«La politique, ce n’est pas un jeu d’alliances vide de sens»

PolitiqueLe résultat des élections pourrait fragiliser l’esprit de compromis qui a réussi au canton. Son président, Pierre-Yves Maillard évoque ce «risque réel». Interview.

Pierre-Yves Maillard décidera au printemps s’il briguera un nouveau mandat au Conseil d’Etat: «Personne n’est indispensable.»

Pierre-Yves Maillard décidera au printemps s’il briguera un nouveau mandat au Conseil d’Etat: «Personne n’est indispensable.» Image: PHILIPPE MAEDER

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- Même face à une droite en partie désunie, la gauche vaudoise n’a pas échappé à un tassement. La sanction d’une mauvaise campagne?

- On a reculé un peu, mais de très haut. En 2011, le PS vaudois avait obtenu son meilleur score de ces trente dernières années et un des plus hauts du parti en Suisse. Dans ma position, je ne vais pas distribuer aujourd’hui les bons et mauvais points. Il faut par contre constater que cette campagne a été dominée par un seul sujet, sans que s’impose de proposition concrète sur les enjeux essentiels. Les élections passées, les annonces de licenciements collectifs se multiplient. Que feront les forces politiques avec le franc fort et nos relations avec l’Europe? Qui le sait après ces élections? Ce fut une campagne de beau temps. On a ignoré les défis de ces dix à vingt prochaines années: l’Europe, la démographie vieillissante, l’emploi. Sur cette base, les victoires ou les défaites ne sont guère durables.

- A droite, on chante déjà le déclin de la gauche.

- C’est de bonne guerre. Mais objectivement, sur la longue durée, il y a une stabilité de la gauche, pas de déclin. Aux élections fédérales, le PS, les Verts et l’extrême gauche ont culminé parfois à 40%. Sinon, ils naviguent depuis vingt-cinq ans entre 35 et 40%. Le changement, c’est le passage de l’extrême gauche de 8% à moins de 3%. Elle est toujours plus trotskiste et toujours moins populaire…

- Majoritaires au Conseil d’Etat depuis 2011, le PS et les Verts vaudois assument des responsabilités accrues. Perdent-ils du profil?

- Le risque est réel. Mais pour établir ce lien, il aurait fallu que la campagne des fédérales se soit jouée sur des sujets cantonaux, or ça n’a pas été le cas. S’agissant d’élections fédérales, le bilan du Conseil d’Etat n’a pas été évoqué. Je respecte cela. Mais ce bilan peut être assumé avec fierté. On a relancé les investissements pour préparer l’avenir (EMS, gymnases, transports performants). Les chiffres de sécurité sont bons. On a initié des processus inédits favorables aux salariés, avec les PC famille et les allocations familiales. On a forgé des compromis sensibles – «Sauvez Lavaux», la fiscalité des entreprises. On a assaini la caisse de pension. Tout ça en conservant des finances saines.

- La réforme fiscale des entreprises soulève de vives critiques à gauche. Un réflexe passéiste?

- Je défends cette réforme avec une conviction forte. Si une votation a lieu, elle permettra quelques clarifications nécessaires. Quand on prétend qu’il s’agit de cadeaux fiscaux aux multinationales, c’est un mensonge crasse. La loi votée augmentera de 40% la pression fiscale sur les multinationales concernées et elle baissera d’autant la pression fiscale sur les PME et entreprises vaudoises. A lui seul, le taux unique réduit la concurrence internationale. Dans le paquet, nous créons un bouclier social qui protégera les ménages contre le risque de payer plus de 10% de leur revenu en primes maladie. Cette revendication socialiste est intégralement réalisée. Nous augmentons encore les allocations familiales. Le débat sur la RIE III est utile pour tout le mouvement ouvrier et socialiste. Avec une fiscalité modérée, nous prenons le parti de la défense de l’emploi. Nous défendons les salariés, ceux du public et ceux du privé, exposés à la plus grande précarité de l’emploi et à l’érosion de leur pouvoir d’achat.

- L’UDC vaudoise, aussi forte que le PS, cherche sa place. Portée par le succès du parti suisse, troublera-t-elle le climat consensuel vaudois?

- Ce n’est pas que le problème de l’UDC. Avec une gauche majoritaire au Conseil d’Etat et la droite qui domine le Grand Conseil, j’ai proposé une législature fondée sur des compromis dynamiques. Le PLR l’a admis et jusqu’à présent ça a fonctionné. On se bagarre pour trouver les solutions; quand elles sont ficelées, elles tiennent. Il y a un risque que les succès de la droite aux fédérales remettent tout en question. Deux tests donneront vite le ton: le budget et la politique du logement.

- La droite a l’esprit revanchard. Ça transpirait après la victoire d’Olivier Français. La priorité qui a été donnée à la recherche des équilibres est-elle compromise?

- Beaucoup pensent manifestement à reconquérir tout le pouvoir. Mais le pouvoir, c’est une responsabilité. Et je rappelle que notre contrat avec le peuple ne s’est pas arrêté le 18 octobre. Un programme de législature nous engage tous face aux Vaudois jusqu’en 2017. Laissons les partis préparer les élections et faisons le nôtre, et pas seulement dans les effets d’annonce. Il sera aussi de notre devoir de signaler les enjeux et les menaces pour l’avenir du canton. Il se porte bien mais il y a des risques. Nous devons les anticiper et les traiter.

- On vous sent irrité?

- Il y a eu des petites phrases malheureuses. La politique n’est pas un jeu d’alliances vides de sens. Prenez nos liens avec l’Europe. Le sauvetage des bilatérales était et reste un sujet clef pour le Conseil d’Etat et toutes les forces qui le composent. Au contact avec les entreprises lémaniques, je vois à quel point c’est existentiel. Nous devrons revoter et ce sera serré. Avec un partisan de l’initiative UDC du 9 février au sein du Conseil d’Etat, nos règles nous auraient empêchés de nous engager la dernière fois, et nous ne pourrions pas le faire lors du match retour. Quand on fanfaronne sur de futures alliances on devrait aussi penser à ça.

- L’esprit de compromis qui a soufflé sur le canton profite à la droite, pas à la gauche. Une surprise?

Il faut savoir saluer l’autre camp quand il évolue bien. Le PLR, en terres vaudoises, a laissé au vestiaire l’agenda néolibéral, et ça lui réussit. En homme de gauche pragmatique, je m’en réjouis. Je me suis politiquement construit contre la libéralisation du marché de l’électricité; la privatisation de la Poste et des CFF; le relèvement de l’âge de la retraite; la vente de la BCV à Credit Suisse. Le retour à une politique plus centriste du PLR réduit sans doute la mobilisation à gauche. Mais si ça va trop loin, c’est le centrisme qui sera mis au vestiaire.

- Avec seulement un petit tiers des suffrages à eux deux, le PS et les Verts doivent-ils revendiquer à tout prix la majorité au Conseil d’Etat?

- Pas forcément. Il faut une certaine cohérence. Une majorité au Conseil d’Etat n’est souhaitable que si elle s’appuie sur une députation capable de peser lourd au Parlement ou de se mobiliser pour un référendum. Je peux m’imaginer que les conditions ne soient plus réunies. Je ne veux pas vivre les déboires de la majorité rose-verte du Conseil d’Etat bernois: le Parlement l’a privait de moyens et l’acculait à des mesures d’austérité brutales. Il faut laisser le camp majoritaire assumer une telle politique.

- Les résultats des élections fédérales pèseront-ils sur votre décision de solliciter un nouveau mandat?

- J’ai été minoritaire avec de l’influence, je suis majoritaire sans les pleins pouvoirs. Les deux scénarios me vont. En revanche je n’assumerai pas des politiques aux antipodes de mes convictions. Ma conception de la politique dépasse les aléas des majorités. Je reçois un mandat, je suis en mission pour obtenir des résultats qui tiennent compte de l’intérêt général. On a construit 22 EMS en dix ans, on a sorti 2500 jeunes de l’aide sociale pour les amener vers l’apprentissage; on donne un sérieux coup de pouce à l’emploi en révisant la fiscalité des entreprises. Le peuple vous donne des responsabilités et vous faites œuvre utile pour le canton.

- Votre décision est-elle prise?

- Non, je la prendrai au printemps. J’aurai eu un débat avec mon parti. Sauver la majorité n’est pas un motif suffisant. Que veut-on en faire? Se donne-t-on les moyens de progresser? Le souci de la relève est aussi important. La démocratie a besoin de changement.

- Le président du PS Christian Levrat s’inquiète que les socialistes vaudois puissent perdre leur locomotive.

-Je connais son soutien, mais je reste lucide. Personne n’est indispensable. Par contre j’aime ce que je fais, même quand c’est dur. Aujourd’hui, je peux juste garantir de m’engager à fond jusqu’au bout et de secouer les forces politiques obnubilées par la seule conquête du pouvoir sans dire ce qu’elles veulent en faire. Ce débat aura lieu. Je ne veux pas laisser le canton retomber dans les affres des années où la majorité écrasait l’autre bord.

-La gravité, c’est la marque de votre présidence du gouvernement?

-La politique est un art sérieux que je fais avec plaisir. On ne la fait bien qu’avec la raison, en analysant les enjeux à partir des faits, puis il faut la force de concrétiser des solutions. Quand les conditions deviennent défavorables, il faut des idées claires et défendre des projets réalistes. C’est ma manière de faire de la politique.

Créé: 12.11.2015, 17h25

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