Comment faire aboutir un projet éolien en sept étapes

EnergiePendant qu’on se déchire autour des projets éoliens vaudois, ailleurs on étudie ce qui rend les hélices acceptables par les riverains. Une science qui pourrait éviter bien des écueils.

Le parc éolien de Mont-Crosin (BE) a su multiplier les facteurs d’adhésions individuelles: agriculteurs, communes, habitants.

Le parc éolien de Mont-Crosin (BE) a su multiplier les facteurs d’adhésions individuelles: agriculteurs, communes, habitants. Image: OLIVIER BORN

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Pourquoi est-ce que l’éolien s’empale en Suisse? Qu’est-ce qu’il s’y fait mieux ou moins bien qu’à l’étranger? Ces questions sont au cœur du projet de recherche du professeur Pierre-Henri Bombenger et de la doctorante Adeline Cherqui, deux spécialistes rattachés à la HEIG-VD. Tandis que le débat éolien agite les crêtes vaudoises, ils ont fait de la comparaison des méthodes d’implantations des mâts un sujet de recherche novateur qui a réuni la semaine dernière un véritable conclave d’experts en la matière à Lausanne.

Les solutions pour faciliter et faire accepter des projets éoliens existent. En voici un florilège.

Tenir compte de l’aspect social

Alors que des géants de l’électricité ont multiplié les projets éoliens gigantesques sur le continent américain, sans avoir trop besoin de se soucier des citoyens quand l’autorisation dépend des États ou des provinces, et non des petits villages comme en Suisse, les dernières années ont vu des exceptions. «Ces dernières années, la Colombie-Britannique ou la Californie sont des territoires où la dimension sociale est prise en compte, souligne l’enseignant. On cherche à intégrer la sensibilité environnementale et les demandes des collectifs locaux. Ce qui se passe là-bas est précurseur, et il faudra l’étudier de près. Chez nous, cet aspect n’est pas intégré aux dispositifs légaux.»

Faire valoir l’ancrage local

Le parc passe-t-il mieux quand l’entreprise est du coin? Peut-être bien. Ces dernières années ont vu se multiplier le modèle qui est devenu classique en Europe et ailleurs: des entreprises de petite taille, souvent actives dans des domaines éloignés de l’énergie, investissent dans des projets réduits (10-20 hélices) quand le monopole d’État disparaît. «Le fait d’être une entreprise de la région aide, relève Adeline Cherqui. On a vu un cas sur Vaud, où l’opposition locale semblait plus faible parce que l’entreprise est en mains des communes.» Pierre-Henri Bombenger abonde. «C’est une particularité suisse, les promoteurs sont majoritairement des entreprises privées, à ancrage régional, et dotées de capitaux publics, comme les Services industriels. Mais, curieusement, très peu jouent la carte de la production locale par les locaux.»

Bâtir des parcs intercommunaux

Autre exemple d’outre-Atlantique. Pour avoir une mainmise sur ce qui se passe, des communes de Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent ont lancé leur propre structure. «Plusieurs dizaines de communes se sont regroupées pour disposer d’un capital d’investissement, explique Pierre-Henri Bombenger. Elles ont réussi à financer 50% du capital de certains parcs.» Une approche encore inédite en terres romandes, pourtant accoutumées aux structures intercommunales. «Sur Vaud, l’investissement des communes politiques reste faible.» Adeline Cherqui renchérit: «Il y a eu un essai sur le canton de Berne, afin de faire participer les communes qui n’auraient pas d’éoliennes sur leur territoire mais qui sont aussi concernées. Une façon de redistribuer les intérêts à ceux qui sont impactés. Finalement, cela ne s’est pas concrétisé.»

Lancer des projets citoyens

Dans la région de Redon (Ille-et-Vilaine), l’association Énergie partagée a été lancée par des habitants sans interventions publiques. Une forme de coopérative qui a trouvé ses propres investisseurs dans le périmètre, monté son bureau d’études et multiplié les projets de parcs. Son capital est soit levé sous forme de crowdfunding, soit ouvert aux individus comme aux entreprises. Et ça marche. «Il y en a de plus en plus, mais l’investissement participatif reste toutefois rare dans l’éolien», relève Pierre-Henri Bombenger.

Suivre l’exemple de Mont-Crosin

«Le parc éolien de Mont-Crosin est celui qui a le mieux réussi parmi ceux qu’on a étudiés», sourit Adeline Cherqui. «Ça ne s’est pas reproduit depuis. Mais c’est un chef de projet qui vient de l’aménagement du territoire, pas de l’énergie, enchaîne Pierre-Henri Bombenger. Il a construit les bases d’une insertion territoriale.» Un projet élaboré pas à pas. D’abord négocier l’emplacement de chaque hélice avec chaque agriculteur (dans un champ facile à faucher, contre une rente annuelle, etc.), ensuite pousser les communes à travailler entre elles et à monter un projet touristique qui rapporte aux particuliers. Bref, multiplier les facteurs d’adhésions individuelles. À la différence de la plupart des autres projets, romands surtout, les rentes que touchent les communes partenaires (imposition, droit du sol, etc.) ne disparaissent pas ici dans les comptes communaux. «Les gens savent à quoi sert l’argent, il y a une affectation précise et les habitants peuvent faire un lien direct», souligne Adeline Cherqui.

Imiter la diplomatie de l’érable

Au fur et à mesure des appels d’offres, la politique québécoise s’est adaptée à l’évolution des demandes des populations. Les projets éoliens valorisant les entreprises régionales ont été favorisés. Une directive ministérielle a harmonisé les mesures de compensations entre communes. Chacune a pu négocier ce qu’elle voulait auprès du promoteur. «Il y a aussi plus de transparence qu’en Suisse», résume le chercheur. Le taux de rentabilité effectif est connu du distributeur, qui le communique. Il y a un dispositif d’information ministériel autour des projets éoliens. Le système québécois multiplie aussi les rouages, faisant paradoxalement avancer les dossiers plus vite avec une adhésion plus large. En parallèle à la progression normale, à la moindre demande, chaque projet peut entraîner une audience de justice, avec audition des témoins et production de toutes les pièces en public. «Ça permet aux gens de s’exprimer», souligne la chercheuse. Résultat? Avec les années, le taux de contestation en justice a chuté.

Développer une filière

Si l’on admet que l’atome français doit en partie son adhésion au tissu économique local et à la forte implantation des salariés de sociétés affiliées au nucléaire, alors l’éolien a du pain sur la planche. À ce jour, seuls le Danemark et l’Allemagne ont réussi à développer leur propre filière industrielle, notent les chercheurs. Et si les pièces à basse valeur sont notamment produites en Espagne, les brevets et mécanisme de pointe sont développés sur place. Le capital aussi.

Créé: 07.05.2018, 06h34

En chiffres

19



Le nombre de parcs éoliens retenus par la planification vaudoise. Les plus avancés en sont à leur deuxième passage devant le Tribunal cantonal. Dans la transition énergétique, la totalité de ces projets représente l’équivalent de la dépendance du canton au nucléaire.

37



C’est le nombre d’éoliennes actuellement en fonction en Suisse. Elles représentent 0,2% de la consommation électrique nationale.

4,5



En France, l’éolien a fourni 3,9% de l’électricité du pays en 2016, et 4,5% en 2017. L’essentiel des parcs se situe entre le Nord et la Champagne. Au Canada, autre pionnier éolien, les hélices fournissaient 4,7% de la production en 2016, principalement au Québec.

La méthode suisse manque de touche humaine

Si l’éolien rame sur les crêtes, c’est peut-être parce que l’approche reste très légaliste et la communication souvent opaque, avancent les experts. Résumons: le projet est élaboré par les promoteurs, étudié et validé par l’État (aménagement, impact sur la nature, etc.), puis mis à l’enquête et alors seulement communiqué dans son entièreté. «On peine à intégrer les aspects sociaux dans les procédures légales, estime le chercheur Pierre-Henri Bombenger. C’est peut-être difficile dans les questions d’affectation, mais pas impossible dans les dimensions directrices.» La doctorante Adeline Cherqui va dans le même sens: «En l’état, les outils manquent, et on laisse trancher des tribunaux.» Exemple: sur la question du paysage, l’État demande une étude d’impact préalable. «Des experts vont juger le paysage selon des critères techniques, poursuit-il. Alors que quelqu’un qui pratique ce paysage y vit et y projette des valeurs. Les gens peuvent très mal prendre qu’on dise de leur paysage qu’il est de mauvaise qualité. Il faut des méthodes qui prennent ces dimensions en compte: une éolienne modifie plus le quotidien que quelques villas.»

Que faire? D’abord changer la logique des décideurs. «Le problème est essentiellement socioterritorial, estime le spécialiste. Les acteurs, les associations, les promoteurs ou l’État font beaucoup. Mais l’approche reste très technique: les énergéticiens sont pour la plupart des ingénieurs. Or on fait face à des questions que la technique ne peut pas résoudre. Le système doit faire sa mue.» L’opposition, elle, a su évoluer. Les détracteurs de l’éolien sont devenus des professionnels, en réseau, aptes à soulever les questions tant sociales que techniques.

Surtout, l’avenir passerait par une ouverture précoce de négociations. «Actuellement, les démarches participatives, quand il y en a, arrivent tard. Il n’est plus question de négocier le design du parc, ni le mode d’actionnariat, ni l’emplacement des éoliennes, alors que c’est possible, constate le professeur. On se doute qu’il va y avoir un blocage, mais on ne réunit pas les conditions pour faire adhérer les gens.»

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