La peur d’une LAMal Bis enterre l’assurance dentaire

SantéLe «non» atteint 57,5%. Partisans et opposants estiment que les Vaudois ont voté avec, en tête, l’augmentation constante des primes d’assurance-maladie. La droite milite pour des prêts

Le comité d’initiative estime que son initiative était «un contre-modèle à la LAMal, avec un financement en fonction des revenus de chacun».

Le comité d’initiative estime que son initiative était «un contre-modèle à la LAMal, avec un financement en fonction des revenus de chacun». Image: Keystone/Laurent Gilliéron

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En 2014, les Vaudois avaient accepté l’idée d’une caisse maladie unique et publique par 56,24% des voix, pour dire «Adieu» au système d’assurance de base de la LAMal. Mais le projet avait été balayé au niveau fédéral. Ce dimanche, les mêmes Vaudois ont voté contre une assurance cantonale obligatoire pour les soins dentaires à 57,57%. La participation a été de 55,7%.

Les votants ont donc enterré l’idée soutenue par la gauche, certains syndicats et plusieurs associations. Ceux-ci dénoncent les moyens financiers de leurs adversaires, ainsi que «les conséquences de 30 ans de néolibéralisme qui ont forgé le chacun pour soi dans notre société», selon les mots du député SolidaritéS Jean-Michel Dolivo. Le soutien du Conseil d’État, porté par le socialiste Pierre-Yves Maillard, n’a donc pas suffi. Et la victoire est claire pour les dentistes, les partis de droite et les associations patronales.

Comment expliquer ce refus? Tous les acteurs de la campagne donnent un même argument: la hantise de créer une deuxième LAMal, où les primes augmentent année après année. Et pourtant, les partisans disent que leur initiative était «un contre-modèle à la LAMal, avec un financement selon le revenu, au lieu d’une facture identique pour chaque tête», selon Pierre Conscience, le coordinateur de leur campagne.

Pierre-Yves Maillard fait une analyse similaire: «Poser le principe d’une assurance obligatoire après vingt ans de dérives de la LAMal était compliqué. La crainte explique une partie du refus.» Même constat chez les opposants qui estiment que la cotisation salariale de l’assurance dentaire aurait représenté une «13e prime LAMal». «Le peuple a bien compris que, dans un système où tout le monde paie, il y a un emballement», commente le député libéral-radical Guy-Philippe Bolay. Mais pour son président de parti, le conseiller national Frédéric Borloz, le problème était plus global: «L’incertitude sur les soins couverts par l’initiative et son coût élevé ont entraîné de nombreux doutes et, au final, un refus.»

Désormais le comité d’initiative attend de voir les résultats des initiatives similaires à Genève, à Neuchâtel, en Valais et au Tessin. Mais dans l’immédiat il tourne son regard vers les gagnants du jour. «Au cours de cette campagne, les opposants sont passés d’un discours «Tout va bien» à un discours conscient des problèmes d’une catégorie de la population qui ne bénéficie pas des régimes sociaux pour couvrir ses soins dentaires», note Alberto Mocchi, le président des Verts.

«Tout dépend du Parti libéral-radical et de l’UDC, s’ils sont prêts à mettre en place des aides ciblées, comme ils ont dit qu’il le fallait», souligne Pierre-Yves Maillard. Lui se dit «ouvert à tout», même s’il souligne que le Grand Conseil doit encore se prononcer sur la loi sur la santé bucco-dentaire présentée l’an dernier. Celle-ci prévoit un modèle cantonal de prophylaxie pour les enfants, un soutien financier aux cas les plus lourds et une taxe sur les boissons sucrées de 30 centimes par litre.

Des prêts sans intérêts

Hors de question, selon Frédéric Borloz! «Le Conseil d’État doit retirer sa loi et attendre des propositions venant du parlement.» La seule piste évoquée ce dimanche, c’est de créer des prêts sans intérêts, versés par l’État. «Cela permettrait de passer un cap difficile dans une vie, explique Guy-Philippe Bolay. Cela pourrait se faire sur le modèle de l’assistance judiciaire, pour ceux qui peinent à payer les frais de justice.» Les dentistes, eux, militent pour améliorer la prise en charge des personnes âgées dans les EMS. Une autre piste existe, mais pour les enfants: «Il existe une disparité dans les soins dentaires scolaires et le soutien financier aux soins dentaires fournis par les communes. Il faudrait coordonner leurs compétences dans ce domaine.»


Interviews

Brigitte Crottaz, Conseillère nationale socialiste

«L’image des dentistes est passablement ternie par leur campagne très violente

Comment expliquez-vous ce résultat? Par la peur. C’est l’élément qui a fait changer d’avis passablement de gens au dernier moment. La peur probablement financière, surtout, puisqu’il n’y en avait d’autre à avoir. La peur d’avoir un système qui ressemble à la LAMal. Les opposants ont essayé de dire à tout moment que les coûts d’une assurance dentaire allaient être exponentiels, alors que nous tablions sur une diminution des frais sur la durée. Les seuls arguments qui ont un peu découragé les gens, ce sont essentiellement les arguments financiers. Mais aussi peut-être quelques arguments fallacieux sur le plan médical, lorsque nos opposants ont affirmé qu’il n’y avait aucun problème en lien avec la santé.

Les Vaudois avaient accepté la caisse unique. Comment expliquer ce vote différent sur un sujet de santé?

Peut-être par le même raisonnement: le ras-le-bol de la LAMal. C’est clair que la LAMal est une chose dont tout le monde aimerait se débarrasser d’une façon ou d’une autre, dans son financement, mais dans ses réalisations aussi. C’est peut-être également le ras-le-bol de la solidarité. Par la LAMal, on est très solidaires, même quand on n’a pas les moyens de l’être. Les Vaudois ont peur que cette solidarité les emmène sur le même chemin que la LAMal.

Comment les dentistes ressortent-ils de cette campagne?

Leur image doit être passablement ternie par cette campagne très violente qu’ils ont faite. Nous avons dit plusieurs fois que cette initiative n’allait pas à l’encontre des dentistes. Ce sont eux qui se sont mis dans cette opposition constante et qui ont engrangé beaucoup de moyens de façon obligatoire auprès de leurs membres pour combattre l’initiative. Ils ne ressortent pas très grandis, avec l’image de professionnels qui se seraient dit: «Nous payons tout ce que nous pouvons pour continuer à bien gagner ensuite. Car sinon nous gagnerons moins avec cette initiative.»

Il y a quand même six Vaudois sur dix qui ont suivi le conseil de leurs dentistes. À vous entendre, leur image n’est ternie qu’auprès de 43% de la population…

Je ne suis pas sûr que les gens qui ont voté contre l’initiative soient enchantés de la campagne qu’ont faite leurs dentistes. Je pense que l’étude publiée par les dentistes, qui dévoile 25% de renoncement aux soins, montre que certains se sont fait une raison en allant se soigner à l’étranger et ont voté contre une assurance. Mais ils n’auront pas fait grand cas de l’avis de leur dentiste.


Bertrand Dubrez, Président de la Société vaudoise des dentistes

«L’agressivité à l’égard de la profession de dentiste est en contradiction avec la satisfaction des patients»

Est-ce un bon résultat, 57% de refus?

On peut toujours espérer faire mieux, mais je retiens surtout le résultat final: les Vaudois n’ont pas retenu le dispositif d’assurance qu’on leur proposait. C’est une satisfaction. Nous sommes convaincus qu’il n’aurait pas répondu au problème de l’accès aux soins pour certaines catégories de gens. Face à des initiants qui parlaient de soins gratuits, c’est difficile d’argumenter. Les soins ne sont jamais gratuits.

L’image des dentistes sort-elle écornée de la campagne?

La profession a subi beaucoup de critiques et son image en sort sans doute écornée. Nous ne le comprenons pas très bien: nous avons lutté toutes ces dernières années pour améliorer la santé bucco-dentaire en partenariat avec l’État. Les résultats sont parmi les meilleurs qu’on puisse espérer. L’agressivité manifestée à l’égard de la profession est en contradiction avec la satisfaction que manifeste la majorité des patients vaudois, satisfaction plus élevée que dans la plupart des autres pays européens.

Quelle alternative proposez-vous pour ceux qui peinent à payer leurs soins?

Plusieurs projets ont été gelés à cause de cette campagne, notamment pour améliorer la prise en charge des jeunes. Il y a aussi un grand projet de notre faîtière nationale qui vise à promouvoir les soins dans les institutions, les EMS en particulier. Nous aurons l’opportunité de redémarrer ces projets. En espérant que nous ayons une bonne écoute du pouvoir politique et que nous puissions cibler les besoins des catégories de la population qui nécessitent une aide.

Vos adversaires estiment que vous avez investi un demi-million de francs dans cette campagne. Est-ce le cas?

Le chiffre me paraît surprenant et exagéré. Notre organisation avait mis sur pied une provision financière. Nous avons contribué à hauteur de 500 francs par membre actif, environ 230.

Distribuer des informations sur la votation à vos patients, était-ce vraiment fair-play?

Nous nous sommes contentés de livrer des éléments factuels qui avaient besoin d’être diffusés. Je n’ai pas l’impression que la profession ait voulu donner une direction politique particulière. Il s’agissait de relever que des systèmes équivalents à l’assurance qui était proposée existent à l’étranger, mais ne résolvent pas tous les problèmes. Il nous semblait important de faire prendre conscience que, grâce à la prophylaxie, nous avons beaucoup avancé, et que ce n’est pas un système d’arrosoir qui permettra de progresser encore.

(24 heures)

Créé: 04.03.2018, 21h38

La prise de conscience d’une réalité dramatique

Commentaire de mathieu Signorell, Politique vaudoise

La campagne, rude, sur les soins dentaires aura eu un mérite: faire prendre conscience à tous les acteurs politiques et médicaux des difficultés parfois dramatiques d’une partie de la population face à la facture du dentiste. Depuis le dépôt de l’initiative en 2014, ses opposants ont clamé qu’une refonte profonde du système n’était pas une priorité, en l’absence de vrai problème.

Le nombre de témoignages et d’exemples statistiques révélés pendant cette campagne (par les médias et, paradoxalement, par les dentistes eux-mêmes) a obligé les opposants à changer leur discours. Il est désormais évident qu’environ 70 000 Vaudois sont si pauvres que l’État doit payer leurs factures. De plus, entre 3% (selon l’OFS) et 25% (selon les dentistes) des Vaudois ont déjà renoncé aux soins par manque d’argent. Le visuel de campagne des dentistes («Ne changeons pas un système qui fonctionne») s’est donc révélé erroné. Reste à savoir comment cette prise de conscience se transformera en actes politiques.

Les Vaudois, qu’ils aillent ou non chez le dentiste, attendent avec impatience des propositions concrètes et étayées des gagnants du jour, qui n’avaient pas voulu du contreprojet du Conseil d’État.

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