«Ma passion reste la même, mais ma colère augmente»

PaysanneriePierre-André Schütz est l’aumônier du monde agricole depuis moins d’un an. Le désarroi qu’il y a découvert l’a bouleversé.

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Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir abandonner leur métier, à voir leur épouse les quitter, à perdre pied devant les dettes qui s’accumulent et l’impossibilité d’envisager sereinement un avenir. Et ils sont de plus en plus nombreux à choisir de se donner la mort. Dieu merci, la paysannerie suisse ne compte pas un suicide tous les deux jours, comme en France, mais le nombre de vies perdues ne cesse d’augmenter. Année après année, la détresse grandit dans bon nombre des 3 400 entreprises agricoles du canton de Vaud.

L’inquiétude est telle que les Eglises protestante et catholique, ainsi que le Service de l’agriculture et de la viticulture qui dépend du Département vaudois de l’économie, ont décidé de créer une aumônerie du monde agricole? Pasteur retraité et ancien agriculteur, Pierre-André Schütz a pris ses fonctions à bras-le-corps en octobre de l’an dernier. A l’origine, le poste devait représenter un petit 50%. Quelques mois plus tard, néanmoins, le nouvel aumônier, marié, père de quatre filles adultes et heureux grand-père, travaille à 100%, a dû demander de l’aide et gère aujourd’hui plus d’une trentaine de cas dont certains présentent un caractère d’urgence.

«Nous avons à faire à un monde d’hommes, durs, dont la fierté confine parfois à l’orgueil.»

«Je ne m’attendais pas à découvrir un tel désarroi dans la profession, et je suis très inquiet parce que les paysans qui ne se résolvent pas à demander de l’aide sont certainement nombreux, explique-t-il. Nous avons à faire à un monde d’hommes, durs, dont la fierté confine parfois à l’orgueil. Il ne faut pas oublier la solitude dans laquelle vivent désormais les paysans, en Suisse comme ailleurs: la majorité n’a plus d’employés, ils n’ont pas le temps de s’arrêter pour souffler et il n’y a pratiquement plus de bistrots dans les villages, donc plus de lieu d’échange. Comment voulez-vous qu’ils puissent encore avoir l’énergie pour appeler au secours?»

Son meilleur ami, c'est Jésus

Sur la terrasse de sa ferme d’Autavaux, dans la Broye fribourgeoise, Pierre-André Schütz, 67 ans, sait de quoi il parle. Abandonné par ses parents à sa naissance, il passe ses premières années en orphelinat. A six ans, il est placé dans une famille d’agriculteurs de Sottens dont le père contrarie sa volonté de devenir instituteur. S’il persiste dans son idée, il doit prendre la porte. Il sera donc paysan. En 1978, lors d’une réunion de prières, il découvre que son «meilleur ami», comme il le dit joliment, c’est Jésus. En 2000, après une longue dépression, son psychiatre lui suggère de changer de cap. A 51 ans, fort d’une formation diaconale, il s’inscrit en faculté de théologie et, quatre ans plus tard, licence en poche, devient pasteur de la paroisse de Lucens-Curtilles jusqu’à sa retraite.

Aujourd’hui, c’est une passion pour autrui profondément communicative qui l’a poussé à accepter une tâche dont il ne mesurait pas l’intensité. «Deux tiers des personnes dont j’ai la charge ont appelé spontanément, les autres sont des cas qui m’ont été signalés par leur entourage. Avant le pasteur, tous voient d’abord en moi le paysan, le frère en humanité: ils ont avant tout besoin d’échanger, de partager. Au départ, j’avais d’ailleurs l’intention de ne m’occuper ni de politique agricole, ni de prix. Il m’a fallu déchanter: désormais, au terme de la première rencontre, mon travail consiste à mettre le paysan en contact avec les personnes qui peuvent l’aider sur un plan technique. Prométerre si les problèmes sont d’ordre financier, un psychologue ou un médecin s’ils sont d’une autre nature. Et en général, ils sont multiples.»

Un sentiment d’injustice

L’accompagnement des familles qui ont fait appel à Pierre-André Schütz l’oblige à se rendre au moins trois à quatre fois dans chacun des domaines. Moins d’une année après son entrée en fonction, il peut ainsi établir un premier bilan. «Ma passion reste la même, mais ma colère augmente. Parce que j’éprouve un sentiment d’injustice et d’impuissance devant le problème qui est sans doute le plus lancinant: les denrées alimentaires ne sont pas payées à un prix correct et les producteurs suisses souffrent face aux produits européens à prix cassés. Les producteurs de lait, de porc et de betteraves, pour ne citer qu’eux, voient leurs revenus s’effriter chaque jour davantage. Comment combattre cette indifférence de notre société au bien commun, s’interroge-t-il? Vous savez, quand une civilisation tue à petit feu ceux qui la nourrissent, elle se condamne à mort à son tour.»

Dévoué et attentif, l’aumônier ne s’interdit pas, toutefois, de faire preuve d’esprit critique. Il estime ainsi que certains paysans en difficulté sont en partie responsables de la situation qu’ils endurent. «Parfois, ils ne tiennent plus que grâce aux paiements directs. Les 20 000 francs qui tombent en juillet leur permettent de survivre, mais avec des béquilles, relève-t-il. Cela devrait les inciter à abandonner une mentalité de commis pour adopter celle d’un entrepreneur, par exemple en s’associant ou en renonçant à la surmécanisation qu’on observe dans certains domaines. Sans oublier le rôle mal défini des femmes: aujourd’hui, si l’on dispose de moins de 30 hectares, un revenu annexe est indispensable. Les femmes des agriculteurs sont souvent des enseignantes: pourquoi leurs maris ne mettent-ils pas plus souvent la main à la pâte, par exemple en préparant le repas de midi? C’est ce genre de situation qui conduit à l’épuisement et au divorce…»

Pierre-André Schütz, dont le mandat de trois ans s’achève en septembre 2018, ne cache pas son inquiétude sur l’avenir de la paysannerie suisse: «Si nous continuons de la sorte, si l’individualisme de la société se renforce encore, je pense que la moitié des entreprises agricoles d’aujourd’hui auront disparu dans 30 ans.»

Créé: 25.07.2016, 06h46

Comme des lanceurs d’alerte

Inspiré du dispositif «Sentinelles» mis en place au Canada, le mandat d’aumônier du monde agricole confié à Pierre-André Schütz dépend du Conseil de la pastorale œcuménique dans le monde du travail (COMET), présidé par la conseillère nationale Ada Marra (PS/VD). Il comporte trois volets: le soutien pratique et psychologique, la détection des situations à risque et la prévention du suicide. Ce dernier aspect fait l’objet d’un projet que l’ancien pasteur élabore actuellement avec le professeur Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV. Des cours donnés entre l’automne et le printemps prochains dans différents endroits du canton sensibiliseront ainsi à la détection précoce du suicide tant les paysans que les professionnels qui sont régulièrement à leur contact (vétérinaires, comptables, inspecteurs, etc.). «Ces derniers devraient devenir nos lanceurs d’alerte», souhaite l’aumônier.

Contact

pierre-andre.schutz@eerv.ch
079 6146613

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