Pêche de la dernière chance pour sauver les poissons

CaniculePris au fond des lits par la canicule, les poissons agonisent dans les rivières. Les gardes-pêche sauvent ceux qui peuvent l’être.

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Le garde-pêche Jean-Michel Trolliet, 66 ans, dont quatorze en rivière, avance déterminé dans un étroit fourré de ronces et d’orties. Au fond, quelques poches d’eau souvent recouvertes de feuilles mortes. C’est tout ce qui reste de la Foirause, un généreux affluent de la Menthue, en contrebas de Bercher. Le ruisseau a perdu au moins 90% de son débit habituel, en moins d’une semaine.

Les rivières du canton souffrent. Depuis dix jours, l’épisode caniculaire et son cortège de records de températures menacent sérieusement nos cours d’eau. Alors qu’on est seulement en début de saison, l’or bleu s’évapore des affluents, leurs sources se tarissent faute de pluie. Mardi, la Broye atteignait les 27 degrés, température considérée comme «létale» pour les salmonidés. Le ciel s’est couvert depuis, mais l’eau fraîche manque. Les poissons, eux, étouffent.

La fraîcheur de la source

«Ils doivent s’être réfugiés ici, là où c’est plus frais, près de la source.» Jean-Michel Trolliet et le garde auxiliaire Claude Lambelet tentent une «pêche de sécheresse». Une intervention de la dernière chance que l’Inspection de la pêche multiplie depuis le début de la semaine. Le but: transvaser autant de poissons que possible dans des rivières hors de danger.

Longues bottes aux pieds, lourde génératrice au dos, le garde-pêche plonge rapidement une anode dans l’eau. La décharge de 220 volts se répand immédiatement dans la petite poche d’eau. En un éclair, les poissons sont paralysés. Ils se cambrent et sont vite plongés dans un bidon plastique. La manœuvre est rapide, mécanique. Sur 10 mètres de rivière, 58 truites fario sont prises. «Ce n’est pas ce qu’on préfère faire, lâche Jean-Michel Trolliet, la gorge serrée. On passe notre temps à soigner les rivières. Là, on sauve ce qu’on peut.»

Le garde-pêche montre un poisson né il y a un hiver, qui flotte, léthargique, sous une racine. «Ils sont pâles. Le résultat du stress et de la température.» Quelques minutes plus tard, tout le banc se retrouve dans les deux grandes cuves placées au fond d’un pick-up. Les truites nagent en rond dans l’eau alimentée en oxygène, saines et sauves

Une question d’heures

Difficile de dire combien de poissons risquent actuellement leurs écailles. Rien qu’entre Cossonay et Moudon, les gardes-pêche en ont sauvé 4000 depuis le début de la semaine. Pour beaucoup, c’était une question d’heures. Mais pour des milliers d’autres, on ne fera délibérément rien. «C’est un crève-cœur pour nous, mais c’est une leçon de vie, et de mort», enchaîne Jean-Michel Trolliet, parcourant du regard ce qui reste du ruisseau. La stratégie du Canton s’est adaptée depuis la canicule de 2003. A l’époque, les déplacements de poissons étaient systématiques. Désormais, il faut à tout prix éviter de créer des surpopulations dans un cours d’eau, de mettre artificiellement des espèces en concurrence. Le moindre stress, et c’est la maladie, ou la mort sur tout un tronçon de rivière.

Le nombre de poissons sauvés dépend des possibilités de les relâcher. «On choisit des endroits à renaturer, là où les poissons seraient revenus naturellement, explique Alexandre Cavin, garde-pêche d’Echandens. Comme une rivière qui a été victime d’une pollution, s’il y a assez de nourriture pour les poissons.» Les truites de la Foirause seront relâchées chez lui, dans un bief du Nozon qui avait été asséché pour travaux.

La terrible équation de ces jours, c’est un froid calcule biologique: priorité est donnée aux espèces menacées (ombres, blageons…), aux populations «de qualité» signalées par les quelque soixante auxiliaires des services de la pêche. Juste avant de les déposer dans le Nozon, Jean-Michel Trolliet compte rapidement. Il y en a pour plusieurs générations, dont des parents qui frayeront l’hiver prochain.

Compter avec la génétique

«Il faut aussi compter avec la génétique, ajoute Alexandre Cavin. On ne peut pas mettre une espèce non endémique dans un autre bassin-versant.» C’est d’ailleurs interdit par la Confédération. Rien ne sera relâché dans un lac non plus. Les poissons de rivières ne sont pas habitués aux prédateurs lacustres, ils n’auraient aucune chance.

«Au fond, ce qu’on doit faire, c’est faciliter le retour des poissons, enlever les barrages et les obstacles des rivières, conclut Jean-Michel Trolliet. Mais face au climat, on se sent impuissants à notre échelle .» (24 heures)

Créé: 10.07.2015, 08h15

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En tout et pour tout, il y a peut-être une dizaine de pêches électriques par année, estiment les gardes. Le plus souvent pour des études ou des comptages, pas pour des sauvetages. Depuis le début de la semaine, il a fallu intervenir sur plus de dix tronçons, une première en trois ans.

La méthode permet de paralyser le poisson pendant quelques secondes, le temps de le déplacer temporairement dans des cuves. L’idée est d’éviter de faire souffrir le poisson, dont les douleurs sont surtout provoquées par les manipulations prolongées, à l’air libre. Une directive cantonale interne précise la température de l’eau des bacs, et la puissance du champ magnétique.

L’anode est efficace sur un mètre, ce qui limite la méthode aux faibles profondeurs. Le personnel doit être isolé du voltage par des gants, des bottes et une mise à terre.

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