Une nuit sur les traces des animaux sauvages de chez nous

NaturePour les gardes-faunes, c’est l’heure du comptage. Histoire de voir comment les bêtes ont passé l’hiver mais aussi pour établir les plans de chasse. Reportage nocturne.

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Mardi soir, pendant que certains comptaient les moutons, d’autres comptaient les cerfs. Les gardes-faune des cantons de Vaud, Fribourg et Berne étaient de sortie. Bien loin de leur lit douillet, installés dans leurs grosses jeeps.

«Ils sortent des bois pour manger»

L’équipe de Stéphane Mettraux s’occupe du secteur Lausanne-Oron-Lavaux-Vevey. Pour l’épauler mardi soir, Georges un auxiliaire «passionné» depuis vingt ans, par ailleurs ferblantier. Ils sont suivis, à cinq minutes, par deux de leurs collègues. Et s’embarquent sur le coup des 20 heures pour des circuits nocturnes de leur région. L’idée: observer scientifiquement, dans la nuit, tous les animaux sauvages possibles. Et en faire le décompte (voir ci-contre). La star la plus recherchée de la soirée est le cerf. Il y a quelques jours, ils étaient quatorze, tous ensemble, à se balader sur les hauts de Blonay.

Le début de nuit est un moment idéal. «Ils sortent des bois pour manger, explique Georges. Le verdillon, c’est maintenant, et ils adorent ça.» L’herbette qui pointe, conjuguée au réchauffement des températures, met la faune en éveil.

«Des lièvres! C’est super, ça fait très plaisir d’en voir, c’est rare»

Alors on se met en route. Pour percer la nuit et pouvoir porter le regard dans les prairies qui bordent les chemins, un gros phare coiffe la jeep des gardes. Stéphane Mettraux, main gauche sur le volant, tient de la droite une poignée fixée à son plafond qui oriente le rayon de lumière et balaie la nuit. Jusqu’à une centaine de mètres.

Vision un peu irréelle. Où des portions de forêts se retrouvent brièvement éclairées d’une lumière froide. La première paire d’yeux, comme des billes fluorescentes, se détache soudain de la nuit en croisant le phare mobile. Puis deux autres. «Des lièvres! C’est super, ça fait très plaisir d’en voir, c’est rare», s’exclame Georges. Pas blasé pour un sou, il exprime une joie sincère à chaque apparition animale. Tout comme Stéphane Mettraux.

La jeep avance dans la nuit profonde. Sur le siège arrière, vitre baissée, l’auxiliaire balaie lui aussi les prairies à l’aide d’un phare portable. Sa capacité à repérer le moindre mouvement est presque surhumaine. Question d’habitude, assure-t-il. Au fil de la nuit, il identifie des dizaines d’animaux. Race, sexe, âge, état de santé… le scanner qu’il livre offre des informations d’une précision épatante. «Un goupil, regardez comme il est beau!» La gale, nous dit-on, semble avoir, sinon disparu, du moins laissé un peu de répit aux renards.

Observer, chiffrer, réguler

Les comptages comme ceux-ci se font chaque année aux mêmes dates, au moins à trois reprises. Souvent cinq. Une nécessité pour observer, chiffrer et réguler la faune. Car la raison d’être des «comptages au phare» se situe là aussi: déterminer le nombre d’animaux que les chasseurs auront l’autorisation d’abattre. Ces données sont complétées par les accidents impliquant la faune. Pour la plupart eux-mêmes anciens chasseurs, les gardes-faune vivent ce changement de statut, de passionné à policier, parfois avec difficulté. «Mais j’adore mon métier», précise le surveillant de la faune. Le parcours nocturne, le long de la Veveyse et près du Mont-Pèlerin, donne à voir des dizaines d’animaux, souvent en bande. Ici cinq chevreuils. «Regardez, il est encore en velours, avec sa belle robe d’hiver.» Là, deux chouettes hulottes, dont une qui reste un instant perchée sur un piquet à nous fixer. «C’est très rare qu’elle se laisse regarder comme ça!»

Tout à coup Georges distingue l’apparition furtive, à peine visible pour les amateurs, d’une femelle daim. «Elle a une marque jaune à l’oreille», s’exclame Stéphane Mettraux. Qui stoppe net le véhicule, puis recule et cherche la bête qui déjà semble fuir. On peine à distinguer l’animal des branches. «La bête a dû s’échapper d’un élevage, il n’y a pas de daims en liberté ici. Mais c’est étrange, cela ne nous a pas été signalé. Peut-être qu’elle erre depuis des années…» Que deviendra-t-elle? Trop tôt pour le dire. «On ne peut pas la laisser comme ça ici. C’est comme s’il y avait un zèbre. Mais nous allons essayer de la capturer. Si personne ne la réclame, il est possible que nous devions l’abattre», avance Stéphane Mettraux.

«Les cerfs sont de plus en plus nombreux, même si les chasseurs en tirent toujours davantage»

Au-dessus de Jongny, pas trace du loup, qui aurait été aperçu par un passant il y a quelques jours. Le surveillant préfère qu’on dise «canidé» tant que l’animal n’est pas formellement identifié.

Pas l’ombre d’un cerf non plus, dans la nuit toujours plus froide. Un lien entre les deux absents? Peut-être bien. Mais la répétition des comptages permettra d’être plus catégorique. «Les cerfs sont de plus en plus nombreux, même si les chasseurs en tirent toujours davantage. Ils s’adaptent beaucoup, se déplacent. Il y a sept ou huit ans, ils ne passaient pas l’hiver dans ce coin. Maintenant ils y sont.» Le prédateur quasi unique que constitue le loup pourrait les pousser à déguerpir.

Les derniers kilomètres, autour des 23 h 30, donnent l’illusion d’un safari. Pas trois minutes sans que des chevreuils ne montrent leur museau. Un peu figés dans les spots humains, ils ont l’air de prendre la pose. Idem pour un renard, occupé à manger une pomme au milieu d’une prairie. Mais tous, face aux fortes lumières des humains, finissent par tranquillement prendre le chemin de la forêt. En attendant le crépuscule suivant.

Créé: 09.03.2019, 08h36

Vus dans la nuit

42 chevreuils, 23 au Mont-Pélerin

23 renards, 8 au Mont-Pélerin

3 lièvres

2 chouettes hulottes

1 daine

Stéphane Mettraux, surveillant permanent de la faune vaudoise

Le métier

Il y a dans le canton de Vaud neuf gardes-faune et le même nombre de garde-pêche. Les surveillants de la faune sont épaulés par 84 auxiliaires. Tout ce monde se partage le territoire en neuf circonscriptions, de La Côte au Pays-d’Enhaut, en passant par Orbe ou encore Oron. Ce sont eux qu’on appelle lorsqu’un animal sauvage est blessé. Ou encore, comme il y a quelques années, lorsqu’un renard s’est introduit dans un salon de coiffure en plein centre de Lausanne. Achever des animaux blessés ou malades est une partie de leur activité. Par exemple lors d’épidémies de gale chez les renards. En cas de blessure, le plus souvent, ils acheminent les bêtes vers des centres de soin. Ce sont aussi eux qui tentent d’apaiser les conflits entre les corbeaux freux et leurs voisins humains. Et lorsqu’une activité de braconnage est constatée, ce sont encore eux qui interviennent. «Mais on ne fait vraiment pas que ça!» dit Stéphane Mettraux, responsable du secteur Lausanne-Oron-Lavaux-Vevey. Qui rappelle «qu’on est là pour faire appliquer la loi et les règlements». Ces professionnels ont aussi la charge de la prévention et de la sensibilisation auprès du public, du recensement des espèces, ou encore de la protection des cultures et, ce sont quand même des fonctionnaires, du traitement des dossiers pour des autorisations.

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