Ils ont la passion des grands procès

JusticeLes affaires judiciaires très médiatisées attirent toujours beaucoup de monde au tribunal. Rencontre avec deux inconditionnels de grands procès pénaux.

Béda Dubler et Raymond Bourgoz écument les tribunaux du canton.

Béda Dubler et Raymond Bourgoz écument les tribunaux du canton. Image: Philippe Maeder

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Attirance pour l’odeur du sang, voyeurisme ou simple envie de voir la justice à l’œuvre, «pour de vrai»? Dans les grands dossiers criminels, qu’il s’agisse des affaires Légeret, Ségalat ou encore Dubois, les procès pénaux marquants attirent à chaque fois un public particulièrement nombreux. Preuve éclatante en a récemment été donnée à Renens, où plus de 200 personnes se sont massées aux abords de la grande salle de l'ordre judiciaire vaudois pour assister à la dernière journée du procès de Claude Dubois. Plus de 80 personnes étaient d’ailleurs refoulées, faute de place. Nul doute qu’elles retenteront leur chance pour le verdict, attendu cet après-midi, à 13 h 30.

«On veut voir le méchant»

Parmi ces curieux, certains ne manqueraient ces rendez-vous judiciaires pour rien au monde. Raymond Bourgoz est de ceux-là. Cet alerte septuagénaire, selon la formule consacrée, écume les tribunaux vaudois depuis des années. A son actif: les procès de François Légeret, de Laurent Ségalat, celui de Claude Dubois, celui du meurtrier d’Epalinges (2010) ou encore celui du meurtrier de la place de l’Europe, à Lausanne (2015).

«Il ne faut pas se voiler la face, il y a bien sûr un petit côté voyeur qui me pousse à suivre tous ces procès, reconnaît, lucide, le retraité. Après en avoir beaucoup entendu parler dans les médias, on veut voir le méchant. En l’occurrence, dans l’affaire Marie, on voulait voir le tueur sortir du bois», lance Raymond Bourgoz, ravi de sa formule.

«Il ne faut pas se voiler la face, il y a bien sûr un petit côté voyeur qui me pousse à suivre tous ces procès."

Attablé près de lui dans un café de Renens, à deux pas de la salle d’audience cantonale de l’Ordre judiciaire vaudois, Béda Dubler, 77 ans, acquiesce et assu­me, lui aussi, un petit côté voyeur: «La majorité de ceux qui viennent suivre ces grands procès sont là pour ça», glisse celui qui n’a assisté «que» à trois procès: ceux de Laurent Ségalat et celui de Claude Dubois.

Mais, derrière la pulsion qui faisait déjà se presser les foules aux jeux du cirque ou aux exécutions publiques, les deux férus de grands procès avancent d’autres raisons pour justifier leur passe-temps particulier. On y trouve, pêle-mêle, «la passion des affaires judiciaires, en particulier criminelles», «l’attirance pour le décorum des tribunaux», «le rêve, irréalisé, de devenir avocat et donc de souhaiter voir le fonctionnement de la justice en vrai», «la volonté de voir de près des ténors du barreau» ou encore «la recherche, philosophique, de réponses aux questions qui touchent à la nature humaine».

Proches décontenancés

Autant de raisons louables, mais que les proches de Raymond Bourgoz et de Béda Dubler, qui sont loin de partager leur passion des débats judiciaires, ne comprennent pas toujours. «En 2012, lorsque je racontais aux gens que je suivais le procès Ségalat, j’avais l’impression d’ennuyer tout le monde. Mes proches ne comprenaient pas je passe mes journées au tribunal, mais ils suivaient pourtant l’affaire de près dans la presse», s’étonne Béda Dubler.

«Une amie proche ne manquerait les séries policières et judiciaires pour rien au monde. Mais, lorsque je lui ai proposé de m’accompagner au procès de Claude Dubois, à ma grande surprise, elle a violemment refusé. Pourtant, la réalité est bien plus intéressante qu’une série télé», renchérit Raymond Bourgoz.

«J’arrive à vivre sans ça»

Et maintenant? Quel genre d’affaires pourrait encore attirer les deux retraités, désormais rompus aux grands procès et autres affaires qui ont défrayé la chronique, sur les bancs d’un tribunal? «J’arrive à vivre sans ça, objecte Béda Dubler. Je ne vais d’ailleurs pas chercher le programme des audiences chaque semaine au Tribunal de Montbenon, même si une affaire de gros braquage, pour comprendre de quelle manière on organise l’attaque d’une banque, ne serait pas pour me déplaire.» A la même question, Raymond Bourgoz hésite. Avant de trouver: «S’il y a appel, j’assisterai au deuxième procès de Claude Dubois!» – «Ah oui, moi aussi», lance son acolyte. Rendez-vous est pris. (24 heures)

Créé: 23.03.2016, 17h16

Dossiers

Articles en relation

L'internement à vie, cette loi si difficile à appliquer

Affaire Marie Le sort que réservera la Cour à Claude Dubois relance le débat sur l’internement à vie. Plébiscitée par le peuple, cette mesure est décriée par la majorité des juristes. Plus...

«Le tribunal est plus intéressant que la télé»

Philip Jaffé Psychologue, spécialiste en psychologie légale


Loin de critiquer ces aficionados du judiciaire, le spécialiste en psychologie légale Philip Jaffé les comprend: «Le fait que des gens se passionnent pour de grands procès ne me surprend pas, au contraire.

Il est en effet bien plus intéressant de passer sa journée au tribunal que de la passer devant des?séries télé qui traitent de mêmes sujets, mais de manière aseptisée. Dans?un procès, la tension à couper au?couteau provoque des réactions très?intenses, on est dans le vrai. Et, dans notre société tranquille, je comprends que l’on recherche ce genre d’émotions», s’exclame le praticien, pour qui cette?envie d’authentique est assortie d’une autre donnée tout aussi primordiale: la proximité. Un sentiment qu’interdit par exemple le visionnement de séries judiciaires américaines. «Ces?gens vont au tribunal souvent dans leur canton, près de chez eux. Ce rapport de proximité fait qu’on participe à la vie de la communauté. Dans un autre registre, le fait que nos tribunaux soient ouverts au simple quidam est une bonne chose pour la transparence.» Et puis, poursuit le psychologue pour tenter d’expliquer cet attrait, le hobby est loin d’être sans intérêt: «Le monde judiciaire est passionnant! On y côtoie de grosses pointures, notamment de l’avocature, qu’on ne croise pas forcément tous les?jours. Les débats tiennent en haleine. J’ajoute que, durant les audiences, on a l’occasion d’entendre s’exprimer des experts dans de nombreux domaines. On?y apprend beaucoup de choses.»

Voilà pour les points positifs. Dans un registre moins reluisant, Philip Jaffé évoque «une fascination morbide, le goût et l’odeur du sang» comme autant de côtés un peu plus sombres. «Mais certains avocats se spécialisent également dans les affaires pénales pour cette raison», relève le sondeur des âmes, qui se pencherait volontiers sur le cas de ces coureurs de procès. «Au-delà de tous ces aspects, je serais curieux de savoir ce qui motive personnellement ces gens. S’ils étaient sur mon divan, je ne manquerais pas de leur poser la question. Ces motifs ne sont pas obligatoirement négatifs, ça peut être par exemple un roman qui les a marqués. Mais il y a forcément quelque chose.»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.