Père abuseur et mormon, les questions qui dérangent

Yverdon-les-BainsLa communauté a pris ses distances avec l’affaire. Selon certains, la religion aurait joué un rôle dans le climat familial délétère.

De gauche à droite, Pascal Parizot, Comédien, mormon, Corsier-sur-Vevey, Jean-François Mayer, Historien des religions et Christophe Bornand
Chef du SPJ.

De gauche à droite, Pascal Parizot, Comédien, mormon, Corsier-sur-Vevey, Jean-François Mayer, Historien des religions et Christophe Bornand Chef du SPJ.

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La religion a-t-elle joué un rôle dans l’affaire sordide du père de huit enfants violeur et incestueux, condamné à 18 ans de prison le 29 mars dernier à Yverdon-les-Bains? Et si oui, lequel? L’homme qui a abusé de plusieurs de ses enfants pendant onze ans ainsi que son épouse étaient membres de l’Église mormone. L’épouse multipliait les références à l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (le nom officiel de l’Église mormone) sur son profil Facebook et entretenait des contacts en ligne avec plusieurs membres de l’Église.

Pour la conseillère d’État Cesla Amarelle, il ne fait aucun doute que le contexte religieux a pesé dans cette tragédie familiale. Juste après le verdict, elle a dit être «interpellée» par cet aspect, évoquant «l’emprise du père sur la famille sous l’égide d’une mouvance religieuse radicale». Qu’a-t-elle voulu dire? En raison de l’enquête diligentée par le Conseil d’État et menée par l’ancien juge Claude Rouiller sur le travail des intervenants dans cette affaire, la ministre ne souhaite aujourd’hui pas s’exprimer davantage.

Mormons discrets

«Le fait est que cette famille fonctionnait comme une communauté fermée avec une forme d’aliénation des enfants. Un climat alimenté par l’idée que le monde extérieur est mauvais», commente un connaisseur de cette affaire où pas moins de 34 assistants sociaux se sont relayés pendant plus de dix ans. Ce climat a-t-il pu être influencé par la religion? Nous avons contacté plusieurs membres de la communauté mormone pour réagir à ces déclarations, mais personne n’a souhaité s’exprimer.

Pas même le porte-parole national de l’Église, Yves Weidmann. Celui-ci s’en tient à ses déclarations de vendredi dernier: «Il n’y a absolument aucun lien entre l’Église mormone et les abus commis sur ces enfants, c’est absolument contraire à notre doctrine, à notre vie de chrétiens», avait-il expliqué, précisant que le père violeur n’était pas actif dans l’Église depuis vingt ans et qu’il allait en être excommunié.

Des liens concrets

Pourtant, des liens concrets existaient bel et bien, selon des témoignages obtenus par «24 heures». Lorsque la deuxième fille a retiré sa plainte en 2015, la lettre de rétractation aurait été écrite par un membre de la communauté mormone d’Yverdon. Les fidèles de l’Église qui connaissaient la famille durant tout le temps qu’ont duré les mauvais traitements n’ont-ils vraiment rien vu? Question sans réponse pour l’heure.

L’Église mormone peut-elle être qualifiée de «mouvance radicale»? Sociologue des religions, Jörg Stolz temporise: «Les mormons sont un groupe fondamentaliste aux idées le plus souvent conservatrices et très axé sur les valeurs familiales, dit-il. Ils sont comparables en cela à certaines Églises évangéliques. Mais il est évident qu’on ne peut faire aucun lien ici avec les agissements d’un individu très malade.»

L’Église mormone serait-elle particulièrement nataliste? Quand des assistants sociaux «ont suggéré aux parents l’éventualité de recourir à la contraception, ils ont essuyé un refus motivé par des principes religieux», explique un connaisseur de l’affaire, confirmant un autre témoignage publié le mois dernier. Un texte sur son site officiel évoque une «obligation» d’avoir des enfants mais précise qu’il faut prendre en compte «la santé physique et mentale de la mère et du père ainsi que leur capacité de subvenir aux besoins fondamentaux» de leurs enfants.

Église «bienveillante»

«Évitons de prendre un cas particulier et d’en faire une généralité. On ne ferait pas mieux pour inventer une légende urbaine!» réagit le comédien Pascal Parizot. Converti au mormonisme à 22 ans, il y a plus de trois décennies, l’artiste de Corsier-sur-Vevey assure que son Église, dans laquelle il n’est plus actif aujourd’hui, «n’a rien d’une secte qui ferait pression sur les gens, au contraire! Je n’y ai rencontré que de la bienveillance. On y insiste sur le libre arbitre des personnes: les enfants n’y sont pas baptisés avant l’âge de 8 ans. Les règles de l’Église stipulent aussi que les membres doivent respecter les lois en vigueur dans chaque pays.»

Pour l’historien des religions Jean-François Mayer, «l’Église mormone est très missionnaire et prône des valeurs comme l’abstinence d’alcool et la natalité. Mais aux États-Unis elle bénéficie d’une reconnaissance sociale et il y a de vrais débats intellectuels en son sein: certains restent culturellement mormons tout en s’écartant des règles de leur Église. Sa doctrine se distingue de celles des confessions chrétiennes historiques, ce qui lui a valu le qualificatif de secte. Sur le plan sociologique, c’est plus compliqué: dans l’Utah, où elle a son centre, c’est la religion majoritaire.» Fondée par l’Américain Joseph Smith en 1830, l’Église compterait aujourd’hui 15 millions d’adeptes dans le monde, dont un demi-million en Europe et quelque 9000 adhérents en Suisse.

Enquête en cours

La religion n’aurait donc «rien à voir dans cette affaire», comme l’expliquait l’aînée des filles dans «L’Illustré» du 4 avril? Christophe Bornand, chef du Service de protection de la jeunesse (SPJ), nuance: «La religion était objectivement présente dans la vie de cette famille. À ce jour, il nous est impossible de savoir si la manière dont ces parents vivaient leur foi au quotidien a eu un impact sur l’éducation de leurs enfants.» Restent des questions, auxquelles l’enquête de Claude Rouiller apportera peut-être quelques réponses. (24 heures)

Créé: 15.04.2018, 17h08

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