Des paysans forcés de vendre du lait à vingt centimes

Crise agricoleLes prix payés par l’industrie aux producteurs restent bas et étranglent de nombreuses exploitations. Pire: certains paysans doivent écouler une partie de leur lait à prix cassé.

Philippe Gruet, qui a un troupeau de vaches de race brune à Yverdon-les-Bains, n’est plus d’accord de devoir produire du lait de bonne qualité à prix cassé.

Philippe Gruet, qui a un troupeau de vaches de race brune à Yverdon-les-Bains, n’est plus d’accord de devoir produire du lait de bonne qualité à prix cassé. Image: Vanessa Cardoso/24heures

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Du lait bradé par les producteurs à 20 centimes le litre? C’est une réalité dans le canton de Vaud. «Une partie du lait destiné à l’industrie est acheté à très bas prix aux paysans. C’est du lait de même qualité que l’autre, qui provient des mêmes vaches, il est d’ailleurs mélangé avec l’autre. La seule différence se voit sur le décompte payé au producteur à la fin du mois», s’indigne Pierre-Alain Urfer, paysan à Champvent et député au Grand Conseil, qui dénonce un «système vicieux».

Pourquoi ce lait bradé? «La question est complexe», affirment plusieurs producteurs vaudois. Essayons d’y voir clair: dans un marché ouvert depuis la fin des contingents, en 2009, les paysans doivent se débrouiller pour vendre leur lait. Pour les besoins du marché, trois segments ont été créés: le A destiné au lait, yogourts ou beurre de consommation; le B pour des produits comme le séré ou les boissons lactées; et le C pour des produits comme le beurre ou la poudre de lait destinés à l’exportation pour désengorger le marché indigène.

«Il nous faudrait une moyenne de 65 centimes pour survivre, 75 centimes pour en vivre décemment»

Le lait de segment A se vend à près de 60 centimes le litre, le B à environ 40 centimes et le C à environ 20 centimes (les prix fluctuent selon les régions au fil des mois). «Quand on parle de lait d’industrie payé en ce moment 48 centimes aux producteurs, il faut comprendre que c’est la moyenne de ces segments», explique Philippe Gruet (61 ans), qui exploite avec son fils un domaine de 55 vaches laitières dans le hameau de Sermuz, à Yverdon-les-Bains. «Il nous faudrait une moyenne de 65 centimes pour survivre, 75 centimes pour en vivre décemment.»

Un autre problème inquiète les agriculteurs: ils sont forcés de produire du lait C. Le règlement de l’Interprofession suisse du lait (IP lait) stipule pourtant que cette production est «facultative»: les paysans devraient avoir le choix d’en livrer ou pas. En pratique, ce n’est pas le cas. Exemple avec l’agriculteur fribourgeois Christian Hoffmann qui fournit l’entreprise Cremo: celle-ci proposait de lui acheter 7,5% de son lait en segment C pour le mois de mars. Il a refusé, décidant plutôt de produire moins. Pas possible: un producteur seul ne peut pas renégocier les quantités livrées, seule l’association des producteurs de lait peut le faire. Or, «tous les agriculteurs ne sont pas d’accord de diminuer leur production comme je l’ai fait», déplorait-il vendredi dans le journal Agri.

Dans le canton de Vaud, plusieurs centaines d’exploitations livrent leur «or blanc» à la Fédération Prolait, qui vend une grande partie de son lait à Cremo. «Prolait n’achète officiellement pas de lait en segment C mais elle paie le segment B 8 à 12 centimes de moins, ce qui revient au même», dénonce Philippe Gruet, qui déplore le fait de devoir produire à prix cassé sans en avoir le choix. L’IP lait considérait déjà en 2016 que Prolait «violait les dispositions du système de segmentation». La situation n’ayant pas changé, Philippe Gruet propose une résolution afin de changer cet état de fait lors de l’assemblée des délégués de Prolait, le 11 avril prochain. Le directeur de Prolait, Eric Jordan, considérait récemment dans Agri que «la volonté de Philippe Gruet de faire bouger les choses est louable vu la situation du prix du lait de centrale. Mais il se trompe de cible. Imaginer que Prolait aura l’influence suffisante pour faire changer le système au niveau national est utopique.»

Survie impossible

Philippe Gruet rencontrera la direction de Prolait cette semaine pour en parler. L’agriculteur s’est donné deux ans pour décider s’il continue à faire du lait. «Dans les conditions actuelles, on ne peut pas survivre, explique ce passionné au milieu d’un troupeau de superbes vaches de race brune. Dans l’immédiat, nous avons décidé avec mon fils de nous lancer dans l’élevage de veaux pour la viande.» Il songe aussi à valoriser son lait en direct.

A Cugy (FR) près de Payerne, Pierre-André Grandgirard a, lui, décidé d’arrêter toute production laitière: «En 2009, nous espérions pouvoir faire un pool national de vente de lait pour maîtriser les quantités et les prix. Nous avons échoué, dit-il. Aujourd’hui, les transformateurs et les distributeurs contrôlent le marché et certains paysans préfèrent produire beaucoup et vendre à bas prix pour rentabiliser leurs installations.»

Créé: 06.03.2017, 06h38

En chiffres

Le lait de «segment A» est le lait d’industrie le mieux payé: plus de 50 centimes le litre. Il est destiné à faire du lait en brique, du beurre ou des yogourts qui bénéficient d’une protection douanière.

Le lait de «segment B» est moins payé aux producteurs: aux alentours de 40 centimes. Il sert à faire du séré, des boissons lactées ou des yogourts (exportés) qui n’ont plus de protection douanière.

Le lait de «segment C» est un lait payé moins de 30 centimes le litre. Il est employé pour fabriquer des produits (poudre, crème, beurre) qui seront exportés à bas prix afin d’éviter des surplus en Suisse.

F comme fromage. Le lait destiné à faire du fromage fait partie du «segment A», mais les producteurs gagnent davantage que pour le lait d’industrie – environ 85 centimes le litre pour le gruyère.

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