Le Pays-d’Enhaut embouteille sa première Cuvée de la Discorde

Château-d'OexAlors que l’État lui interdit de cultiver sa vigne, Pascal Rittener-Ruff a tiré le vin de sa vendange. Avec le soutien de la région.

Pascal Rittener-Ruff à la mise en bouteille. Les députés Pierre François Mottier et Céline Baux (derrière) se chargent du bouchage.

Pascal Rittener-Ruff à la mise en bouteille. Les députés Pierre François Mottier et Céline Baux (derrière) se chargent du bouchage. Image: Chantal Dervey

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Ce n’est pas une odeur de fromage qui se dégage de ce chalet sur les hauteurs de Château-d’Œx. Mais bien des arômes de vin capiteux. Une première historique dans le Pays-d’Enhaut. Pascal Rittener-Ruff a mis en bouteille, samedi, le fruit de sa vendange illicite, du solaris blanc, très bien accueilli. L’opération avait une saveur particulière, le Favotais n’étant pas en odeur de sainteté avec l’État. Celui-ci lui interdit de cultiver la vigne sur son domaine agricole du Morsalaz situé à 1080 m, estimant l’altitude inadaptée et la vocation viticole de son projet contestable.

Qu’importe, le don Quichotte damounais, ancien forestier devenu assureur s’adonnant à la viticulture héroïque (de montagne), a produit sa première et bien nommée «Cuvée de la Discorde», avec le soutien de toute la région, habitants, élus et responsables touristiques. Dans la cave de son chalet, les premiers verres dégustés révèlent un bon vin d’apéritif aromatique qui n’a pas la sécheresse du chasselas. Rien à redire. Même si le nectar - qui comptait 80 degrés Œchslé au pressoir - n’est pas comparable à un grand Dézaley. «Désormais, il ne m’appartient plus, glisse Pascal Rittener-Ruff. Le Pays-d’Enhaut se l’est approprié.»

Deux députés au bouchage

Les caisses de bouteilles vides sont amenées par Yves-Julien Delessert, roi du tir de la Jeunesse de Château-d’Œx. Elles portent une étiquette montrant un verre brisé, dont la brisure a la forme de la Gummfluh, la montagne symbole du Pays-d’Enhaut. Elle a été réalisée par une équipe de graphistes de Rossinière, à l’enseigne de MEO à Bulle. Dans la cave, le bouchage est l’affaire des deux députés régionaux. «À l’odeur, ce vin ressemble à du riesling ou du sylvaner: on se croirait en Alsace! s’enthousiasme Céline Baux. J’espère bien que c’est le début d’une petite production qui se pérennisera. Cette initiative privée, animée par la passion et non pas par l’appât du gain, ne doit pas se heurter à des règles relevant d’un protectionnisme étroit. Les vignerons de plaine n’ont pas à être effrayés. Car nos agriculteurs produiront toujours avant tout du lait et du fromage.»

C’est aussi l’avis de son homologue au Grand Conseil, Pierre François Mottier, à la bouchonneuse: «Si à Lavaux ou sur la Riviera, on se mettait à produire à large échelle du fromage de L’Étivaz, il y aurait probablement de fortes réactions des gens d’ici. Mais là, on ne parle que d’une microproduction de vin.» Samedi, 280 bouteilles (220 litres) de solaris blanc ont été remplies. Pas de quoi submerger le marché, comme le craint la Commission cantonale du cadastre viticole. «Le vin ne sera pas commercialisé, ajoute l’assureur-viticulteur. Je l’offrirai à ceux qui ont soutenu mon projet, la Commune de Château-d’Œx et mes conseillers, entre autres.»

Que risque-t-il? «Une amende, voire l’injonction d’arracher ses vignes, estime Marc-Aurèle Vollenweider, son avocat. Mais le cadre légal est flou. L’action de mon client est courageuse et désintéressée. Il veut juste faire avancer la cause. Mais c’est désormais avant tout une question politique.» Après avoir planté sans autorisation il y a trois ans, en guise d’essai, une parcelle de 400 m2 – vendangée en septembre -, il avait adressé une demande à l’Office cantonal de la viticulture pour faire naître un petit vignoble de 4000 m2 sur sa propriété, bien au-delà de l’altitude légale cantonale (600 m). Mais il s’est heurté au refus du Conseil d’État, craignant de créer un précédent.

Du coup, le Favotais a saisi en juillet dernier le Tribunal cantonal, où son recours est toujours pendant. «On s’achemine vers une situation cocasse, anticipe Pascal Rittener-Ruff. Le Canton débarquera avec ses lois et ses rapports d’experts. Et moi je leur ferai goûter mon vin qui démentira tous leurs rapports. Même s’il ne fera jamais concurrence à notre star, le chasselas.»

Nouvelle vendange en vue

Compte tenu de la procédure en cours, le viticulteur héroïque estime pouvoir faire, au pire des cas, une deuxième vendange cet automne. Mais il est prêt à saisir le Tribunal fédéral, le cas échéant. Dans l’intervalle, il s’apprête à faire largement découvrir son cru, en guise d’apéritif offert dans des restaurants du Pays-d’Enhaut, comme cela sera déjà le cas lors de la Fête des mères à la Croix d’Or aux Moulins. Il gardera aussi une ou deux bouteilles pour lui, ne s’autorisant à en boire que très peu, vu la faible quantité produite. Avec son vin, il crée aussi quelques flacons d’eau-de-vie, genre marc ou grappa, qui enrichiront bientôt les célèbres tommes fleurette d’un fromager à Rougemont. (24 heures)

Créé: 08.04.2018, 19h13

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