«Les paysans n'ont plus la force de se battre»

Producteurs de laitDernier producteur de lait de Ferlens, Alexandre Delisle a jeté l'éponge il y a deux ans. Face aux nouvelles exigences de la politique agricole, il se bat toujours pour la profession. Témoignage

A Ferlens, Alexandre Delisle a abandonné la production laitière, faute de revenu suffisant
Vidéo: Sarah Bourquenoud

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Dans quelques jours, les agriculteurs suisses devront être aux normes de la nouvelle loi sur la protection des animaux. Dès septembre, fini les écuries trop petites, les veaux nourris au lait ou la détention d'animaux sans formation agricole. Des normes toujours plus exigeantes, alors que le revenu des paysans ne cesse de diminuer. Au point que beaucoup choisissent de jeter l'éponge.

Sur l'exploitation d'Alexandre Delisle, à Ferlens près de Servion, on ne trouve plus de vaches aux pis gonflés de lait. Une quarantaine d'animaux de boucherie ont remplacé les laitières depuis deux ans. «Je n'acceptais plus de devoir produire sans rétribution pour mon travail. Avec le lait, je gagnais un salaire horaire entre zéro et cinq francs», raconte l'agriculteur de 35 ans, qui s'est reconverti dans la vente directe et les céréales sur son domaine de 67 hectares.

Victime parmi d'autres de la chute du prix du lait, Alexandre Delisle continue pourtant le combat pour que les producteurs laitiers obtiennent de meilleures conditions. Co-président d'Uniterre, le syndicat des paysans, il estime que l'avenir est sombre pour les paysans suisses. «Aujourd'hui, on profite des paysans, de leur amour du métier, du fait qu'ils n'ont pas peur de faire des heures de travail, pour leur mettre une pression énorme sur les épaules», dit-il. «Le paysan de 2013 n'a plus la force de se battre. Si ça ne va pas, il arrête, il est résigné.»

«Une agriculture de pays riche»
En tête des préoccupations des paysans: la nouvelle politique agricole 2014-2017. Parmi les changements les plus marquants qu'elle contient, les critères d'obtention des paiements directs (soit une grande partie de leur revenu) est ce qui inquiète le plus. A l'heure actuelle, le paysan ne gagne plus sa vie avec le lait qu'il produit, mais grâce à des activités annexes.

Député et producteur de lait, Pierre Guignard (UDC), estime que cette politique va dans une mauvaise direction: «Les producteurs doivent être payés à leur juste valeur, pas à un prix sous-évalué avec des paiements directs pour compenser cette perte.» Un avis partagé par le député PLR Eric Sonnay, agriculteur aux Tavernes. «Pour moi, les paiements directs ne sont pas une solution. J'ai repris l'exploitation en 1987, à une époque où on nous payait encore nos produits à des prix suisses. Depuis qu'on utilise les paiements directs au lieu d'un prix du lait correct, l'agriculteur ne peut plus gagner sa vie», explique-t-il.

Payé pour planter des fleurs
Et la chute des revenus des produits du domaine n'est pas le seul point contesté de cette politique agricole. Car distribuer un soutien étatique pour des prestations composées surtout de programmes écologiques ou de qualité du paysage fait grincer des dents du côté des paysans. «C'est une politique de pays riche, où nous sommes payés pour planter des fleurs», proteste Alexandre Delisle.

Trop d'écologie menacerait-il les paysans suisses? Faux, rétorque Venizelos Vassilis, député au Grand Conseil pour les Verts Vaudois. «Il ne faut pas opposer production et écologie: pour moi, les deux sont compatibles, car la Suisse ne peut pas concurrencer des pays aux grands territoires. A la place, nous devons nous diriger vers une agriculture de qualité, et en payer le juste prix.»

Compromis délicat
Reste à savoir comment. Faut-il revenir à une subvention au litre de lait, comme le réclament les paysans, ou trouver d'autres solutions? Si la question divise, les milieux politiques de tous bords s'accordent sur la nécessité de maintenir une agriculture en Suisse, quitte à ouvrir le porte-monnaie. «Je pense qu'un soutien plus appuyé serait nécessaire quand on demande aux agriculteurs de préserver le paysage», argumente Venizelos Vassilis.

Pour la Vert'libérale Isabelle Chevalley, «il faudrait pouvoir ouvrir le marché pour avoir plus de débouchés sur le lait, comme on l'a fait pour le fromage, tout en assurant un prix correct pour nos paysans, qui rendent un service clair à notre pays». Quitte à augmenter les subventions au litre. Du côté du parti socialiste, Ginette Duvoisin pense qu'une aide particulière devrait être apportée aux petites et moyennes exploitations, «qui sont le tissu social de ce canton, surtout dans l'arrière-pays», plutôt qu'aux grandes structures «de type industriel». Un moyen de maintenir le côté pittoresque des fermes suisses dans le paysage.

Dans cinquante ans, les agriculteurs suisses assureront-ils l'approvisionnement du pays en viande, lait et céréales, ou seront-ils reconvertis en jardiniers des campagnes? Un compromis acceptable semble de plus en plus difficile à trouver pour les producteurs de lait qui résistent encore. «La politique agricole 2014-2017 ne va pas dans le bon sens, mais j'espère qu'un jour la Suisse aura un peu faim et qu'elle respectera à nouveau ses paysans», conclut le député Eric Sonnay.

Créé: 19.08.2013, 13h46

Carte d'identité

Alexandre Delisle, 35 ans, un enfant de 4 ans.
Habite à Ferlens (VD), 350 habitants
Co-président d'Uniterre
Il forme cette année son huitième apprenti

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