.

C’est ma femme qui m’a convaincu d’aller au Point d’Eau, tellement les douleurs étaient insupportables. J’ai pu être soigné, mais aujourd’hui, je n’ai plus que cinq ou six dents d’origine.»


«J’hésite à arrêter mon CFC et à aller au social pour pouvoir payer le dentiste»

Kévin, 19 ans Ce jeune homme du district de Morges vit chez sa mère, qui connaît des difficultés financières. Face à la facture, il a renoncé à se soigner et refuse d’en parler à ses parents

«Désormais, je ne peux plus soigner ni mes dents ni mon corps. Je n’en ai pas les moyens. Je touche un salaire d’apprenti de 1000 francs par mois, ainsi que des allocations et une pension alimentaire de 800 francs. Après avoir payé mon loyer et mes charges, mon assurance-maladie et mes repas, il me reste 500 francs par mois. Et ça sans compter mon abonnement de transports publics.

J’ai une dent cariée, les dents d’à côté qui se sont infectées, et mes dents de sagesse qui poussent de travers. Je préfère souffrir en silence et je n’en parle pas à mes parents, car ils se sentent coupables de ma situation et sont au social.

J’ai fait une demande pour obtenir de l’aide des services sociaux. Mais on m’a dit que je gagnais trop. Quand je vois que des migrants arrivent en Suisse, que leurs frais dentaires leur sont offerts et qu’on ne nous donne rien, je ne trouve pas ça normal. Ils ont des problèmes dentaires plus graves que nous et c’est juste de les aider, mais j’ai l’impression qu’on les soutient trop facilement.

J’en suis au point où j’ai réfléchi à arrêter mon apprentissage, pour être au social et payer mes dents. C’est la même chose pour ma santé. J’ai pris une franchise haute pour mon assurance-maladie. Récemment, j’ai été malade trois semaines. Je ne suis pas allé chez le médecin et je n’ai pas pris de médicaments pour que cela me coûte moins cher.»


«Une tumeur au cerveau a cassé mes dents. C’est une maladie et mon assurance ne veut rien payer»

Michèle, 51 ans À l’assurance-invalidité, cette secrétaire travaille à 30%. Son revenu est trop élevé pour que ses soins dentaires soient pris en charge par l’État

«Il y a deux ans, j’ai subi une importante opération au cerveau à cause d’une tumeur. Mais cela a entraîné des complications et cette tumeur, trop grosse, a fait bouger mes dents. Cela a provoqué la casse et la chute de plusieurs d’entre elles. Je devrais me faire opérer deux ou trois dents, mais chacune me coûterait 3000 francs. Je ne comprends pas pourquoi mon assurance-maladie ne rembourse pas mes soins dentaires, alors que mes problèmes sont la conséquence de ma maladie. Avec ma rente de 2300 francs et mon salaire qui oscille entre 1000 et 1500 francs, j’atteins très rarement 4000 francs par mois. Mais je gagne trop pour que mes soins soient remboursés par les régimes sociaux. Je prends soin de mes dents. Mais avec la maladie et mon divorce, je n’ai plus pu aller chez le dentiste depuis environ six ans. J’ai bien trouvé une dentiste pour des réparations de 700 francs, mais seulement provisoires.

J’ai de jolies dents en apparence. Mais les grosses, les molaires, sont cassées et, si je souris, on voit que j’ai des trous énormes dans la bouche. Maintenant je fais attention à comment je mange. J’évite de manger des aliments durs ou croustillants comme les noisettes, et je ne mange plus que d’un côté seulement.

Pour la suite, je pense que j’irai me faire soigner en France. Je ne comprends pas pourquoi les gens mettent les pieds au mur en refusant de créer une assurance dentaire.»


«Nous nous sommes endettés pour 3600 francs et nous aurons besoin de deux ans et demi pour rembourser cette facture»

Nathalie, 46 ans Sans emploi après une grave maladie depuis 2014, cette employée de commerce vit en couple à Renens. Elle et son mari font désormais face à une facture de dentiste bien plus chère que le devis

«Le dentiste de mon mari nous a fait un coup tordu. Son devis initial se montait à 2500 francs, mais on a reçu une facture de 3600 francs. Nous avons demandé un arrangement de paiement. Donc, depuis le mois de mai dernier, nous devons 180 francs par mois pendant deux ans et demi, car il y a aussi des intérêts à rembourser. En plus, mon droit à l’AI s’est terminé en juillet, et nous tournons désormais avec seulement le salaire de mon mari, de 4300 francs par mois, et avec un loyer de 1800 francs. Mais c’est vraiment à la limite. Parfois, on est obligés d’être un peu en négatif à la fin du mois. Nous avons droit à des subsides à l’assurance-maladie, mais heureusement que mes parents sont là pour nous aider.

Quant à moi, les antidépresseurs que je prends après ma maladie ont rendu mes gencives plus sensibles, ce qui a provoqué des déchaussements de certaines dents. Aucune assurance ne prend ça en charge. J’ai aussi une dent saine qui s’est cassée et quatre caries. J’ai renoncé à aller chez un dentiste classique. Au Point d’Eau, pour environ 200 francs, j’ai pu faire réparer mes dents. L’argument des dentistes qui disent qu’il suffit de se brosser les dents ne tient pas. Je me brosse toujours les dents. Avec ce genre de réflexion, on ne doit plus boire de coca ni manger du chocolat. Les dentistes doivent bien gagner leur vie.»


«J’ai prospecté pendant quinze ans pour trouver un dentiste pas cher. Quand j’ai reçu un devis à 2000 francs, j’ai pleuré»

Julie, 32 ans Cette animatrice sociale, sujette aux caries, a testé de nombreux praticiens pour en dégotter un qui corresponde à son budget

«J’ai enfin trouvé une solution. Mais à quel prix? J’ai plus de quinze ans de prospection derrière moi pour trouver un dentiste pas cher. Quand j’étais petite, j’allais très peu chez le dentiste, car mes parents avaient de la difficulté à payer. On a découvert que j’avais une sensibilité aux caries. Comme d’autres personnes, même si je me lave bien les dents, je suis très sujette à en avoir.

Plus tard, à l’université, j’allais d’abord à la Policlinique médicale universitaire (PMU), à Lausanne. Ensuite je me suis tournée vers la France, où les tarifs sont bas. Je pouvais diviser le montant par cinq ou six. Mais j’ai découvert les aléas de cette attractivité. Ce n’est pas cher, mais malheureusement c’est parfois mal réalisé.

J’ai aussi essayé les cliniques dentaires en Suisse, car on m’avait dit qu’elles n’étaient pas chères. En réalité, là où je suis allée, ils surévaluaient les prestations. Un jour, pour refaire tous mes plombages, j’ai reçu un devis de 2000 francs. J’en pleurais, je me sentais démunie face à ce montant.

J’ai demandé un deuxième avis médical en Valais et le dentiste à qui je l’ai demandé m’a indiqué que je n’avais pas besoin d’autant de soins. Au final, j’ai réussi à diviser ma facture par quatre en demandant des devis à plusieurs dentistes. J’ai agi pour éviter une situation difficile. Mais certains de mes proches ont dû s’endetter à cause de ça.»


«Les dentistes nous font faire plusieurs rendez-vous pour un seul traitement, alors je vais en Turquie»

Mikaela, quinquagénaire Cette habitante de la Riviera est originaire de Suisse alémanique. Désormais, elle va soigner ses dents dans le pays d’origine de son mari, où les soins sont moins chers

«Ce qui est incroyable, c’est la différence de prix entre la Suisse et l’étranger. Ce qui me dérange aussi en Suisse, c’est que j’ai dû aller à trois ou quatre rendez-vous pour l’un de mes traitements de racine: d’abord pour le diagnostic, ensuite pour le traitement, ensuite pour le contrôle, etc. On a toujours des rendez-vous et ça rend le traitement plus cher. Mais maintenant, je ne vais plus chez le dentiste en Suisse, car c’est trop cher. Nous allons en Turquie et nous en profitons pour revoir la famille de mon mari.

Là-bas, un traitement qui se ferait sur plusieurs rendez-vous en Suisse ne dure qu’une seule séance. Une fois, j’avais besoin d’un autre traitement de racine. Lorsque tout était terminé, le dentiste m’a proposé de m’enlever mes dents de sagesse directement, au lieu d’attendre, avec la même anesthésie. L’intervention a duré trois heures, mais tout était fait. En Suisse, on nous dirait que c’est impossible. En Turquie, c’est aussi beaucoup plus moderne et hygiénique qu’ici. Chez le dentiste chez qui je vais, on n’entre pas directement avec nos chaussures, nous devons enfiler des sacs plastique par-dessus.»

*Prénoms d’emprunt


*Tous les témoins sont des personnes connues de la rédaction (24 heures)

Créé: 05.02.2018, 06h37

En chiffres

6,4%

C’est la proportion de Suisses qui n’ont pas eu accès à des soins dentaires en 2014

4,2%

C’est la proportion de ceux qui n’y ont pas eu accès pour des raisons financières en 2014.

1,8%

C’est la proportion d’Allemands qui ont renoncé à des soins pour des raisons financières en 2014.

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