La pandémie bouscule les rituels de la mort

CoronavirusLes restrictions de rassemblements s’imposent aussi aux cérémonies funéraires. Les familles en souffrent mais font preuve de créativité avec le soutien de professionnels.

L’accompagnement du défunt en sa dernière demeure est aussi frappé par les restrictions.

L’accompagnement du défunt en sa dernière demeure est aussi frappé par les restrictions. Image: Laurent Guiraud

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Il n’a jamais été autant question de la mort. Les images des cercueils alignés au nord de Italie, où les cérémonies funéraires sont supprimées, frappent les esprits. Les taux de mortalité sont scrutés avec inquiétude. «La pandémie fait de la mort une réalité palpable alors que notre société a tendance à la mettre de côté, à l’évacuer», relève la thanatologue Alix Noble Burnand.

Les rites, que la fin de vie soit provoquée par le Covid-19 ou, ce qui reste largement majoritaire, par d’autres causes, se font discrets. Ils sont aussi frappés par les restrictions. Pas plus de dix personnes peuvent y participer, officiant compris, en respectant les distances. Peut-être bientôt cinq, se dit-il.

La souffrance des proches

Les proches en deuil en souffrent. Ainsi en témoigne la Vaudoise Céline Rochat. Journaliste et communicatrice indépendante, elle a perdu sa grand-mère, décédée le 17 mars à l’âge de 88 ans à l’Hôpital de la vallée de Joux où elle était hébergée et a été infectée par le coronavirus. «Je n’ai pas pu lui dire au revoir. Ma mère devait respecter la distance imposée. Pour faire ses adieux, c’est dur», raconte-t-elle.

La cérémonie religieuse s’est déroulée en petit comité. Céline Rochat faisait partie des exclus. «Je ne l’ai pas trop mal vécu. Je ne suis pas croyante. J’ai passé un moment dans la nature et j’ai chanté en pensant à ma grand-maman. Ma mère a pu participer, mais c’est dur. Il n’y a pas d’honneurs, pas de collation. L’hommage collectif ne peut pas avoir lieu», déplore-t-elle.


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Les familles reportent le moment du rassemblement à des jours meilleurs. Les officiants religieux le ressentent. Ainsi Jean-Marie Thévoz, pasteur à Lausanne des paroisses de Saint-François-Saint-Jacques, du Sud-Ouest et de Saint-Jean: «Depuis dix jours, je suis de permanence pour les services funèbres et je n’ai pas de demande. C’est un vide significatif. C’est difficile d’accompagner les gens dans ces circonstances. Ils sont privés du tissu social affectif.»

Un besoin profond

Rites individuels, report des moments collectifs à plus tard. Est-ce vivable sans dommage? Pas vraiment, estime Edmond Pittet, directeur des Pompes funèbres générales, à Lausanne: «Les familles se sentent empêchées de faire leur deuil correctement.» Sarah Joliat, des Pompes funèbres du Léman, le ressent aussi fortement: «Les gens ne sont pas prêts à ça.» Le besoin est en effet profond, analyse Alix Noble Burnand: «Être privé de rituel va augmenter le besoin de rite, qui devient pour le coup désirable. La réalité de la pandémie fait apparaître ce besoin alors qu’il n’était plus apparent. Le rite, qui nous fait agir et utiliser notre corps lors de discours, de repas ou de prières, est important, car il fait mise à terre de l’angoisse.»

Alix Noble Burnand est une des chevilles ouvrières de l’association Deuil’s (www.deuils.org), qui va proposer des cheminements à l’intention des familles confinées. «Lorsqu’on est confiné et privé de rite collectif, on peut utiliser ce temps pour préparer une cérémonie symbolique qui aura lieu plus tard, quand ce sera possible. Mais il faut que ce soit quelque chose de concret qui se loge dans le temps. Le principe est de constituer un récit, de collecter des souvenirs, de raconter la vie de la personne décédée. Ainsi, les familles se rassemblent, la créativité s’exprime et le collectif revient.»

Familles créatives

Les proches se montrent créatifs dans le but d’associer un maximum de membres de la famille au deuil. Certains désignent un groupe pour participer à la cérémonie, un autre pour se rendre au cimetière. L’entourage de Céline Rochat aurait bien voulu retransmettre la cérémonie sur internet, mais ça n’a pas été possible. Les Pompes funèbres du Léman expérimentent le live sur Facebook, alors qu’Edmond Pittet, aux Pompes funèbres générales, remet des DVD si la demande se présente. La photographe lausannoise Virginie Rebetez se met aussi à la caméra et propose ses services sur donation. La vidéo ne séduit pourtant pas tout le monde. «L’image ne fait pas partie de la tradition protestante, par exemple. Elle est associée aux moments joyeux», relève-t-elle.

La réalité de la pandémie, et de l’accroissement des décès, s’impose aussi aux professionnels. Ils affirment être prêts à faire face en termes de place ou de stock de cercueils. Un dispositif cantonal existe pour venir en aide si la situation devait prendre un tour catastrophique. Exemple: des patinoires pourraient être réquisitionnées pour renforcer les morgues. Mais les spécialistes de la mort, s’ils utilisent d’eux-mêmes gants et masques, s’interrogent sur les précautions qu’ils doivent prendre lorsqu’ils font face aux corps de personnes décédées en raison du coronavirus. Ces derniers jours, des clarifications étaient attendues au niveau fédéral. «Pour l’heure, nous manquons d’information, ce n’est pas clair», relèvent ceux que nous avons interrogés.

Soins aux corps

Selon la norme appliquée actuellement, les corps peuvent recevoir des soins mortuaires et être exposés aux familles car ils ne sont plus contagieux. Mais les proches sont appelés à ne pas toucher le défunt afin d’éviter une contamination en y déposant le virus. Edmond Pittet, dont l’entreprise dispose de trois chapelles funéraires à Lausanne (Saint-Roch), Morges (Beausobre) et Vevey (Arcangier), raconte avoir dû s’occuper de quinze cas de décès liés au coronavirus, dont quatre le week-end dernier. Il explique avoir mis en place, à l’intention des visiteurs, un parcours de désinfection à l’entrée et à la sortie. «Et lorsque nous rencontrons les familles nous devons garder nos distances», précise-t-il.

Un minimum de rites funéraires est encore assuré. L’angoisse souvent exprimée serait de subir une situation à l’italienne, où les adieux ne sont plus du tout possibles.

Créé: 26.03.2020, 06h51

Gérer l’épineuse question de la succession

Le triste décompte des victimes de la pandémie, qui rythme désormais le quotidien, impose aussi de se pencher sur la délicate question de la succession. Que dit la loi en cas de décès? Qui a droit à quoi et comment tenter d’épargner à ses proches de se déchirer? «Il y a plusieurs cas de figure, répond Me Antoine Eigenmann, avocat spécialiste FSA en droit des successions, comme une quinzaine de ses confrères en terre vaudoise. Si, rien n’a été prévu, c’est la loi qui s’applique. Pour une famille avec deux enfants, par exemple, elle prévoit que le conjoint qui reste hérite de 50% des biens, chaque enfant de 25%, après liquidation du régime matrimonial des époux.

Autres situations: un testament ou un pacte successoral ont été rédigés et il s’agit alors de s’y tenir.» La différence? Le pacte successoral est un contrat conclu, avant le décès, entre le défunt et tout ou partie de ses futurs héritiers. Il s’agit d’un engagement ferme qui ne peut être modifié qu’avec l’accord de toutes les parties. Le pacte successoral doit être signé devant un notaire. Le testament peut en revanche être rédigé par tout un chacun, seul. Pour être valable, il doit être intégralement manuscrit, daté et signé. «S’il en existe plusieurs, c’est le dernier en date qui fait foi», poursuit l’homme de loi. Et d’avertir que si la planification est mal faite, l’ouverture de la succession peut donner lieu à de potentiels litiges et à de très longues procédures, souvent coûteuses. Dans les cas extrêmes, la lutte judiciaire peut être telle qu’elle épuise tout ce qui se trouvait dans l’héritage, ne laissant que des perdants et une famille déchirée. «Il y a également l'énorme casse-tête des familles recomposées et des enfants de premier et de deuxième lits, qui peuvent donner lieu à des calculs complexes.»

Pour l’immense majorité des gens, ce que prévoit la loi correspond à ce qu’ils souhaitent, insiste Me Eigenmann, qui conseille donc à chacun d’examiner sa situation afin de voir s’il y lieu de planifier sa succession.

«Prévoir les choses, c’est être transparent et éviter les secrets de famille. Se renseigner sur sa propre situation, régler les choses en amont peut aussi constituer une occasion d’un rapprochement voire d’une réconciliation dans certaines familles. En ces périodes troublées, on a plus le temps de penser les uns aux autres, à la mort et à la suite», souligne l’avocat, qui rappelle encore qu’en matière de planification, on ne fait pas forcément ce qu’on veut. Par exemple, «l’exhérédation, soit le fait de déshériter un enfant ou son conjoint, ne peut se décider sur un coup de tête. Il faut des motifs précis qui relèvent d’une violation grave des devoirs de famille ou d’une infraction pénale.»

A noter qu’un enfant condamné pour le meurtre d’un parent, qui serait donc taxé d’indignité, ne pourrait prétendre à l’héritage. Enfin, la règle voulant qu’on respecte les dernières volontés d’une personne, le testament entre en force si, au bout d’un an, personne ne venait à s’en plaindre. E.BZ.

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