«La police coordonnée cloisonne la sécurité»

StratégieLe rapprochement de la gendarmerie et la Police de l’Ouest pourrait bouleverser le modèle vaudois à neuf corps communaux. Béatrice Métraux réfute toute idée de police unique.

Image: Marius Affolter

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Est-ce le signe que les polices communales seront, un jour ou l’autre, complètement avalées par la police cantonale? Officiellement, pas du tout. Mais il n’empêche que le modèle vaudois, baptisé «police coordonnée», avec d’un côté la cantonale et de l’autre neuf corps communaux, devrait probablement bien changer.

Un projet pilote de rapprochement entre la gendarmerie (qui dépend de la police cantonale) et la police de l’Ouest lausannois le laisse penser (lire notre édition du 29 juin). Nom de baptême officiel: «police intégrée décentralisée». Mais il ne faut pas y voir une version light de la «police unique», refusée par les Vaudois en 2009. La conseillère d’État écologiste Béatrice Métraux l’assure, elle qui est à la tête de la Sécurité.

Avec un rapprochement entre la Police de l’Ouest et la cantonale, vers quelle police va-t-on dans le Canton?
La population n’a pas voulu de la police unique en 2009, le Conseil d’État en a pris acte et mis en œuvre la police coordonnée. Aujourd’hui, nous nous acheminons vers un nouveau concept: la gestion intégrée de la sécurité.

Les termes exacts sont «police intégrée décentralisée». Qu’est-ce que cela signifie?
Il s’agit de gestion intégrée de la sécurité, mais pas des corps de police. Les territoires restent les mêmes avec des corps communaux qui gèrent la police de proximité. Mais en haut, vous avez une hiérarchie à même de prendre des décisions sur les moyens et sur le traitement de problèmes concernant l’ensemble du territoire vaudois. Il s’agit par exemple du grand banditisme, de la radicalisation ou du deal de rue. Ce n’est pas l’affaire d’un petit territoire, mais du canton, voire de la Suisse. Si un territoire géré par un corps communal traite le deal de rue et qu’il se déplace ailleurs, on n’a pas réussi.

Les commandants des polices communales deviendront-ils des subordonnés du commandant de la cantonale?
Sur le plan opérationnel, mais non pas administratif, le commandant de la Police de l’Ouest aura sous sa responsabilité à la fois ses policiers et les gendarmes affectés à sa région. Il est intégré aux structures de commandement de la police cantonale, respectivement de la gendarmerie. C’est au sein de ces structures que sont décidées les opérations d’envergure qui dépassent les missions de police de proximité et de police secours. Dans le but de mettre sur pied des patrouilles mixtes, les compétences judiciaires des policiers seront alignées sur celles des gendarmes. Il est faux de dire que nous faisons un pas vers la police unique. Il n’y a pas d’absorption, pas de suprématie. Ce que je vise, c’est l’intérêt de toute la population vaudoise, c’est ma responsabilité.

D’un côté, le commandant de la Police de l’Ouest est intégré aux structures de la cantonale, ce qui inquiète les Communes. Et de l’autre ses policiers obtiennent des compétences judiciaires. C’est donnant, donnant?
On ne parle pas en termes de concurrence. Dès lors qu’il y a des patrouilles mixtes et que l’on recherche une gestion de la sécurité la plus efficace, il est normal que les personnes qui travaillent ensemble aient les mêmes compétences.

Donc le rôle du commandant de la police cantonale va changer.
En matière de sécurité, on ne peut pas tergiverser. Le commandant doit pouvoir, dans des moments particuliers, prendre des décisions le plus rapidement possible, dans l’intérêt du canton. Il n’est pas question de prétériter une police par rapport à une autre. Mais on voit bien que cette police coordonnée encourage la défense de prés carrés. Je considère les petites baronnies et les guerres de clocher comme complètement dépassées. On ne peut pas se le permettre au XXIe siècle, car les enjeux sécuritaires ont changé. L’intégration, c’est une nouvelle manière de travailler, mais qui n’a pas de conséquence directe sur l’organisation de nos polices.

Pas de conséquence directe sur les polices? C’est-à-dire?
Il s’agit de prendre des décisions opérationnelles en commun, concernant un territoire. Nous avons besoin de ce concept par exemple pour le renseignement, qui vient de la base, donc des polices communales, et doit remonter à la police cantonale afin qu’elle décide, avec les polices communales, de l’action à entreprendre. Je fais ce constat que, dix ans après la votation, la police coordonnée telle qu’elle existe aujourd’hui cloisonne la gestion globale de la sécurité et la protection de la population.

La «police coordonnée» ne fonctionne donc pas?
Ce n’est pas du tout ce que je dis. Je m’efforce de décloisonner les territoires, de manière à instaurer une vision stratégique globale. À titre d’exemple, nous avons mis deux ans à émettre une directive sur les chiens. Chaque police voulait le sien, alors que la police cantonale peut en mettre à disposition. Autre exemple, la police cantonale dispose d’un scanner 3D pour les constats dans les accidents mortels. Pourquoi ne pas mettre en commun davantage de matériel et de personnel? Je souhaite que ce modèle fasse envie aux polices communales. Cette gestion intégrée de la police me paraît être la bonne réponse aux défis du XXIe siècle.

Ce projet de rapprochement entre la police cantonale et la Police de l’Ouest vous a été présenté à peine quelques jours avant d’être dévoilé au public. En quoi vient-il de vous, du politique?
Ce projet venait du terrain, à l’échelon opérationnel des deux polices. L’idée de la police intégrée avait déjà beaucoup été discutée au moment du débat sur la police unique. Cela montre bien que la vision politique et la vision opérationnelle peuvent se rejoindre. J’ai moi-même informé le Conseil cantonal de sécurité. Le projet a été discuté et approuvé.

En parlant de coordination, la Police de Lausanne a mis en place des mesures contre le deal sans concertation. Est-ce un défaut à corriger?
Il s’agit d’améliorer les échanges face à de grandes difficultés comme le deal de rue. Quand la police de Lausanne a présenté son programme, nous avons proposé notre aide. Nous sommes actuellement en discussion, pour traiter globalement la problématique.

Le commandant de la police cantonale, Jacques Antenen, aura 64 ans à la fin du projet pilote dans deux ans. Quel sera le profil de son successeur pour adapter la police?
Nous sommes très satisfaits de son travail. Nous ne nous sommes à vrai dire pas encore penchés sur cette question. (24 heures)

Créé: 02.08.2018, 06h38

Comment ça devrait changer

Si le projet pilote dans l’Ouest lausannois se reproduit à l’avenir dans les autres régions du canton, à quoi doit-on s’attendre?

Aujourd’hui, les femmes et les hommes des neuf polices communales patrouillent 24 h/24 pour les opérations de police secours et de police de proximité. Mais pas pour des opérations de police judiciaire, qui sont l’apanage des gendarmes de la police cantonale.

Les gendarmes, eux, dépendent de la police cantonale, et donc du Conseil d’État. Ils agissent partout dans le Canton. Ils peuvent effectuer toutes les tâches de police. Mais sur le territoire des polices communales, schématiquement, ils se concentrent sur les tâches d’enquête et judiciaires.

Dans l’Ouest, pour les deux prochaines années, les gendarmes passeront sous le commandement du chef de la police communale. Ils effectueront des patrouilles mixtes avec les policiers locaux. Pour mettre tout le monde sur un pied d’égalité, les communaux obtiendront également des compétences judiciaires.

En même temps, le commandant de la police communale sera «intégré aux structures de commandement» de la police cantonale, mais pas directement au sein de son état-major, selon la terminologie officielle. Sera-t-il néanmoins l’égal du chef de la gendarmerie? Il semblerait que non. Mais le projet est complexe à appréhender. Béatrice Métraux nous l’avait bien affirmé dans un premier temps, avant de revenir sur cette assertion quelques jours après l’interview.

«Genève n’a pas dicté ses conditions à Savatan»

Critiquée ces derniers mois, la formation donnée par l’Académie de police de Savatan va changer. Les Cantons de Vaud et de Genève l’ont assuré il y a trois semaines, quand Genève a confirmé qu’il resterait dans le bateau. Béatrice Métraux balaie l’idée selon laquelle Genève aurait dicté ses conditions.

Pour la ministre de la Sécurité, le nouveau cursus pour obtenir le brevet fédéral de policier est imposé au niveau fédéral. «La Confédération a voulu que la formation se fasse sur deux ans: une année théorique en école et une année pratique dans les corps de police. Toutes les écoles de police doivent s’adapter et nous avons déjà commencé à y réfléchir, en collaboration avec l’Institut suisse de police. Nous sommes dans une réflexion pour repenser l’équilibre entre éthique et techniques d’intervention.»

L’Académie mettra donc moins l’accent sur le maintien de l’ordre. Et qu’en sera-t-il de son directeur, Alain Bergonzoli, qui a donné un côté militariste à l’institution? «Tous les partenaires font confiance au directeur de l’Académie, répond Béatrice Métraux. La réforme se fera avec lui. Il en est la cheville ouvrière.»

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