«La police n’est pas devenue plus violente»

SécuritéLes méthodes et la formation de la police sont sous le feu des critiques dans le canton. Béatrice Métraux et Pierre-Antoine Hildbrand prennent position. Interview.

Béatrice Métraux et Pierre-Antoine Hildbrand répondent à la vague de critiques contre les policiers.

Béatrice Métraux et Pierre-Antoine Hildbrand répondent à la vague de critiques contre les policiers. Image: PATRICK MARTIN

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Sous pression, la police fait face aux critiques sur plusieurs fronts dans le canton de Vaud. La mort de trois hommes de couleur ces deux dernières années a suscité l’émoi au point de pousser les gens dans la rue. À grand renfort de slogans, les policiers se retrouvent accusés de racisme et de violence excessive. L’Académie de Savatan, qui forme les policiers des différents corps vaudois, est elle aussi en ligne de mire pour sa formation jugée trop militarisée. Dans le même temps, la population s’impatiente de voir le trafic de drogue prospérer dans les villes du canton en dépit des politiques de lutte contre le deal de rue. La conseillère d’État Béatrice Métraux, cheffe du Département des institutions et de la sécurité, et le municipal Pierre-Antoine Hildbrand, chargé de la Sécurité à Lausanne, sortent du bois pour répondre aux critiques.

Les accusations contre la police se multiplient. Faut-il s’inquiéter de ses méthodes?

Pierre-Antoine Hildbrand: La réponse est non. Il s’est produit des événements dramatiques dont tout le monde est conscient. Mais l’idée que la police assassine et se livre à des pratiques dissimulées est fausse et très difficile à vivre pour les 500 policiers actifs à Lausanne. Nous avons souhaité, avec Béatrice Métraux, répondre à un certain nombre d’interrogations et d’accusations, parce que cela fait partie du débat public. Mais nous sommes aussi là pour dire que nous n’avons pas peur de la vérité et pour porter un message de soutien aux corps de police.

Béatrice Métraux: Les policiers agissent avec proportionnalité, dans un contexte difficile. Surtout, ils agissent pour la population, le vivre-ensemble et le respect de la tranquillité publique. C’est cet aspect qui doit être souligné et non pas les quelques cas qui sont mis en exergue. Non, les policiers ne sont pas des assassins.

Mais vous comprenez qu’ils focalisent l’attention?

B.M.: Ce qu’il faut mettre en évidence, c’est que la police cantonale a traité, en 2017, 67 000 cas qui ont nécessité l’engagement d’une patrouille. Or, en 2016-2017, on a enregistré une dizaine de cas d’abus d’autorité qui sont en cours d’examen. Et depuis 2013, aucun policier n’a été condamné, aucun.

Si les victimes renoncent à porter plainte, faut-il une instance indépendante pour traiter ces cas?

P.A.H.: S’agissant des polices communales, cette instance indépendante existe déjà. C’est le Ministère public ou la police cantonale. Il y a des outils démocratiques qui, jusqu’à preuve du contraire, fonctionnent. Il n’y a aucune complaisance. À l’interne, nous ouvrons également des procédures pour être tenus au courant et sanctionner, parfois, même s’il n’y a pas eu d’infraction pénale. Nous avons tiré les leçons du passé et je fais confiance à différents processus qui ont été mis en place. Je regrette qu’on condamne de manière indistincte les policiers. Le conseiller communal qui promeut cette instance indépendante (Ndlr: Pierre Conscience, élu d’Ensemble à Gauche, dont un postulat a été rejeté fin mars dernier) a fait un appel public à ce que les gens s’adressent à lui. Je constate qu’il ne m’a transmis aucun témoignage.

B.M.: Lorsqu’on insinue que le Ministère public ou la justice, par esprit de corps, ne veulent pas condamner un policier, je pense que c’est porter atteinte à la séparation des pouvoirs. On a plusieurs exemples dans le milieu pénitentiaire où des agents de détention ont été condamnés. Je ne vois pas pourquoi il n’en irait pas de même s’agissant de la police.

Faire aboutir une plainte contre les policiers serait très difficile. C’est une réalité?

B.M.: Ce ne sont pas les échos que nous avons. Je me demande ce qui empêche une personne de porter plainte si elle le souhaite. Je réaffirme que la justice en Suisse et dans le canton de Vaud est indépendante. Nous incitons les victimes à porter plainte. On ne peut pas préjuger de l’action de la justice, pas dans ce pays, ni dans le canton.

P.A.H.: À Lausanne, au cours des dix dernières années, les procédures pénales ouvertes contre des policiers n’ont abouti qu’à cinq condamnations pour abus d’autorité. Je n’ai pas le chiffre du nombre de plaintes, mais le comparer au nombre de condamnations n’est pas un bon outil pour comprendre le phénomène. En effet, je peux imaginer que si une personne a résisté de manière violente à un contrôle, son avocat lui conseillera de porter plainte contre la police.

Les statistiques montrent en tout cas que les agressions contre les policiers augmentent. La lutte contre le deal fait-elle monter la violence des interventions?

P.A.H.: On constate une évolution du marché du deal qui rend les opérations de police plus difficiles. Les vendeurs s’organisent à plusieurs pour réaliser les transactions, porter la marchandise et transporter l’argent. C’est en partie ce qui explique la visibilité du deal. Il faut donc des équipes assez importantes pour pouvoir pratiquer des arrestations qui puissent être transmises à la justice. Il y a un peu plus de résistance et tout cela conduit à une certaine frustration, mais je récuse l’idée que la police soit devenue plus violente.

Les policiers semblent impuissants à sanctionner les dealers. Peut-on encore appliquer une politique répressive?

P.A.H.: Une politique de répression implique tant la justice que la police. Nous voulons que les policiers soient visibles pour dissuader les acheteurs et pousser les dealers à s’éloigner. En même temps, nous faisons le choix d’éviter que le deal se déplace dans les lieux d’habitations et les cages d’escalier. C’est le cas par exemple à Zurich, où la consommation de drogue est équivalente.

B.M.: On constate aussi que les sanctions ont peu de prise sur les quelques ressortissants d’Afrique de l’Ouest qui ont le contrôle d’une partie du marché de la drogue. Par ailleurs, ces ressortissants ne peuvent pas non plus être expulsés du fait qu’ils détiennent des laissez-passer d’Italie ou d’Espagne. Cela dit, s’ils sont de manière constante dans le canton de Vaud, c’est aussi parce qu’il y a un marché et des consommateurs.

Face à ces populations justement, la police se livre-t-elle au profilage racial?

B.M.: Non. Les associations le disent et les médias le relaient. Mais je dis non, il n’y a pas de profilage racial. Si le deal est en partie aux mains de ressortissants de pays africains, c’est tout simplement un état de fait. Et j’aimerais souligner qu’il n’y a pas à l’Académie de police de Savatan de cours sur le profilage racial.

Plusieurs témoignages sont critiques envers Savatan. Êtes-vous satisfaits de cette formation?

B.M.: 99% des aspirants issus de l’Académie ont obtenu leur brevet, qui n’est pas délivré par Savatan, mais par la Confédération. Cela signifie que la formation est adéquate et elle satisfait le Conseil de direction (Codir) ainsi que le département. Ensuite, je rappelle qu’elle dure une année. Les aspirants poursuivent ensuite leur formation au sein du corps de police qu’ils ont intégré. On ne peut pas accuser Savatan de les former à la violence. J’ai eu connaissance dès 2016 de quelques difficultés. J’ai immédiatement demandé une enquête interne. Le département et le directeur de l’Académie ont pris des mesures. En ce qui me concerne, on peut parler de cas anciens et isolés. De même que l’on fait un mauvais procès à la police, on fait aussi un mauvais procès à Savatan.

Reste le ras-le-bol de la population face à la situation du deal. Que lui dites-vous?

B.M.: Il faut aussi partir des consommateurs. Tant qu’il y en aura, il y aura une vente de ces produits. En attendant, ce que la police cherche à faire c’est de rendre le deal le moins dérangeant possible pour la population. Oui, nous sommes intervenus à Bex, à Yverdon et à Vevey avec la police cantonale. La présence des dealers a baissé dans ces villes, mais a pu resurgir ailleurs. Le deal est très mobile, s’adapte aux nouvelles situations, autant que les clients. Nous allons continuer d’intervenir, c’est évident et c’est notre devoir, car il n’y a pas de zones de non-droit. Cependant, on ne peut pas affirmer que demain il n’y aura plus de dealers à Lausanne ou dans d’autres villes du canton.

P.A.H.: Nous comprenons la colère de la population. Nous suivons l’évolution du phénomène. Mais j’aimerais aussi dire que si le deal est très visible, les quartiers concernés à Lausanne ne sont pas gangrenés par la criminalité. Globalement, la majorité des délits sont des délits contre les biens, comme des cambriolages. À ce niveau la police travaille bien, les cambriolages baissent et c’est un bon indicateur de la criminalité. Il est normal qu’il y ait une pression médiatique, mais les accusations globales, largement injustifiées, à l’égard de la police ne l’aident pas dans son travail et nuisent à son efficacité. (24 heures)

Créé: 01.05.2018, 06h41

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