«Les personnes sourdes devraient être libres de se réorienter»

FormationSourde profonde de naissance, Noha El Sadawy témoigne de son combat pour changer de parcours professionnel.

Noha El Sadawy dénonce la discrimination à laquelle sont confrontées les personnes sourdes en matière de choix professionnel.

Noha El Sadawy dénonce la discrimination à laquelle sont confrontées les personnes sourdes en matière de choix professionnel. Image: VANESSA CARDOSO/24HEURES

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Face à face, Noha El Sadawy et son interprète du jour s’entretiennent dans un ballet de signes. La langue maternelle de cette résidente du canton de Vaud, sourde profonde de naissance. «Est-ce que cela te va de poursuivre la discussion?» s’enquiert tout à coup Noha auprès de sa porte-voix. Normalement, les interprètes ne traduisent pas plus d’une heure d’affilée, car la tâche est éprouvante. Or la discussion se prolonge. «Nous formons une paire, je dois donc aussi veiller à son bien-être.» Un duo indispensable pour communiquer oralement avec des personnes ignorant la langue des signes.

Au quotidien, l’assistante en information et documentation, travaillant à 80% à l’Université de Lausanne, se passe d’un interprète. Mais ce soutien se révèle parfois indispensable. C’est le cas lors d’une formation. Lorsque Noha décide, fin 2015, d’entreprendre un certificat d’études avancées en médiation culturelle à la Haute Ecole spécialisée de suisse occidentale, à Lausanne, elle se tourne donc vers l’assurance-invalidité (AI) pour subventionner les frais d’interprète. Pour vingt-cinq jours de formation, ceux-ci s’élèvent à environ 43 000 francs. Les cours débutent puis, en février 2016, l’AI lui signale que sa demande est refusée. Pour l’étudiante de 36 ans, qui officie notamment comme guide pour le Musée Chaplin et désire renforcer son activité de médiatrice culturelle initiée il y a huit ans, c’est le coup de massue.

«Cela m’a mise en colère. On m’a refusé une aide pour cette formation sous prétexte qu’elle n’était pas en lien avec ma formation initiale. Si elles le souhaitent, les personnes sourdes devraient aussi avoir la possibilité de changer de parcours.» Avec l’aide d’un avocat, Noha, qui habite alors à Genève, fait recours devant la Chambre des assurances sociales. «Les juges ont rejeté le recours, arguant à tort qu’il n’y avait pas d’équilibre entre le coût de cette formation et le gain qu’elle pouvait apporter à ma cliente, comme si l’Office AI n’était pas lié par la Convention de l’ONU sur les droits des personnes handicapées, en vigueur en Suisse depuis 2014», relève Me Cyril Miz­rahi.

Conditions restrictives

Finalement, dix-huit interprètes se mobilisent bénévolement pour permettre à la jeune femme d’obtenir son certificat. «On trouvait cette décision injuste et on voyait tous un sens à cette formation, surtout que Noha était hypermotivée, relève Lorette Gervaix, qui a pris en main la coordination des interprètes et donné de son temps pour l’équivalent d’un mois de salaire. Mais c’était une situation exceptionnelle et on ne peut pas travailler gratuitement pour tout le monde, c’est pourquoi la situation doit évoluer, car ce cas est loin d’être isolé.»

La Fédération suisse des sourds confirme. Et si son service juridique a seulement traité deux ou trois cas en Suisse romande ces deux dernières années, c’est un nombre «non représentatif de la réalité», selon Marta Gerbershagen, responsable des affaires publiques. En cause? L’article 16 de la loi sur l’AI. Si un assuré souhaite se perfectionner dans un domaine professionnel autre que le sien, les frais supplémentaires (comme les frais d’interprète) seront pris en charge uniquement à condition que le domaine soit «approprié et convenable» et qu’il permette «de maintenir ou d’améliorer la capacité de gain».

Les collaborateurs des offices AI sont seuls juges de ce qu’impliquent ces critères. Même s’il existe un souci d’unité, l’appréciation de la loi fédérale peut donc varier. Responsable communication de l’Office AI pour le canton de Vaud, Dominique Dorthe met l’accent sur les «capacités scolaires, cognitives ou encore sociales de la personne pour parvenir au terme de sa formation». Et note que, au final, «c’est un ensemble de considérations liées aux caractéristiques individuelles qui sera déterminant».

A l’Office AI du canton de Genève, Anne Antille, responsable de la division réadaptation professionnelle, souligne que «la formation doit contribuer à l’employabilité de la personne et donc renforcer sa capacité de gain. Nous voulons éviter une incapacité de travail. Par exemple, si un employé de commerce veut se reconvertir en fleuriste, nous allons refuser une aide financière. La question de savoir si cela est juste relève d’un débat de société. Il n’appartient pas à notre institution d’y répondre, notre cadre légal dicte notre pratique.»

Ainsi, les personnes sont poussées à se tourner vers des milieux spécifiques. Et elles ne sont pas «autonomes dans leur choix professionnel», remarque la Fédération suisse des sourds. Celle-ci vient d’ailleurs de publier un rapport incitant le Département fédéral de l’intérieur à revoir l’article 16 et à tracer les conditions d’accès à un perfectionnement professionnel. «Choisir librement son travail est un droit de l’homme. De plus, ces conditions impliquent une discrimination et entrent donc en conflit avec la Convention de l’ONU», pointe Marta Gerbershagen.

La Suisse en retard

Pour Noha, la question se pose aussi en termes d’offre pour les personnes sourdes. «En Suisse, par rapport à la France ou aux Etats-Unis, il y a par exemple beaucoup de retard concernant l’accessibilité à la culture. Lorsque j’ai commencé il y a huit ans à mettre en place des projets pour les musées dans les cantons de Genève, puis de Vaud, rien n’existait. Car ce n’est pas la même chose pour une personne sourde de faire une visite avec un entendant ou avec une personne partageant son handicap. Avec moi, elle osera poser plus de questions et je sais les difficultés auxquelles elle doit faire face, notamment vis-à-vis de la lecture. Car la grammaire du français est différente de celle de la langue des signes.»

Noha aimerait aujourd’hui étendre ses projets à toute la Suisse romande. Pour tous ceux qui n’ont pas eu sa chance de «baigner dans l’art et la culture depuis l’enfance». Et pour que l’égalité s’impose, petit à petit, dans tous les domaines.

Créé: 15.05.2017, 13h49

Le monde du travail, parent pauvre de l’égalité

Cette année, le Département fédéral de l’intérieur (DFI) a fait de l’intégration des personnes handicapées sur le marché du travail un objectif prioritaire. Le 18 mai se déroulera la seconde journée de Conférence nationale sur le sujet. Réunissant des acteurs de différents milieux, celle-ci vise à définir des possibilités concrètes pour renforcer l’intégration professionnelle. Car «le monde du travail est l’un des domaines où il y a une véritable nécessité d’agir et où la Confédération dispose de réelles capacités d’intervention», écrit le DFI dans son rapport sur le développement de la politique en faveur des personnes handicapées, publié en janvier. Le document incite d’ailleurs les cantons et communes à «développer des réglementations obligeant les autorités et les entreprises de droit public à engager plus de personnes handicapées et à prendre des mesures d’intégration». Et de souligner que les employeurs sont «très réticents» à engager ces personnes car «ils doutent de leur productivité, voire redoutent de les côtoyer». Seule la Confédération étant contrainte par la loi d’assurer des chances égales aux personnes handicapées lors de l’engagement de collaborateurs.

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