Pascal Broulis: «Je suis un gourmand de démocratie»

InterviewDans son livre intitulé «Fragile pouvoir», le grand argentier vaudois dit son amour pour la politique. Il se défend d'avoir voulu écrire un bouquin électoral.

Pour Pascal Broulis, «le pouvoir n'est pas fragile en soi, mais les équilibres le sont car a paix est sans cesse menacée.»

Pour Pascal Broulis, «le pouvoir n'est pas fragile en soi, mais les équilibres le sont car a paix est sans cesse menacée.» Image: Odile Meylan

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Pascal Broulis affectionne les anecdotes et les petites histoires« qui donnent à penser». Dans son livre, «Fragile pouvoir» (Editions Mon Village), le conseiller d'Etat livre sa pensée politique par petites touches, de Montesquieu à Donald Trump, en passant par le carnotzet vaudois.

«Ce n'est pas un livre électoral», prévient l'élu PLR de Sainte-Croix. On ne trouvera d'ailleurs pas, dans ces 144 pages, de commentaire direct sur la politique cantonale, ni d'ailleurs sur son bilan de la législature. Questions à un auteur passionné.

Pourquoi consacrez-vous un livre au pouvoir?

Parce que le pouvoir est omniprésent, je parle du pouvoir sous toutes ses formes: politique, économique, virtuel ou spirituel. J’ai envie de le dé-diaboliser, comme je l’avais fait avec l’impôt dans mon précédent livre («L'impôt heureux»). Quand le pouvoir est partagé on peut vivre ensemble sans trop de difficultés. Mais si le pouvoir devient despotique ou concentré dans les mains d’une seule personne, les problèmes commencent. Occupons-nous du pouvoir, sinon c’est lui s’occupera de nous, comme dit très justement l’adage. Ce livre se veut aussi un appel aux jeunes pour les inviter à s’engager dans la société, à donner de leur temps pour le collectif, c’est essentiel pour nos institutions.

Pourquoi ce titre, «Fragile pouvoir»?

Le pouvoir n’est pas fragile en soi, mais ses équilibres le sont: la paix et la possibilité de s’entendre sont sans cesse menacées, parce que nous sommes humains et que tout peut basculer à chaque instant. J’ai la conviction qu’on peut vivre des choses magnifiques quand on est ensemble. Moi qui suis le contraire d’un ermite, j’ai besoin des autres, j’ai besoin de mener des projets avec eux.

Vous pensez à votre réélection au Conseil d’Etat l’an prochain?

Non, ce n’est pas un livre électoral, il n’a pas été conçu comme ça. Je l’avais annoncé après «L’impôt heureux» en 2011 et j’ai travaillé dessus pendant quatre ans. Par contre, ce livre m’accompagnera pour mes conférences, qui ne font pas de politique partisane, mais qui parlent des institutions. J’en donne depuis longtemps et j’adore ça. J’aime quand on m’invite à assister à une séance de conseil général, quand le peuple prend des décisions, ce qui me fait toujours penser aux assemblées du peuple dans l’Antiquité.

Vous écrivez: «Vivons la démocratie avec envie, gourmandise et enthousiasme.» Comme vous y allez!

Oui, la démocratie est un modèle politique qui a fait ses preuves, inventé par Solon, pratiqué par les cités grecques antiques, complété par Montesquieu puis repris par les démocraties occidentales. Bien sûr, cette démocratie est perfectible et nous devons sans cesse l’améliorer. Quand les Vaudois chantent l’amour des lois, ils disent le respect pour ce qui a été voté. Je crois que c’est un trésor précieux, à protéger, et que nous devons nous engager avec enthousiasme pour cette démocratie.

«Une forme de modestie»

Plutôt que d’écrire un essai, vous compilez des anecdotes et vous en tirez des morales par petites touches. Une forme de modestie?

Je veux surtout éviter de donner des leçons… Oui, il y a une forme de modestie, car en démocratie les recettes toutes faites ne fonctionnent pas. C'est comme faire des promesses qu'on ne tiendra jamais, je déteste cela. Je préfère donner à penser à travers des anecdotes et susciter la curiosité. Je préfère également un livre qu’on peut lire petit à petit plutôt qu’un essai que pas grand monde ne lirait. J’ai tenu compte des critiques de mes relecteurs, notamment de cinq jeunes, qui m’ont aidé à rester clair. J’ai pris ces histoires dans la presse, j’aime bien mettre les articles de côté.

Les pages sont construites comme des articles de journaux, est-ce voulu?

Absolument. Je lis neuf journaux par jour et j’ai un rapport affectif avec le papier. Ce qui m’ennuie avec les tablettes c’est que je ne peux pas découper l’écran! Maintenant j’imprime les articles qui m’intéressent. Au-delà de la forme, j’ai envie de rendre hommage aux médias. Ils ne sont pas le quatrième pouvoir, comme on le prétend parfois, mais ils sont utiles à la démocratie.

Vous écrivez que les médias sont les messagers du pouvoir. Vous pensez qu'ils devraient en être complices?

Non, je prends bien soin de mettre le mot «messagers» au pluriel. La presse doit être libre et ne rendre des comptes qu’à la population. Au singulier, ce serait l’unique messager d’un seul pouvoir, comme la Pravda l’était autrefois en Union soviétique, ce n’est pas du tout ma vision. Mais les journaux sont des messagers en ce sens qu’ils véhiculent des valeurs dans une société en pleine mutation. Les médias ne sont-ils pas aussi un contre-pouvoir?

Je ne le crois pas. Le pouvoir réside uniquement dans les institutions: exécutif, législatif, judiciaire. Le rôle de la presse est de sanctionner, de corriger les politiques quand il le faut. Quand Donald Trump fait des promesses impossibles à tenir, il est essentiel que les journaux le relèvent. Mais pour cela, la presse doit avoir une mémoire et garder sa capacité à produire des enquêtes, des analyses, à apporter des éclairages. Ce qui me désole un peu, c’est que cette mémoire a tendance à se perdre au profit de l’immédiateté.

«Le carnotzet existait déjà dans l'Antiquité»

Vous évoquez aussi les pouvoirs occultes. Ce que vous nommez« le secret des carnotzets», n’est-ce pas inquiétant pour la démocratie?

Si c’est réellement là que s’exerce le pouvoir au détriment des parlements et des lieux officiels, alors oui, c’est dangereux. Mais dans les carnotzets que je décris, les gens se réunissent avant ou après les séances politiques, cela permet de se préparer et de chercher des solutions. Plutarque écrivait que Périclès faisait des réunions avant les assemblées du peuple, donc le carnotzet existait déjà dans l’Antiquité (rires). En Suisse, le carnotzet est aussi un lieu qui permet de dédramatiser ou de faire la paix. On aplanit les tensions autour d’un verre.

Vous évoquez les frontières comme des préalables nécessaires à une coexistence harmonieuse. Vous qui plaidez d’habitude pour l’ouverture, auriez-vous changé de camp?

Non. Je suis en effet pour moins de frontières car elles sont source de blocages, freinent la croissance et entravent souvent une coopération harmonieuse. Mais, en même temps, les frontières préservent: elles forment un espace où l’on peut voter et faire appliquer des lois. Nous vivons actuellement une période de troubles sur le continent et il faut aussi admettre que l’Union européenne a commis des erreurs. Je suis un pro-européen convaincu au sens de l’après-guerre et je rêverais d’un monde plus harmonieux. Mais pour l’instant ce monde reste à construire et je souhaite en être un micro artisan à travers ce livre.

«Dieu n’avait pas de juriste et il s’est limité à dix commandements», écrivez-vous. Pourquoi tant de haine contre les juristes?

Il n’y a pas de haine. Les avocats font un travail remarquable... mais j’essaie de mettre en garde contre des excès. Parmi les anecdotes non retenues pour ce livre (j’en ai gardé 262 sur près de 500), il y a cette histoire d’une retraitée qui a perdu un billet de mille francs dans une banque. Quelqu’un l’a ramassé et a été pris grâce aux caméras de sécurité. Son avocat prétend que ce billet n’appartient plus à personne, car sa propriétaire l’avait perdu de vue. Ce n’est qu’un exemple, mais je suis convaincu que quand le droit s’aventure dans de telles extrémités, il écrase le bon sens et perturbe la démocratie. Si on n’y prend pas garde, le droit mal appliqué peut aussi mener à la révolte des peuples.

Le pouvoir judiciaire n’est pas essentiel pour prévenir les dérives possibles de la politique?

Les juges sont les gardiens de la démocratie, ils constituent un vrai pouvoir car ils appliquent les lois en toute indépendance. Mais seuls les parlements et les gouvernants peuvent modifier, créer ou supprimer des lois et ils ne doivent jamais s’en remettre aux juges par défaut. Sinon, on aboutit à une république des juges, qui est quelque chose de dramatique.

«Je suis pour le métissage»

Pourquoi avoir demandé à Claude Nicollier de préfacer votre livre?

Claude Nicollier un homme libre, car il est le seul Suisse à être allé dans l’espace. Il a vu la planète bleue comme une immensité de paix et le silence. De là-haut on ne voit pas les conflits de pouvoirs, les frontières, les guerres. J’aime cette vision et je suis pour le métissage, pour le vivre ensemble, mais je n’ai pas de baguette magique pour faire en sorte que le monde soit comme celui que Claude Nicollier a vu. Nous devons tendre la main aux autres et chercher sans cesse des solutions. C’est ce que j’essaie modestement de faire au Conseil d’Etat, avec mes collègues: chercher des solutions ensemble sans renier mes propres valeurs.

Créé: 14.11.2016, 14h01

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