L'énergie hydraulique aura-t-elle la peau des poissons?

Environnement Des organisations écologistes dénoncent un «scandale», tandis que Jacqueline de Quattro et Isabelle Moret jugent les craintes infondées.

C’est la première fois que les présidents des organisations écologistes vaudoises se réunissent pour une cause commune en faveur de la nature.

C’est la première fois que les présidents des organisations écologistes vaudoises se réunissent pour une cause commune en faveur de la nature. Image: Florian Cella

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«Ce changement de loi va tuer 80% de nos cours d’eau.» Quand il s’agit de commenter la récente décision de l’Assemblée fédérale de valider une initiative parlementaire du président démissionnaire de l’UDC Albert Rösti, Jean-François Rubin est catégorique. Et il n’est pas le seul, puisque les sections vaudoises de Pro Natura, de BirdLife et du WWF, ainsi que la Société vaudoise des pêcheurs en rivières (SVPR) et la Fédération internationale des pêcheurs amateurs du Léman (FIPAL), s’allient au directeur de la Maison de la rivière de Tolochenaz pour dénoncer «un scandale écologique». «C’est la première fois que l’ensemble des présidents se réunissent pour une cause commune en faveur de la nature, s’exclame Jean-François Rubin. C’est dire si le sujet est important.»

L’origine de leur démarche remonte au 20 décembre, lorsque les deux Chambres du parlement adoptent un projet intitulé «Développement de la production d’électricité d’origine hydraulique. Revoir la situation de référence des études d’impact». Pour résumer, quand la concession d’une centrale hydraulique arrive à échéance, un réexamen complet de l’infrastructure est imposé.

«L’impact doit être le plus faible possible, mais on ne peut pas empêcher l’hydraulique de se développer au nom de la protection de la nature»

Jacqueline de Quattro Conseillère nationale

Une étude d’impact sur l’environnement est alors exigée. Elle doit exposer l’«état initial», qui sert de base pour déterminer les mesures à mettre en œuvre en matière de protection de la nature. Cet «état initial» était jusqu’alors considéré comme «l’état qui existerait si l’ancienne concession n’avait jamais été octroyée et si l’installation n’avait jamais été construite». Mais avec la modification de la loi approuvée par le Conseil national et le Conseil des États, c’est «l’état actuel, tel qu’il se présente au moment du renouvellement de la concession», qui sera dès lors pris en compte.

Mesures compensatoires?

Ce qui fait bondir les organisations écologistes. «Beaucoup de concessions arrivent à échéance et doivent être renouvelées, observe Jean-François Rubin. Jusqu’à présent, le système était simple et fonctionnait bien. On faisait une étude d’impact et déterminait les dommages subis par la nature depuis la construction initiale de l’infrastructure, pour ensuite proposer des mesures compensatoires. En considérant désormais que la situation de référence est celle d’aujourd’hui, on fait comme si les centrales n’avaient jamais existé. Les groupes hydroélectriques n’ont ainsi plus à prendre de mesures compensatoires dans le cas où une installation a fortement réduit le débit d’eau ou bloqué la migration des poissons.»

Les défenseurs de la nature n’hésitent pas à s’en prendre directement à Jacqueline de Quattro et à Isabelle Moret. Les deux élues PLR ont voté pour l’initiative parlementaire en question – la présidente du National a même décidé de l’issue du vote, alors que le résultat était de 95 voix contre 95 –, ce que les organisations écologistes ont du mal à digérer. «Quand Mme Moret cite, le 2 décembre, dans son discours d’investiture à la présidence du National, la disparition d’espèces comme un enjeu important et qu’elle se prononce quelques jours plus tard en faveur d’un projet qui va justement contribuer à la diminution de la biodiversité dans les rivières, j’estime qu’il n’y a aucune cohérence entre ses propos et ses actes», déplore Daniel Chollet, président de la FIPAL.

«Lors du renouvellement d’une concession, les différentes lois de protection de l’environnement continueront de s’appliquer»

Isabelle Moret Présidente du Conseil national

«De manière générale, les partis se sont tous dotés de programmes environnementaux extraordinaires depuis l’avènement de Greta Thunberg. Mais à la première occasion qu’ils ont depuis les élections de prouver en quoi ils croient, on se fait berner. Quant à Mme de Quattro, elle a investi beaucoup d’argent pour la renaturation des cours d’eau vaudois lorsqu’elle était cheffe du Département de l’environnement et, à peine arrivée à Berne, elle retourne sa veste», poursuit Guy-Charles Monney, président de la SVPR. «C’est choquant», conclut son homologue de Pro Natura, Serge Fischer.

«Trouver un équilibre»

Du côté de l’ancienne conseillère d’État, on assure que les craintes des organisations écologistes sont infondées. Jacqueline de Quattro rappelle que «les entreprises électriques doivent respecter l’intégralité des lois sur la protection de l’environnement» et affirme que, «s’il fallait compenser les impacts d’il y a cent ans en arrière, ces sociétés seraient devant des impossibilités financières». Elle déclare également n’avoir «pas changé sa ligne d’un iota» depuis son récent départ du gouvernement vaudois.

«J’ai toujours dit que nous devons promouvoir les énergies renouvelables si nous voulons sortir des énergies fossiles et de leurs émissions de CO2. Pour y parvenir, on est tenu pour chaque mesure de veiller à trouver un équilibre entre les différentes politiques publiques. L’impact doit être le plus faible possible, mais on ne peut pas empêcher les éoliennes ou l’hydraulique de se développer au nom de la protection de la nature. On pourrait d’ailleurs reprocher aux ONG de régulièrement s’opposer à des projets liés aux énergies renouvelables, alors que la population suisse a largement adopté la stratégie énergétique 2050 et que nous en avons besoin pour lutter contre le réchauffement climatique. Il faut accepter qu’un certain nombre de modifications soient parfois nécessaires. Sinon, on continuera à s’approvisionner en énergie nucléaire française et en charbon allemand. Si c’est ça la position environnementale de la Suisse, elle me fait honte.»

Pas d’inquiétude non plus du côté d’Isabelle Moret. «Nous avons besoin de l’hydraulique pour effectuer la transition vers des énergies propres. Lors du renouvellement d’une concession, les différentes lois de protection de la nature et de l’environnement continueront de s’appliquer.»

Créé: 22.01.2020, 06h40

En chiffres

658 Selon les chiffres de la Confédération, la Suisse comptait 658 aménagements hydroélectriques d’une puissance supérieure à 300 kW en exploitation au 1er janvier 2019. Pro Natura estime pour sa part que «l’eau de nos rivières est dérivée dans plus de 1400 captages et approvisionne plus de 1000 centrales».

1000 D’après une étude de l’Office fédéral de l’environnement parue en 2016, on compte sur l’ensemble du territoire quelque 1000 obstacles à la migration des poissons liés à l’hydroélectricité, 100 ouvrages créant des variations de débit artificielles pouvant emporter certains animaux et les empêcher de se réinstaller durablement dans le cours d’eau et 500 infrastructures produisant des déficits de charriage, sédiments servant normalement de substrat pour les frayères et de protection contre l’érosion.

57%? La force hydraulique est à l’origine de 57% de la production d’électricité en Suisse.

«Le coût aurait beaucoup augmenté»

BKW, une des plus importantes entreprises suisses de fourniture d’électricité, voit d’un bon œil l’adoption de l’initiative parlementaire d’Albert Rösti. Le groupe estime que «l’état initial» n’était pas clairement défini par le droit, avec «pour conséquence que des litiges pouvaient durer pendant des années et entraîner des retards dans le développement de la force hydraulique». Il constate également qu’«il était pratiquement impossible de décrire l’état dans lequel se trouvait une centrale huitante ans auparavant». Et que «fournir une compensation appropriée non seulement pour les nouvelles atteintes à des biotopes dignes de protection, mais aussi pour des atteintes survenues lors de la création de la première installation», aurait eu pour conséquence de considérablement augmenter le coût de la production d’électricité hydraulique.

L’entreprise explique également avoir déjà obtenu le renouvellement de la concession pour la centrale hydroélectrique de Mühleberg «sur la base de l’état de fait au moment de la demande de concession, comme le prévoit la loi désormais». «Il a fallu établir des rapports relatifs à l’impact sur l’environnement, tout comme pour une première demande de concession, indique Sabrina Schellenberg, responsable des relations avec les médias. Nous avons été contraints de prendre des mesures compensatoires d’une certaine ampleur, comme le rétablissement d’un vieux bras de l’Aar dans la zone de Brättelen. Dans cette zone qui appartient à BKW, dès que tous les permis nécessaires seront disponibles, un paysage écologiquement précieux sera réalisé.»

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