Pierre-François Sauter filme Chauderon, New York adore

TrajectoireSon histoire de pompes funèbres lui vaut d’être invité par le select MOMA. Comment est-il arrivé là?

Pierre-François, réalisateur de Calabria, dans son bureau de Chauderon.

Pierre-François, réalisateur de Calabria, dans son bureau de Chauderon. Image: ODILE MEYLAN

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À la cinquantaine, le Lausannois Pierre-François Sauter promène sa silhouette bonhomme et urbaine avec, dans les yeux, des promesses d’horizon infini. Et plus précisément d’Atlantique. Calabria, son deuxième film au budget d’environ 500’000 francs, lui vaut d’être invité la semaine prochaine par le MOMA à New York. «Un cadeau fantastique, ils prennent tout en charge, durant quatre jours. J’ai déjà des rendez-vous avec des producteurs californiens, ça ouvre des perspectives. Les festivals, c’est aussi casser la solitude de l’écriture.» Le cinéaste ignore pourquoi le MOMA, prestigieuse institution, s’est intéressé à son documentaire poétique sur les Pompes funèbres lausannoises. Même si le Musée d’art moderne est réputé pour ses passions éclectiques. Ainsi de sa programmation actuelle, de métrages Paramount restaurés par Martin Scorsese à bientôt, une Quinzaine du documentaire mondial.

Certes, dans Calabria, le voyage initiatique en Italie du cercueil d’un immigré a pu toucher par sa touche «Little Italy», son lyrisme musical, ses apartés d’hommes en costard-cravate noir, ses conversations avec un cadavre omniprésent. Le spectre des Corleone hanterait-il? La proposition ne pouvait pas se refuser. De toute façon, les festivals, c’est le quotidien de Pierre-François Sauter depuis deux ans. L’auteur, ancien graveur, vit désormais de son art. «Bon, New York… ça ne paie pas le loyer, sourit-il. D’autant que je vais bientôt couper le cordon avec Calabria qui aura tourné dans près de trente festivals, eu des prix à Montréal ou Lisbonne. À chaque sélection, cela donne des points qui en retour, permettent de calibrer la subvention.» A l’entendre, le calcul paraît aussi complexe qu’une feuille d’impôt. «Les taux annuels varient suivant le nombre de films dans l’enveloppe, selon la cote des festivals aussi. Tiens, j’ai été invité par le Yamagata Hanagasa Matsuri Festival au Japon. Manque de chance, sa cote venait de baisser. Par contre, une sélection dans la compétition internationale de Visions du Réel vaut de l’or.»

En route pour le Cap-Vert

Autres revenus, les prix. «Là encore, c’est la loterie. Calabria a été joliment primé en Argentine. Mais avec la dévaluation, grimace-t-il, il s’agissait plus d’un gain honorifique.» Outre les bourses, les aides et subventions fédérales, cantonales, l’«indispensable apport de la RTS» et autres mannes, le salaire de quelques projections débats à l’étranger remplit encore la marmite. «Le danger, c’est de se perdre dans cette quête chronophage puisque je m’occupe de tout.» Et de rire: «Je n’ai pas de «Manager World Sales», juste une maison de production, Le Laboratoire Central. De là, il faut savoir passer à de nouveaux projets.»

Et repartir dans la paperasse. «Mon prochain film, Far West, au Cap-Vert, vient d’être adoubé, un autre recalé.» Entre deux dossiers, les alizés de Cesaria Evora balaient les piles et redonnent de l’énergie. «Le Cap-Vert, j’y vais en mars. Mon idée, c’est de suivre des communautés de pêcheurs en péril.» Pour y arriver, il lui faudra ramer. «Je ne m’attendais pas à ce que le métier de cinéaste passe par ces travaux administratifs. Moi, je préfère écrire, réfléchir, filmer les gens…» Au grand jamais il ne se risquerait à se plaindre. «Quand j’ai annoncé mes intentions d’être cinéaste, tant de gens m’ont promis l’enfer! Il y a aussi tant de joie à partager sa vision du monde.»

Quand le quinquagénaire déplie son histoire, sa carte géographique balise les continents. «Une enfance au Mozambique. Avec mon frère, nous étions les seuls Blancs dans la classe. Des parents soixante-huitards, un père théologien engagé dans le Mouvement de Libération, ma mère journaliste.» A la maison sévit une cinéphilie aiguë. «Nous regardions beaucoup d’Ingmar Bergman, de Tarkovski. Stalker reste un de mes films préférés. J’aime aussi ses écrits, Le temps scellé.» De retour en Europe, il habite Lisbonne, Milan, Bruxelles, se forme aux beaux-arts. «Je travaille dans des ateliers de gravure, c’est beaucoup de solitude.»

En 1995, un stage à la télévision belge le lance dans le documentaire. Des collaborations à l’impertinent Strip-Tease esquissent une voie, une quarantaine de portraits pour la SRF le confortent. «Mais je suis peut-être un lent.» Calabria exigera dix ans de gestation. «D’avoir grandi ici et là, m’a sans doute donné une grande souplesse d’adaptation.» Et quelques idées précises. «J’admire ces réalisateurs portugais, les enfants de Manoel de Oliveira, les Pedro Costa, Miguel Gomez, qui concilient austérité de finances et richesse d’auteurs. Je suis partisan d’un cinéma exigeant qui fait confiance à l’intelligence du spectateur. Le public possède une subtilité sous-estimée, on le méprise en lui donnant des films prémâchés!»

Le challenge s’avère costaud. «Parfois j’ai l’impression que ma volonté de durer est testée en permanence. Il faut y croire.» Se prendre au sérieux? La formule lui semble trop pompeuse pour ses épaules. «J’ai décidé d’un espace «bureau» à la maison, c’est aussi la chambre de mon fils. C’est important pour moi d’avoir une zone. Sinon, je commence à douter, les pressions économiques, sociales même, prennent le dessus.» Le scénariste s’astreint à une discipline rigoureuse. À l’aube de la maturité, avec une audace sereine, il affirme aussi la nécessité absolue de savoir ne rien faire. «David Lynch le professe.» Et de louer le visionnaire qui en état de conscience éveillée, attrape au vol des idées comme des poissons rouges dans un bocal.

Autre pêche miraculeuse, «la romancière Marie Darrieussecq qui avouait marcher beaucoup pour laisser aller son imaginaire». Autour de lui, Pierre-François Sauter a vu des potes larguer leur rêve d’artiste pour se caser dans le modèle de vie traditionnel, famille, job stable. Lui ne cultivera pas de regret. Tout a coïncidé, en 2016, la sortie de Calabria et la naissance d’un enfant. Un peu de psychanalyse de bazar ne lui semble pas si incongrue. «Des amis m’ont fait remarquer qu’avant d’être père, je n’aurais certainement pas pu filmer la mort ainsi. Une histoire de vie, sans doute.» Comme celles qu’il veut raconter. (24 heures)

Créé: 11.02.2018, 09h04

En chiffres

1966 Pierre-François Sauter naît à Pully, le 20 février. Départ pour le Mozambique, et une enfance vécue durant la guerre d’indépendance.

1977 Le retour en Suisse est très douloureux. Mais il expérimente un antidote radical: «Beaucoup de musique punk!»

1985 Débarque à Lisbonne, où il ne découvre pas que la gravure mais aussi toute une vie nocturne. De quoi s’initier à la saudade et au portugais.

1995 L’artiste arrive à Bruxelles: «Objectif cinéma!» Il ne fera pas l’INSAS, école aux élèves très courue, mais trouve un savoir-faire inédit en Suisse.

2018 Calabria, qui a attiré 2000 spectateurs romands, est projeté au MOMA, à New York, le 19 février.
www.lelaboratoirecentral.com

«Le film qui a changé ma vie»

«Après réflexion, je dirais que les films de Robert Bresson (ndlr. 1901-1999, auteur désormais mythique de 13 films, dont Pickpocket, Un condamné à mort s’est échappé, L’argent) m’ont quand même beaucoup marqué. Je les revois souvent, ils continuent à m’impressionner.» Le cinéaste explique encore combien ses œuvres «poussent à aller plus loin, provoquant chez le spectateur l’émotion qui donne la profondeur.» Et de préciser: «Je viens de revoir Au hasard Balthazar(ndlr. avec Anne Wiazemsky, alors compagne de Jean-Luc Godard), un film génial, qui n’a pas pris une ride, bien qu’il date de 1966. Bresson veut débarrasser le cinéma de ce qui paraît théâtral. Il travaille beaucoup avec des non professionnels, pour garder l’intensité du «réel». Modestement, je me sens proche de sa recherche. J’essaie que mes acteurs ne «jouent pas aux clowns» comme dit Sharunas Bartas.» Lui qui hésite à passer à la fiction, s’en méfie, dit aussi trouver chez Bresson, «cinéaste-monde», un encouragement à braver sa peur de perdre en authenticité ce qu’il gagnerait en poésie. Un scénario à suivre.

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