Une nouvelle tempête agite l’Église protestante

ReligionUn conseiller synodal claque la porte et dénonce une «quasi-dictature» en visant Xavier Paillard. La commission de gestion parle d’une crise plus large qui affecte toute l’Église.

Les mésententes à la Maison des Cèdres, siège de l’Église, auraient rendu l’air «irrespirable».

Les mésententes à la Maison des Cèdres, siège de l’Église, auraient rendu l’air «irrespirable». Image: CHRISTIAN BRUN

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Remous à la Maison des Cèdres. Le siège de l’Église évangélique réformée vaudoise (EERV) est ébranlé par une nouvelle polémique, après les licenciements de pasteurs entre 2014 et 2017. Cette fois, les griefs viennent du sommet. Le conseiller synodal John Christin, l’un des dirigeants de l’EERV, a donné sa démission avec effet immédiat le 15 juin dernier, en pleine réunion du Synode (organe législatif de l’Église).

Ce départ surprise est en partie lié aux licenciements de pasteurs. «À un moment donné, le Conseil synodal a voulu se dégager de ses responsabilités en les mettant sur les seules épaules du responsable des ressources humaines», a dénoncé John Christin avant de quitter le Synode séance tenante. Selon lui, le Conseil synodal (CS) met sur ce chef de service une pression qui constituerait «l’engrenage d’un mobbing possible».

John Christin vise explicitement le président de l’Église, Xavier Paillard. Celui-ci lui a retiré le dicastère des ressources humaines (RH) début juin. «Je l’ai senti comme un désaveu», explique aujourd’hui John Christin, qui ne souhaite pas en rajouter après sa sortie fracassante. «Le but n’est pas de mettre quelqu’un au pilori», assure-t-il. Mais il ne cache pas non plus que les tensions et une inimitié grandissante avec Xavier Paillard ont «rendu l’air irrespirable» au CS.

«Procédé pervers»

Le démissionnaire voulait-il seulement protéger le chef des RH? Dans son discours du 15 juin, il a détaillé d’autres motifs de fâcherie. Par exemple, le fait que le président du CS tiendrait les directeurs d’office à l’écart des décisions. De plus, certains débats au CS portant sur des divergences internes seraient tenus secrets. «C’est un procédé pervers à l’égard des tenants d’un avis minoritaire», selon John Christin, car les conseillers synodaux sont ensuite tenus à la confidentialité pour respecter la collégialité. Pour lui, «les rumeurs faisant état d’une quasi-dictature au sein du CS ont un fondement de vérité».

Ce conflit a alerté la commission de gestion (Cogest) du Synode. Dans son rapport, elle constate que deux visions s’opposent au CS: l’une qui «met en avant l’humain» et l’autre «qui respecte les procédures». La Cogest s’inquiète des «très vives tensions» à la Maison des Cèdres, susceptibles selon elle de «provoquer un éclatement du fonctionnement et des relations internes (risque de démissions, départ du personnel, burnout, etc.).»

«Pas des juges»

Après ce déballage, le Synode a décidé de laver son linge sale en famille: un huis clos a été décrété pour la suite des débats. Après plus de deux heures de séance en privé, le CS s’est engagé à ne procéder à aucun licenciement jusqu’aux élections de juin 2019. Et la Cogest exercera une surveillance du secteur RH. «Nous ne sommes pas des juges ni des thérapeutes, mais il y a un problème et il faut l’analyser, explique Yael Saugy, président de la Cogest. Que s’est-il exactement passé pour en arriver à un clash pareil?»

Qu’est-ce qui est exactement reproché à Nicolas Besson, directeur des RH? Selon John Christin il s’agirait «de détails», alors que ce responsable «passe beaucoup de temps à écouter le personnel de manière très humaine». Contacté, l’intéressé ne souhaite pas s’exprimer. Plusieurs membres du Synode refusent également de se prononcer, notamment en raison du huis clos. Esther Gaillard, membre du CS depuis neuf ans, ne «tient pas à jeter de l’huile sur le feu. Je suis triste de ces conflits. Le CS a demandé une aide extérieure, et j’espère que nous rétablirons un fonctionnement normal jusqu’à la fin de la législature.»

Ces tensions au sommet de l’institution seraient le résultat d’un problème plus vaste qui affecte toute l’Église. «La machine grince de partout», écrit la Cogest dans son rapport annuel. Elle constate sur le terrain «une méfiance envers les dirigeants d’Église»; elle s’inquiète du fait que le CS «ne se sent pas reconnu dans son mandat»; elle pointe une «démotivation» dans les paroisses. Bref, «la crise est réelle».

«Communauté en désarroi»

Le Conseil synodal ne dit pas autre chose dans son rapport, évoquant «une communauté ecclésiale en plein désarroi». Signe de la défiance, le CS s’est vu refuser, en mars dernier par le Synode, la proposition d’allouer plus de postes au siège de l’Église au détriment des paroisses. «Ils nous ont présenté le problème sous forme de dotation de personnel. Plutôt que de faire de l’arithmétique, ils feraient mieux de dire quels seront les défis de l’Église dans les dix ans à venir, cela manque un peu de vision», déplore un membre du Synode.

Un employé de l’EERV, qui se rend souvent à la Maison des Cèdres, observe une «tension palpable. Nous nous posons beaucoup de questions. On a l’impression que le CS fonctionne à coups de directives au lieu d’écouter les collaborateurs et les régions. Il ne conduit pas vraiment l’Église mais il gère et interfère dans l’opérationnel.» Dans ce contexte de crise, notre interlocuteur estime que «tout est ouvert» pour les élections de 2019. «Xavier Paillard a fédéré des forces contre lui mais il a aussi ses partisans.» L’année à venir s’annonce compliquée.

(24 heures)

Créé: 29.06.2018, 07h45

Des précédents

2014
L’EERV licencie le pasteur de Gryon Daniel Nagy, qui fera une manifestation en guise de protestation devant la cathédrale.
2015
Le pasteur Martin Hoegger est démis de ses fonctions de responsable du dialogue œcuménique pour avoir «passé outre les règles déontologiques». Des échanges de courriers «aux limites de l’insulte» avec l’office des ressources humaines l’avaient mené à déposer une plainte pénale, qu’il abandonnera par la suite; trois autres pasteurs sont licenciés.
Juin 2016
Un sixième pasteur, Daniel Fatzer, est licencié et fait une grève de la faim de 23 jours à l’église Saint-Laurent. Le Synode s’inquiète de la politique du personnel et met en place une commission de traitement des litiges.
Septembre 2016
Le Conseil synodal s’excuse d’avoir licencié Martin Hoegger.
Novembre 2016
Daniel Nagy perd son procès aux prud'hommes contre l’Église vaudoise.
2017
L’Église se séparer du pasteur Théodore Ntamack Ntamack, suffragant à la paroisse du Haut-Talent, et de Charles Nzila Makengo, à Bussigny.

«La fin de la législature va être difficile»

Xavier Paillard, président de l’EERV, précise d’emblée qu’il n’a «pas l’intention de démissionner» face à ces remous. Il répond aux griefs.
Une «quasi-dictature» au sein du Conseil synodal?
«Non… Cela fait quatre ans que le Synode se dit inquiet quant à la conduite des ressources humaines (RH). Notre réponse est qu’il faut travailler à une gestion toujours plus professionnelle en termes de suivi des dossiers, de précision et de procédures. L’Église est aussi une institution de droit public, nous devons veiller à son bon fonctionnement administratif et financier. Nous avons donné des moyens supplémentaires aux RH. John Christin était le répondant de ce dicastère et il relayait à sa manière les demandes du Conseil synodal auprès des RH.»
Une minorité muselée par des procès-verbaux secrets?
«Je le démens formellement: le propre de la collégialité, c’est que, si on est minorisé, on doit l’accepter. Cela m’arrive également d’être minorisé et je n’en fais pas une affaire d’Etat. À plusieurs reprises nous avons fait des procès-verbaux qui n’allaient pas jusqu’aux directeurs d’office car il était question de désaccords. Que je sache, toutes les discussions du Conseil d’État ne sont pas forcément communiquées aux chefs de service.»
Un manque de vision?
«Je trouve cela injuste. Nous travaillons à des réformes conformément à notre programme de législature. Mais c’est compliqué de faire descendre cette vision jusqu’à la base. Le simple fait de poser des exigences apparaît contraire à l’Évangile pour certains.»
Une crise ouverte?
«La fin de la législature va être difficile et nous en sommes conscients. L’EERV entame une profonde mutation: être dans une Église par conviction et non plus par conformisme, cela change tout. Nous devons nous axer sur le témoignage et ne plus nous contenter d’une couverture territoriale. Cela provoque des inquiétudes et des tensions, c’est normal.»

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