L’héroïne, plus une PME que «Scarface»

DrogueUne étude multidisciplinaire très fouillée a passé à la loupe le marché de l’héroïne sur sol vaudois. Une première suisse qui réserve quelques surprises.

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Le marché de l’héroïne livre tous ses secrets, à commencer par la transaction. L’ac hat de la drogue aux albanophones qui dominent le marché depuis plus de 25 ans se fait souvent par un appel téléphonique depuis une cabine à un vendeur qui peut se trouver en dehors du pays. Ce vendeur fixe alors le prix de la dose, décide du lieu où se déroulera la transaction et transmet l’information à ses revendeurs, qui se chargeront du deal. En périphérie d’Yverdon, le «grip» (sachet) de 5 grammes – la plus grande unité de vente au détail – se négocie de 180 à 200 francs. Dans les rues lausannoises, on le trouve à 150 francs et il oscille de 100 à 120 francs à Genève (lire encadré).

Le tout est régi par un système particulièrement bien huilé. Réunies en petits groupes flexibles dont les maillons sont facilement remplaçables – la durée de la mission d’un vendeur-livreur œuvrant pour des trafiquants n’excédant pas quatre mois – les bandes albanophones s’adaptent aux stratégies de la police et parviennent à éviter la consommation de drogue parmi leurs membres. Un système «organique» qui leur permet de résister tant bien que mal aux forces de l’ordre vaudoises, qui saisissent tout de même 18 kilos d’héroïne coupée chaque année, pour un volume de consommation annuel estimé de 145 à 205 kilos. Mais, surtout, qui leur permet de mater la concurrence et de tenir le haut du pavé, malgré de récentes tentatives de bandes marocaines.

Grâce à cette place de leader confortée par la route des Balkans que suit le trafic, les albanophones qui importent, coupent, distribuent et vendent de l’héroïne dégagent de revenus qui vont de 2,2 à 4,1 millions de francs chaque année. Particulièrement exposés aux opérations de police, les livreurs éphémères touchent de leur côté un salaire brut mensuel de quelques milliers de francs.

Loin de Tony Montana

Cette description du marché de l’héroïne en terre vaudoise provient d’une passionnante étude qui vient de sortir. Nom de code «Marstup», pour structure et produits du marché des stupéfiants.

Fruit du travail conjoint d’Addiction Suisse, de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne (UNIL) et de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV, le document, fort de plus de 180 pages, s’est attelé à décrypter le marché des opioïdes, dont l’héroïne est la principale drogue illégale. «Ce genre d’étude multidisciplinaire est une première en Suisse, se félicite Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse. Jusqu’alors, il n’existait que quelques bribes d’informations disparates sur le sujet. Avec cette étude, nous avons voulu brosser un tableau complet du marché de l’héroïne. Nous l’avons fait comme on étudierait une activité légale en décrivant son fonctionnement, ses acteurs, sa taille, son chiffre d’affaires ou encore ses filières d’approvisionnement.»

Force est de constater que la lecture du rapport donne raison à l’expert. Composition de l’héroïne présente sur le marché, analyse de l’offre et de la demande, description des structures chimiques des opioïdes, présentation des différentes façons de conditionner le produit, toutes les facettes du marché sont décortiquées.

Un panorama exhaustif où l’on trouve également le traçage de l’héroïne: des cultures de pavot afghanes aux rues vaudoises en passant par l’Iran, la Turquie, le Caucase et l’Afrique; la perte de pureté que subit le produit en passant de mains en mains tandis que son prix augmente. Ainsi, enfin, qu’un zoom sur les groupes criminels albanophones, leur histoire, leur fonctionnement et leurs valeurs.

Pour arriver à ce résultat, c’est un travail de bénédictins qu’a effectué l’équipe de cinq personnes. «Nous avons interrogé la police fédérale, les douanes, des gendarmes, des travailleurs sociaux, des consommateurs, mais avons aussi analysé les eaux usées et le contenu des seringues récoltées par la Fondation Accueil à Bas Seuil (ndlr: dont les résultats sont tombés l’an dernier, «24 heures» du 16 juillet 2016)», indique Frank Zobel.

Marché stable

Il en ressort notamment un curieux paradoxe qui a surpris les auteurs: les albanophones tiennent le marché et ses filières, pourtant plus de la moitié de l’argent généré par la vente leur échappe. «Environ 55% du chiffre d’affaires de 8 à 11 millions concerne la revente entre usagers, qui reconditionnent la d rogue en «paquet» d’une dose (0,2 gramme) ce qui leur permet de payer leur consommation», précise le directeur adjoint d’Addiction Suisse, qui en profite pour tordre le cou à certains fantasmes. «Lorsque l’on parle de drogue, on a tendance à agiter des sommes faramineuses, mais les revenus de groupes criminels ne dépassent pas 4 millions dans le canton.»

On est ainsi plus près des chiffres d’une PME à succès que de ceux d’Al Pacino campant Tony Montana dans Scarface et qui brasse des sommes colossales. «Le marché, secondaire, est limité, ce n’est pas un commerce particulièrement florissant. Il n’y a donc pas de Pablo Escobar de l’héroïne dans le canton de Vaud. Des fortunes se font peut-être en Albanie, mais pas ici», poursuit Frank Zobel.

«En vingt ans, le produit a peu changé. Dans la famille des opioïdes, les drogues de synthèse du type fentanyl qui font des ravages aux Etats-Unis ne sont pas présentes, mais nous continuons de les chercher dans les eaux usées. Le marché est donc stable, même si le prix de l’héroïne a chuté. Ce qui, ajouté au fait que les consommateurs revendent une partie de leur drogue pour se payer leur dose, a contribué à également faire baisser les épisodes de violence. Les consommateurs n’ont plus à commettre des larcins pour se procurer de la drogue et les Albanais ne se montrent pas non plus particulièrement violents», ajoute Pierre Esseiva, professeur à l’Ecole des sciences criminelles.

L’usager régulier qui ne vend pas d’héroïne investit de 400 à 1700 francs par mois pour financer sa consommation. De leur côté, les usagers-revendeurs qui se revendent de la drogue les uns aux autres font grimper les prix de 30 à 500%, mais ils se gardent bien de couper le produit.

Les bandes albanophones, en revanche, y ont massivement recours. Lorsqu’elle arrive en Suisse par «pains» de 0,5 à 1 kilo, l’héroïne affiche un taux de pureté de 40 à 60%. «Elle est ensuite coupée entre trois et quatre fois avec un mélange de caféine et de paracétamol, qui lui ressemble beaucoup. Son taux de pureté tombe alors à 10-15% et elle est vendue dans des sachets de 5 grammes», explique Frank Zobel.

Le rapport pointe également le rôle de ressortissants d’Afrique du Nord qui tentent de s’intercaler entre les Albanais et les usagers. Avec un problème: ce groupe, qui a tendance à couper le produit une nouvelle fois et à se montrer violent, a mauvaise réputation.

Premier volet d’une trilogie

Le nom de l’étude en atteste, ce sont les stupéfiants en général qui seront analysés. «Les opioïdes et l’héroïne sont le premier volet de l’étude, qui en comptera trois, annonce Stéphanie Lociciro, responsable de recherche à l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV. Le second volet sera consacré aux stimulants, cocaïne et ecstasy en tête et le troisième aux cannabinoïdes.»

L’étude des drogues stimulantes est actuellement en cours . «Il s’agit souvent d’autres consommateurs, nous devrons adapter la méthodologie en conséquence», conclut la chercheuse, qui s’attend à ce que les chiffres et les données relatives à la cocaïne soient plus hauts que ceux de l’héroïne.

Créé: 28.06.2017, 19h02

«Plus on s’éloigne de Genève, plus c’est cher»

L’étude qualifie le marché vaudois de l’héroïne de «secondaire». Partant, Vaud n’est pas un lieu d’importation et de redistribution de cette drogue vers d’autres cantons. «Aucune des personnes interrogées, observateurs ou usagers, n’a identifié le canton de Vaud comme un marché de gros de l’héroïne», précise le rapport.

De fait, une grande partie de l’héroïne consommée sur sol vaudois vient en réalité de Genève, la Cité de Calvin pratiquant des tarifs moins élevés en la matière (de 100 à 120 francs les 5 grammes contre 150 francs à Lausanne). De nombreux usagers-revendeurs (suisses, européens ou nord-africains) s’y fournissent avant de revendre une partie de la drogue au niveau local. Avec des juteux bénéfices au passage: de 30 à 500%. «Le produit
est en outre plus disponible à Genève», ajoute le professeur Pierre Esseiva, de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne. Les usagers vaudois se fournissent donc au bout du lac puis rapatrient la drogue sur sol vaudois, où ils en revendent eux aussi une partie pour financer leur propre consommation. C’est ce qui explique des tarifs plus élevés dans le canton, comme par exemple à Yverdon, où le sachet de 5 grammes oscille de 180 à 200 francs. «Plus on s’éloigne de Genève, plus l’héroïne est chère. Outre la volonté de faire un bénéfice, cette hausse des prix s’explique par le trajet à effectuer, souvent le train, ainsi qu’à la prise de risques qui augmente.»

Pour illustrer cette problématique, l’étude parle du «dilemme de l’acheteur». Le consommateur vaudois qui a besoin de sa dose quotidienne doit gérer une équation à au moins quatre variables: le prix, ses propres finances les risques encourus (vol, saisie, vente de marchandise de mauvaise qualité) ainsi que sa capacité à gérer sa dépendance. Le choix de Genève s’avérera payant pour ses tarifs moins élevés. Un achat groupé lui permettra même d’obtenir le gramme offert pour 5 grammes achetés. Mais se rendre à Genève implique de devoir prendre le train. Acheter son billet, dont le prix annule une partie des bénéfices réalisés au bout du lac, constitue un premier dilemme. Le deuxième: dans les gares, le risque de se faire interpeller et saisir son produit – qui sert la consommation mais aussi au financement des prochaines doses – est réel.

Dernier dilemme: acheter davantage que ce que l’on consomme peut conduire à devenir «gourmand» et à consommer plus. N’acheter que de petites doses est un mauvais calcul financier, mais un atout en cas d’interpellation, la perte étant moindre.

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