Parler de la mort et lui redonner sa juste place

PortraitSpécialiste des rituels de deuil, séparation et perte, Alix Burnand Noble coorganise le Toussaint’S Festival à Lausanne.

Image: Florian Cella

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Toute de noir vêtue, «un pur hasard», Alix Burnand Noble propose de s’asseoir sur la terrasse de la villa des hauts de Lausanne où elle loue son appartement et son espace de travail. Le soleil réchauffe l’air de ce matin d’octobre, au loin les yeux se perdent dans les vignes rougissantes de Lavaux. On en oublierait qu’on est en ville. «Cet été, j’ai pu mener tous les suivis de deuil à l’extérieur.»

Visage souriant, regard droit, chic quasi parisien - elle y est née mais n’y a vécu qu’un an -, la Lausannoise s’exprime avec un vocable bien de chez nous. Spécialiste des rituels de deuil, son récit enveloppe comme les bras d’un proche. «J’ai su très jeune comment on captive le public. Les techniques pour séduire l’audience, la réveiller quand elle s’endort, jouer avec les différents rythmes, ménager des silences: tout ça je l’ai absorbé depuis toute petite en regardant mon père faire.»

«Sur le plan de la mort, je me bagarre beaucoup contre la culture protestante. Mais c’est un combat loyal: il y a quelque chose que je crédite dans le côté droit et rigoureux»

Alain Burnand, 94 ans, est une figure du protestantisme vaudois. Il fut notamment aumônier de l’armée suisse et du CHUV. «Dans ma famille, on était soit pasteur, soit femme de pasteur.» À quelques exceptions près, comme son arrière-grand-père, le peintre Eugène Burnand. «Il était libriste, ce mouvement du protestantisme qui n’admet pas que les pasteurs soient payés par l’État. Il ne peignait que d’après nature: le créateur, c’est Dieu, l’artiste ne peut que copier son œuvre.» Une éthique qu’elle admire. «Sur le plan de la mort, je me bagarre beaucoup contre la culture protestante. Mais c’est un combat loyal: il y a quelque chose que je crédite dans le côté droit et rigoureux.

La fille au pasteur

C’est dans la cure du village de Lignerolle, au pied du Jura, qu’Alix passe ses premières années. Le bûcheron était un ogre qui sentait fort, l’air fleurait bon les vaches et la forêt mouillée. «Dès que le boulanger passait, on se précipitait pour manger les miettes à l’arrière de sa Renault 4L. Elles étaient imbibées de la benzine qu’il transportait. J’adorais ce parfum d’essence et de pain frais.»

À l’aube des années 1960, le patriarche nommé aumônier d’évangélisation devient médiatique. Alix le suit en tournée en Suisse et ailleurs. Être la fille de est alors plutôt gratifiant. Puis vient Mai 68. Alain Burnand est alors l’ecclésiastique de la police lausannoise. Les gymnasiens sont en grève, elle est mal prise. «Quand je me faisais arrêter à vélomoteur, dès que les agents comprenaient qui j’étais, ils me laissaient partir....» Pas du genre rebelle. «J’étais une gentille petite! À présent, ça va mieux: j’ai découvert que la vie, elle te flanque des trucs dans la figure, peu importe que tu fasses juste ou faux.»

À 23 ans, la Vaudoise se tourne vers l’enseignement. «Je me suis retrouvée prof à Moudon, face à des élèves de 16 ans. L’horreur!» La classe ne l’écoute pas. Jusqu’au jour où elle se met à raconter des histoires. «Même la terreur de la classe, Gilbert, m’écoutait!» La parole à l’accusé: «Je faisais partie des plus grands et j’aimais bien en abuser, admet volontiers Gilbert Gubler, ancien syndic de Moudon. Surtout avec une nouvelle institutrice. Aujourd’hui, je me rappelle d’elle comme d’une des profs qu’on appréciait le plus.»

C’est à Gimel qu’Alix Burnand Noble aborde pour la première fois la question de la mort. À l’école, le père d’une petite fille était mort brutalement. Tout le monde était au courant, sauf la gamine. «Personne n’osait lui en parler. Ça a été un déclic pour moi: toutes ces choses rampantes qui ne sont pas nommées, quand tu vois ce que ça coûte aux enfants…»

Moments de vérité

Alix épouse le pasteur Jean-François Noble et diversifie sa carrière. Les années passent, les enfants – Marie, Gilles, Simon et Gabriel – grandissent puis quittent le foyer. Le couple divorce.

Le 6 septembre 2016, sa fille meurt en montagne. Elle aurait eu 40 ans le 10 octobre 2019. La thanatologue l’admet: la date anniversaire du décès fût éprouvante. «Je ne peux pas ne pas être impactée! Il faut un moment pour penser à ça, pour pouvoir ensuite continuer.» Elle marque une pause. «Avant ma fille, seuls mon divorce et un chagrin d’amour m’avaient touchée de la sorte. Les contextes sont très différents, mais pour les trois cas il s’agit de pertes. Les mêmes endroits réagissent.»

Son métier l’a-t-il aidée ? La question reste ouverte. «Je suis dans l’expérience la plus complète. Quand je rêve d’elle, je fais quoi? Je l’ai portée, façonnée, côtoyée pendant trente-sept années, et maintenant quoi?» Elle travaille dur pour laisser partir sa fille. «C’est là où je me sens protestante. Sous prétexte que Marie est morte, elle devrait à vie m’accompagner? Ce n’est pas correct. Même si tout en moi cherche à la garder, la seule chose que je peux lui dire, c’est de continuer son chemin.»

Alix a veillé sa fille à la maison. Un rite devenu tabou qui a mis le voisinage mal à l’aise mais qui lui a apporté du réconfort. «D’avoir pu prendre Marie ici, l’habiller, la coiffer, c’est tellement concret. Tu te souviens des gestes et ça aide, ça fait mise à terre. C’est ça que le rite permet.»

Les rayons d’automne semblent chauffer plus fort à présent. Qu’est-ce que la mort des uns peut apprendre aux autres qui restent? «Ça change ton regard sur la vie. Tu réalises que le bonheur n’est absolument pas un dû et que si tu ne profites pas du petit moment de soleil, t’es une belle bedoume!» Et pourquoi avoir choisi comme métier l’accompagnement des personnes en deuil? «Dans ces moments, on est dans une telle vérité! C’est ce qui me passionne, ces relations d’humain à humain. On a rien de plus beau à s’offrir.»

Créé: 31.10.2019, 09h32

Bio express

1952
Naît à Paris le 10 mai. Son père Alain Burnand, pasteur, est nommé à Lignerolle, dans le canton de Vaud. La famille revient au pays.

1974
Obtient son brevet de maîtresse secondaire.
Débute en tant qu’enseignante aux collèges de Moudon et Aubonne.

1976
Epouse le pasteur Jean-François Noble. Ils auront ensemble quatre enfants: Simon, Marie, Gilles et Gabriel.

1987
Responsable de l’Eveil à la Foi du Canton de Vaud.

1992
Devient conteuse, thanatologue et formatrice d’adultes.

2002
Divorce.

2016
sa fille Marie décède le 6 septembre dans un accident au Mont Durand près de Zinal. Le 28 octobre, elle co-organise la première édition du Toussaint’s Festival à Lausanne.

2019
Co-organise la quatrième édition du Toussaint’S festival du 31 octobre au 3 novembre.

Infos pratiques

Toussaint’s Festival

Centre Culturel des Terreaux et au Sycomore, Lausanne

Du 31 octobre au 3 novembre


//toussaints-festival.ch/

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.