Pénurie de perches du Léman dans les filets des pêcheurs

PoissonDébut de saison difficile pour la pêche et les restos qui privilégient les filets de perches. Certains clients sont même insultants.

Jean-Pierre Manigley, pêcheur.

Jean-Pierre Manigley, pêcheur. Image: VANESSA CARDOSO

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«Un client sur trois à qui on répond que nous n’avons plus de filets de perche du lac Léman ne prend pas sa réservation. Et certains nous raccrochent au nez ou nous engueulent», remarque Olivier Dalmier, patron du Restaurant La Passade, à Perroy, quelque peu contrarié par ces réactions irrespectueuses. Il y a pénurie de perches, c’est vrai. Mais il n’y peut rien. Ni les pêcheurs d’ailleurs. Sans oublier qu’il y a d’autres excellents poissons du Léman à déguster, comme la féra ou le brochet. Et que les filets de perche de Pologne ou d’Irlande sont aussi très bons.

Du côté des pêcheurs, on se montre plus fataliste. C’est dans leur nature. Mais, tout de même, il y a un certain ras-le-bol. «Quand des clients lancent les cartes du menu et quittent leur table en insultant le serveur, ça nous dépite, râle un bon coup Serge Guidoux, pêcheur professionnel à Ouchy. Il n’y a aucune raison de se montrer agressif, surtout quand on sait que 90% de la consommation de filets de perche viennent de l’étranger. On fait le maximum pour ramener du frais et, à la fin, on se fait encore engueuler. C’est infernal. Les clients qui ne mangent que des filets de perche nous pourrissent la vie.»

La star des terrasses du lac a tellement de succès que les amateurs de ce plat semblent oublier qu’il s’agit d’une pêche de poissons sauvages, rappellent les professionnels. «Ce début d’année, elles ne sont pas là, confirme Jean-Pierre Manigley, pêcheur à Rolle. Ce matin (ndlr: mercredi dernier), j’ai remonté un seul kilo de perches, alors que j’en faisais 15 à 18 kilos fin juin de l’an dernier. C’est peut-être dû à la température du lac, qui est resté plus longtemps froid. Ou, alors, le frai s’est mal passé il y a deux ou trois ans. Il y a des cycles naturels.»

Etrange mortalité en 2014

Conservateur de la pêche à l’Etat de Vaud, Frédéric Hofmann estime que le tonnage capturé ce printemps ne représente que le tiers environ de celui observé en 2013 sur le Léman. Il avance plusieurs hypothèses pour tenter d’expliquer le phénomène: «Il faut d’abord constater que le lac a vécu un début d’année plus frais, donc plus tardif d’environ deux semaines pour la période de reproduction. Les perches vont certainement réapparaître dans les nasses et les filets d’ici quelques semaines. Il semblerait également que les bancs de perches se tiennent plus au large, là où la nourriture serait plus abondante. Enfin, l’an dernier, on a constaté une forte mortalité de poissons juvéniles de 1 an, sans pouvoir en déterminer la cause.»

Pas tenté de tricher

Lui aussi tient à rappeler que les poissons n’échappent pas aux aléas climatiques et aux cycles naturels d’un peuplement. «Mais on ne tire pas la sonnette d’alarme. Le lac est globalement en bonne santé, et nous observons beaucoup de jeunes perches cette année. De toute façon, la bonne saison de pêche pour cette espèce débute maintenant, jusqu’à l’automne. Il y a donc fort à parier que nous tiendrons un autre discours après l’été. Nous ferons le bilan en fin d’année.»

Frédéric Hofmann fait appel au bon sens des pêcheurs, qui doivent anticiper ces creux comme un paysan une mauvaise récolte. Et les restaurateurs savent qu’il ne faut pas tout miser sur les filets de perche. Blaise Baetscher, du Restaurant Le Rivage à Lutry, a par exemple choisi de se spécialiser dans la féra. «Comme cela, je ne suis pas inquiet de ne pas en avoir et je ne suis pas tenté de tricher en servant du poisson provenant de l’étranger sans l’annoncer.»

90% des perches viennent de l’étranger

Les pêcheurs du Léman le répètent souvent pour que les consommateurs comprennent bien la situation: plus de 90% des perches qui finissent dans leurs assiettes proviennent de l’étranger, et une petite partie d’une pisciculture.

Patron de l’entreprise Borex Poissons, Pascal Crottet, en tant que grossiste, importe du poisson de l’étranger. «Que ce soit du frais ou du congelé, il y a plusieurs provenances pour les perches. En frais, la meilleure qualité vient de l’Irlande. Sincèrement, on ne voit pas la différence avec nos perches du lac Léman. Il y a aussi des perches fraîches et congelées qui viennent des lacs de la Pologne et de l’Estonie. On trouve également des perches congelées du Kazakhstan et de la Russie.» Ce que regrette et condamne Pascal Crottet, c’est le manque de transparence des restaurateurs. «La plupart n’indiquent pas leur origine.

Ou ils mettent «de Suisse ou de l’étranger» et, en fait, il n’y a jamais de perches des lacs suisses. Les gens sont souvent trompés sur l’origine. C’est malheureux.» Et la perche d’élevage? Il semble que ce soit aussi compliqué que de cultiver des morilles. L’entreprise Valperca SA tente pourtant de relever le défi avec un certain succès.

Croulant sous les demandes, elle entend doubler sa production d’environ 75 tonnes par an (1,5 million de perchettes, 3,5% du marché). La firme piscicole utilise deux sites. La première étape se déroule à Chavornay, où il y a douze phases de ponte par an. A 4 mois, les perchettes sont acheminées par camion à Rarogne. Les poissons y restent huit mois, avant de se retrouver sur les étals des restaurants et dans la grande distribution. (24 heures)

Créé: 05.07.2015, 18h05

Jean-Daniel Meylan, pêcheur sur le Lac de Joux. (Image: Philippe Maeder)

Au lac de Joux, la pêche vit une crise profonde

Conservateur de la pêche à l’Etat de Vaud, Frédéric Hofmann ne dramatise pas la pénurie de perches du lac Léman. En revanche, il juge la situation nettement plus préoccupante au lac de Joux, où il n’y a jamais eu si peu de féras capturées depuis une trentaine d’années.

Pêcheur professionnel à la Vallée depuis 1978, Jean-Daniel Meylan reconnaît qu’il n’a encore jamais vécu pareille crise. «On sait qu’il y a des cycles de plus ou moins sept ans. Il fallait qu’une génération s’écoule pour que ça reparte. Mais, là, le creux de la vague se prolonge. On ramasse 3 à 4 kilos par jour en grattouillant le fond du lac. Avec ça, on vivote», décrit-il pudiquement, sans vouloir donner l’impression de se plaindre.

Il se souvient de l’abondance des années 2000 avec nostalgie. Et rappelle que, dans les années 1970, le lac de Joux regorgeait de perches. «Mes vieux collègues devaient les exporter à Genève. Puis une épidémie les a décimées.» Maintenant, il n’y a plus que deux pêcheurs professionnels sur le lac de Joux. «Entre les amateurs et nous, on récolte de 1,5 à 2 tonnes de poissons par an. Je ne peux fournir que deux restaurants, deux et demi. C’est malheureux pour un lac qui fait quand même 8 km2.»

Jean-Daniel Meylan ne prétend pas pouvoir donner une explication claire à ce phénomène. Mais il reste persuadé que c’est lié aux problèmes environnementaux. «Il y a toujours plus d’habitants. Les steps font ce qu’elles peuvent…» Cela dit, il sait aussi qu’avec les poissons sauvages il y a des inconnues. «Il y a une population de jeunes qui arrive. On n’ose pas taper dedans. On verra bien.»

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