«La police contribue à définir les problèmes de société»

Interview Les policiers maîtrisent de plus en plus l’art de s’adresser au public. Or les enjeux politiques et sociaux sont importants. Des experts mènent l’enquête.

Le sociologue Michaël Meyer, à l’Université de Lausanne, où se déroule aujourd’hui une journée consacrée aux relations entre la police et les médias.

Le sociologue Michaël Meyer, à l’Université de Lausanne, où se déroule aujourd’hui une journée consacrée aux relations entre la police et les médias. Image: VANESSA CARDOSO

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La police influence-t-elle les choix des citoyens et des parlementaires? Arrive-t-elle même à créer les thèmes qui font débat? Les policiers ne se contentent plus de traquer les criminels, ils ont appris à communiquer avec l’appui de professionnels. Une cinquantaine de chercheurs, de policiers et de journalistes tentent aujourd’hui, à l’Université de Lausanne, de mieux comprendre comment cela fonctionne. Le point avec Michaël Meyer, sociologue,?spécialiste des médias et de l’image de la police.

Cette journée consacrée aux relations entre la police et les médias vise-t-elle à alerter le public sur un risque de dérive?

- S’il y a une alerte, elle va dans les deux sens. Il y a un jeu de miroirs entre ces deux univers. Un grand coup s’est produit l’an dernier: le scandale des écoutes téléphoniques en Angleterre impliquant des journalistes et des policiers. Cela ne veut pas dire que nous nous trouvons au même point en Suisse. Mais il y a une nécessité préventive, sans attendre qu’un scandale éclate. Le risque naît de la routine dans la relation. Le premier ministre anglais parlait de «cosiness», de relation «cosy». Un confort chaleureux apparaît, on travaille bien ensemble, un brouillage des limites peut alors survenir. Le but de la journée n’est pas forcément d’exprimer une critique, mais de dresser un bilan des pratiques existantes, de la manière de travailler et de partager des infos.

Est-ce que cette entente peut influencer le public sur les thèmes sécuritaires politiquement marqués?

- Il est vrai que la police se trouve au cœur des logiques électorales. Mais d’un autre côté, on ne peut pas reprocher à la police de parler d’insécurité, puisque c’est sa matière. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment elle étaie cette matière par des chiffres et, surtout, par une interprétation de ceux-ci. La police participe à la définition des problèmes de société. Il y a un important enjeu de communication car, à cette définition des problèmes publics s’associent des propositions de solutions et la demande de disposer de davantage de moyens. D’un autre côté, les médias savent que le fait divers et les thèmes sécuritaires garantissent des succès d’audience.

En quoi les chiffres peuvent-ils peser sur les débats de société?

- C’est la capacité de la police à devenir entrepreneur de problèmes publics! C’est un thème développé par mon collègue David Pichonnaz, qui intervient aussi pendant la journée d’études. Les policiers emploient les chiffres pour proposer de nouveaux cadrages, qui ne collent pas aux étiquettes pénales. La tendance est de privilégier des catégories, des thèmes, qui se trouvent au centre du débat public. Par exemple, la notion de délinquance juvénile constituée par l’agrégation de plusieurs types de délits – dommages à la propriété, brigandages, petits vols – qu’on croise avec l’âge des auteurs. Sur cette base, et selon la fourchette d’âge retenue pour définir ces «jeunes», on peut présenter une explosion des infractions. La même chose peut se produire avec des mots. Par exemple, les «yo», qui apparaissaient souvent dans les communiqués au milieu des années 2000 (ndlr: à la base, le terme «yo» désignait des rappeurs de banlieue). L’aspect péjoratif de ce terme a déclenché un débat entre la police cantonale vaudoise et la police lausannoise, conduisant à sa disparition du paysage médiatique.

L’entente ne règne pas toujours. Par exemple, lorsque des plaignants critiquent une action policière à grand renfort de vidéos. Les agents, eux, ne peuvent pas s’exprimer!

- En cas de plainte, ceux qui s’expriment le plus sont souvent les personnes hostiles à la police. Les policiers, eux, risquent de se faire taper sur les doigts s’ils parlent aux médias. Les images montrent une portion de l’intervention, souvent les 20?secondes pendant lesquelles un agent est sur la personne qu’il arrête. Mais la vidéo ne dit rien sur ce qui a conduit à cette arrestation. Le risque, c’est la lutte des images. La police pourrait, en réaction, utiliser la vidéosurveillance, des caméras embarquées dans les véhicules, ou, peut-être dans le futur, des minicaméras placées sur l’uniforme. Mais ce n’est pas forcément la meilleure façon de dialoguer avec la population, car l’image provoque de la méfiance.

Et l’image du métier des policiers?

- Le public voit surtout le côté action et répression, qui est plus médiagénique. On ne retient que le geste héroïque du moment, par exemple l’arrestation de braqueurs devant une bijouterie lausannoise. Or il y a une grande partie du travail policier qui n’apparaît jamais: l’attente, l’organisation des patrouilles, la paperasse.

Face à la déferlante sur internet, la?police est-elle désarmée?

- La communication institutionnelle est en effet débordée par les images et les mots qui circulent dans les médias. Une réponse est alors pour les corps de police de devenir eux-mêmes producteurs de contenus médiatiques, d’être sur le web et de produire des vidéos de présentation. En Suisse, plus d’une trentaine de clips ont été tournés. Ce sont des nouveaux moyens de se présenter qui rejoignent les formats avec lesquels le public est familier. On observe aussi une course à l’investissement de Facebook. Chaque police annonce qu’elle fait quelque chose de nouveau sur cette plate-forme, justifiant la modernité et le dynamisme de l’institution. Or, le défi serait de transférer une logique de «police de proximité» sur le web, alors même que Facebook, en réalité, n’est pas vraiment utilisé comme un espace de dialogue.

Quel est l’impact de l’arrivée de professionnels de la communication dans la police?

- On assiste à une professionnalisation de la communication qui aboutit à une perte de la prise de parole par les agents de terrain et les cadres intermédiaires, qui se retirent de la parole publique. Cette évolution répond à une demande accrue d’information avec l’arrivée de nouveaux médias au milieu des années 2000, notamment les sites internet et les journaux gratuits. Et on voit qu’une partie des commandants se sont aussi mis en retrait dans la prise de parole publique. Les visages les plus connus du public sont ceux des porte-parole. La communication est devenue si importante qu’elle ouvre de nouvelles voies d’accès à la direction de l’institution. On a vu par exemple un ex-journaliste devenir commandant. Mais cette situation peut créer des conflits avec les policiers de base et le modèle traditionnel de carrière dans lequel il faut gravir un à un les échelons. Cette évolution amène une interrogation: jusqu’où une institution publique peut-elle utiliser les outils du marketing privé et les stratégies de la communication d’entreprise?

«La police source des médias», journée d’études à l’Université de Lausanne, suivie d’une table ronde publique, mercredi 9 mai à?18?h, Anthropole, salle 2064; projection du?reportage «Des bleus dans la police», de?François Yang, demain, 18?h?30, Anthropole, salle 2064.

Créé: 09.05.2012, 07h24

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