Les parlements mal pris face à l’urgence climatique

PolitiqueLe réchauffement bouscule les élus. Dans les hémicycles, la notion d’urgence est interprétée de diverses manières. Réactions.

Daniel Rosselat, Dominique Bourg et Luc-Etienne Rossier.

Daniel Rosselat, Dominique Bourg et Luc-Etienne Rossier. Image: DR

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Se paie-t-on de mots ou assiste-t-on à un réel tournant? Depuis le démarrage du mouvement des jeunes pour le climat, cet hiver, les corps délibérants du canton, à commencer par le Grand Conseil, frétillent d’idées. Mais la notion même d’urgence entraîne une certaine panique peu compatible avec la lenteur intrinsèque des processus démocratiques.

En mars, le Vert’libéral Laurent Miéville faisait adopter à une très large majorité une résolution déclarant «l’urgence climatique» pour le canton de Vaud. La résolution n’engage pas à grand-chose, si ce n’est à «donner un signal fort», comme l’a précisé le député. Lors du débat qui a précédé le vote clair du parlement (110 oui contre 10 non et 13 abstentions), des doutes ont été exprimés sur la démarche. Plusieurs élus, en particulier à droite, se sont livrés à un exercice d’analyse sémantique.

L’urgence climatique ou l’état d’urgence climatique? Quel est le poids de ces mots? Sont-ils ici de purs slogans ou renvoient-ils à un décret proche de la loi martiale? Fin mars, le Conseil communal d’Aubonne a flairé le piège potentiel. Après qu’un élu a proposé une «déclaration d’urgence climatique» couplée à une motion demandant d’éclairer tous les choix de la Commune à la lumière de la lutte contre le réchauffement, l’organe délibérant a pris peur. Les motionnaires plaidaient notamment qu’Aubonne pourrait devenir la première ville romande à «déclarer l’urgence climatique».

Agir «à notre échelle»

«Nous pouvons faire beaucoup. Mais je m’interroge sur le concept d’urgence»

L’argument aurait pu faire mouche, mais une majorité a préféré renvoyer le texte à une commission plutôt que céder à la tentation d’un joli coup. Quelques jours plus tard, le syndic, Luc-Étienne Rossier, se montre aussi enthousiaste que dubitatif: «À notre échelle communale, nous pouvons donner un signal, dit-il. Par exemple, en chauffant moins l’eau de la piscine, ou en venant à vélo aux séances du Conseil. Nous pouvons rendre nos concitoyens attentifs. Cela, j’y crois, car les petits ruisseaux font les grandes rivières. Mais je m’interroge sur le concept d’urgence. Que recouvre-t-il exactement?»

Cafouillage à Nyon

La vitesse n’est pas le caractère premier des parlements. Le désir de prendre rapidement une décision conforme à l’impératif écologique a par exemple failli déboucher sur un beau désordre à Nyon.

Au début du mois, les conseillers communaux ont raboté un crédit des Services industriels, y retranchant la partie qui devait financer une extension du gaz, énergie fossile à bannir . Si l’amendement avait été maintenu au deuxième vote organisé dans la panique, il aurait eu des conséquences non négligeables, privant GSK (ex-Novartis, gros employeur) d’alimentation et provoquant un schisme avec la Commune voisine de Prangins. Rendus à la raison, les conseillers n’ont pas maintenu leur décision.

«J’ai l’impression que certains veulent davantage sauver leur parti que la planète»

«Lors de ce débat, l’argument sur le climat a été énoncé une douzaine de fois et de tous les bords, y compris l’UDC», raconte après coup Daniel Rossellat. S’il se dit satisfait de la «prise de conscience» des élus, le syndic proche des Verts reste prudent quant à la sincérité de leur démarche: «J’ai l’impression que certains veulent davantage sauver leur parti que la planète.»

Retour au Grand Conseil. Pour le Vert Raphaël Mahaim, la notion d’urgence est parfaitement compatible avec le cadre parlementaire. L’écologiste avocat de profession fait valoir que la Constitution fédérale prévoit une législation d’urgence: «Elle avait notamment été utilisée pour le sauvetage d’UBS au nom des risques systémiques qu’une faillite aurait entraînés. Cela offre une analogie intéressante avec le réchauffement, qui comprend aussi des risques systémiques.»

«Dans l’absolu, tout n’est pas fichu. Il va falloir tâtonner et surtout bien informer»

À l’Université de Lausanne, Dominique Bourg, professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement, se dit un peu «sceptique» face aux grandes déclarations politiques sur l’urgence climatique. Mais les éléments contenus dans le rapport du groupe d’experts (GIEC) ne laissent plus aucun doute sur la vitesse de la transformation du climat et la nécessité d’agir.

Pour le scientifique, la situation est très grave, ce qui ne veut pas dire qu’il faut abandonner: «Dans l’absolu, tout n’est pas fichu.» Et d’ajouter: «Il va falloir tâtonner et surtout bien informer.» Un travail qui doit être mené à tous les échelons, institutionnels et individuels

Créé: 15.04.2019, 21h14

«Un grand pouvoir en mains des villes»

Dans son testament politique de syndic de Lausanne, Daniel Brélaz avait pointé le fait que l’échelon communal, pour les villes en particulier, était celui qui permettait d’espérer une véritable transition énergétique. Très engagée depuis des décennies, Lausanne n’est pas en reste. L’actuel syndic, Grégoire Junod, fait valoir que plus de 90% de la consommation d’électricité de la ville est d’origine renouvelable. Et il poursuit: «Nous avons une politique très à l’avant-garde pour réduire notre impact. Nous promouvons la nature en ville et la mobilité douce.

Le traitement des déchets par Tridel produit du chauffage, les constructions sont performantes sur le plan énergétique, notre prochaine station d’épuration sera à la pointe de l’écologie.» Pour le socialiste, l’intérêt du débat d’aujourd’hui dans les parlements est de permettre un «focus» sur le réchauffement et de donner un caractère concret au développement durable: «Le climat, c’est quelque chose de concret. La Suisse doit maintenant accélérer.» Comme son prédécesseur, il clame que les villes sont au cœur des enjeux: «Elles sont le lieu où il y a beaucoup d’habitat, beaucoup de mobilité. Les villes ont un pouvoir très important entre leurs mains. D’autant que le réchauffement les affectera particulièrement.» La Municipalité publiera cet été une stratégie à long terme avec des objectifs chiffrés.

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