«Mes paroissiens vivent le partage grandeur nature»

AsileCe dimanche, les fidèles de Saint-Laurent ont vécu leur deuxième culte en présence des six requérants dont la présence crée le débat.

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Un fumet de zigni (ragoût de bœuf à la tomate et aux épices) s’échappe de la salle de paroisse de Saint-Laurent, ce dimanche, appelant les fidèles à prolonger le culte par un repas. Ce plat typique d’Erythrée et d’Ethiopie a été préparé conjointement par le cuisinier attitré de la paroisse et par certains des six requérants issus de ces deux pays, qui ont élu domicile dans cette salle depuis deux semaines. Le Collectif R, qui revendique l’occupation de Saint-Laurent, a fait les courses et la paroisse accueille les convives.

Rares sont ceux qui mangent avec les doigts, peu habitués qu’ils sont à la galette d’injera qui fait office d’assiette comme de couverts en Afrique de l’Est. Mais le ragoût plaît. Et l’idée aussi. «Mes paroissiens vivent le partage grandeur nature», s’exclame Jean Chollet. Le pasteur vient de terminer son culte centré sur le terme «désert». «Ce n’est pas la même chose de décider d’aller en randonnée dans le désert ou d’y être plongé, au propre et au figuré, malgré soi, résume-t-il. C’est la même chose pour la générosité: lorsqu’on y est forcé, cela nous oblige à envisager la question autrement.»

Quota de déshérités

Attablés un peu plus loin, cinq Roms arrivés pendant le culte ont également droit au repas. Mais pas un de plus. Danilo Gay, diacre retraité et fidèle de Saint-Laurent, fait le guet à l’entrée, fermée à clé. «Si on ne le fait pas, on se fait envahir», déplore-t-il. Il y a quelques années, la paroisse laissait la porte ouverte. «Un dimanche, il y a eu vingt Roms et quinze paroissiens, se souvient Jean Chollet. C’en était trop pour certains, qui ont menacé de ne plus venir au culte.» Le débat était lancé, car l’autre moitié des fidèles a rétorqué que si leur Eglise n’ouvrait pas sa porte à ces gens, ce sont eux qui iraient voir ailleurs. «Nous avons donc fixé un système de quotas, qui préserve un équilibre tolérable pour chacun», explique-t-il.

Les paroissiens parlent ouvertement de cette tension, encore vive à l’heure où les six requérants s’invitent dans les fameux quotas. «Comme les Roms, c’est un sujet qui divise ici», témoigne Mamy Rakoto. Pour ce fidèle, il n’y a pas de problème à accueillir ces demandeurs d’asile. «On doit leur apporter l’amour de Dieu, lâche-t-il comme seule justification. Mais la manière d’occuper l’église l’autre dimanche pendant le culte a choqué.» Témoin de cette arrivée, Danilo Gay la décrit, lui, comme «bouleversante». «Je suis tout à fait en faveur de cet accueil et je trouve la position du Conseil synodal trop dure (lire ci-contre). Il y a toujours les principes de base, la conviction profonde et puis la pratique.»

«Préoccupée»

Energique chanteuse de la Chorale de Saint-Laurent-Eglise, qui a livré ses gospels pendant le culte, Nadia Ecoffey porte sa conviction profonde comme sa croix huguenote, avec enthousiasme. Pourtant, l’octogénaire du Mont, qui a rejoint Saint-Laurent pour ses méthodes ouvertes, dit rêver la nuit de l’occupation de son église. «Cela m’a tellement préoccupée que cela m’a réveillée à 4 h du matin. J’avais besoin d’y voir plus clair. En fait, je suis pour que l’on mette le paquet dans l’aide aux populations sur place, mais je n’encourage pas trop à venir ici…»

Abraham et Mikili, en attente de leur renvoi vers la Suède et vers l’Italie, premières cases de leur entrée en Europe, étaient présents au culte et ont apprécié les chants de Nadia. Difficile pour eux de le lui dire, ils ne s’expriment qu’en tigrigna. Leur gratitude est à chercher dans le goûteux zigni préparé à l’intention de tout fidèle qui a faim.

(24 heures)

Créé: 22.03.2015, 19h46

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En attente d'une réaction politique

Le Collectif R, qui a ouvert le refuge de Saint-Laurent le 8 mars, a demandé un rendez-vous au Conseil d’Etat la semaine dernière pour réexaminer les six cas Dublin qu’il accompagne. «Nous attendons leur réponse», indique Valentina Matasci, membre du collectif. Pour appuyer leur démarche, douze députés (PS, PLR, Vert’libéraux, Vaud Libre, La Gauche, Verts et PDC) ont adressé une lettre au gouvernement le 18 mars, lui demandant d’«examiner sur le fond» la situation de ces six requérants et, plus largement, de tout faire pour «surseoir aux renvois (…) vers l’Italie».

Du côté de l’EERV (Eglise évangélique réformée vaudoise), on déplore encore et toujours les méthodes et les «grandes revendications jusqu’auboutistes qui ne servent pas à grand-chose» du Collectif R, mais aucune plainte ne sera déposée et rien ne sera fait pour déloger des personnes dont le statut est déjà fragile, précise Xavier Paillard, président du Conseil synodal. Et si l’occupation devait durer? «Le collectif n’a aucune revendication envers l’EERV, mais envers les autorités cantonales et fédérales, insiste le président. On espère bien qu’ils arriveront à trouver un terrain d’entente avant six mois.»

Le pasteur Jean Chollet, lui, ne s’opposera pas à une occupation qui dure. La très bonne cohabitation, tant avec les réfugiés qu’avec les membres du collectif, permet à la paroisse de ne modifier en rien sa manière de vivre. «En affichant Martin Luther King sur la façade, la paroisse de Saint-Laurent affirme qu’on ne peut pas séparer spiritualité et politique», conclut le pasteur.

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