«Nous sommes les porte-drapeaux de cette nouvelle arme contre le VIH»

SantéDisponible en Suisse depuis 2016, la PrEP, une pilule préventive anti-VIH, fait toujours plus d’adeptes, notamment dans la communauté gay. Rencontre avec des utilisateurs vaudois.

Sous PrEP depuis 2016, Steven Derendinger (à g.) et Laurent Buffler (à dr.) font partie des pionniers de ce nouveau traitement préventif anti-VIH dans le canton de Vaud.

Sous PrEP depuis 2016, Steven Derendinger (à g.) et Laurent Buffler (à dr.) font partie des pionniers de ce nouveau traitement préventif anti-VIH dans le canton de Vaud. Image: Vanessa Cardoso

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Comme tous les jours à 11 heures, Laurent Buffler reçoit un rappel sur son portable. Il est temps d’avaler son traitement, une petite pilule bleue dans laquelle se concentrent deux antirétroviraux. Cet ingénieur informatique homosexuel de 38 ans est pourtant en parfaite santé. Et c’est pour le rester qu’il a fait le choix, il y a deux ans, de se mettre sous PrEP (abréviation anglaise de «prophylaxie préexposition»), un nouveau traitement préventif empêchant toute infection par le VIH, virus responsable du sida. «Je suivais depuis longtemps ce qui se faisait dans le domaine de la lutte contre cette maladie, explique le Lausannois. Notamment aux États-Unis, où la PrEP, utilisée depuis 2012, avait déjà fait ses preuves.» Alors, quand Checkpoint Vaud, centre de santé destiné aux gays et aux transgenres, a commencé à la prescrire en 2016, il n’a pas hésité une seconde.

C’est simple, en prenant un comprimé par jour, Laurent ne court quasiment aucun risque de contracter ce redoutable virus lors d’un rapport sans préservatif. «Les études menées jusque-là sont plus que réjouissantes, confirme Vanessa Christinet, médecin responsable du Checkpoint. Avec un risque de contamination proche de zéro si le schéma de prise est suivi à la lettre.» Des résultats probants confirmés lors de la 22e Conférence internationale sur le VIH/sida qui s’est tenue en juillet dernier à Amsterdam. «L’efficacité de la PrEP est aussi bonne que celle du meilleur des vaccins imaginables qu’on n’a pas encore», s’enthousiasme la doctoresse.

La PrEP est un mélange de deux antirétroviraux.

La PrEP peut être prise en continu – à raison d’un comprimé par jour – ou à la demande, dans les heures précédant et suivant un rapport sexuel à risque. Les deux molécules la composant sont déjà connues. Combinées à d’autres médicaments, elles sont administrées aux personnes séropositives dans le cadre de leurs trithérapies pour bloquer la réplication du virus dans la cellule. Ces molécules empêchent également un séronégatif de contracter l’infection.

La vie amoureuse et sexuelle de Laurent en a été chamboulée. «Les accidents ou les oublis de préservatifs, ça arrive, raconte-t-il. Avec la PrEP, quoi qu’il se passe, on se sait protégé, ça libère la tête.» Un point de vue partagé par Steven Derendinger, Lausannois de 43 ans, sous PrEP depuis deux ans. Avoir été adolescent dans les années 1990, au plus fort de l’épidémie, a fortement marqué sa sexualité. «Après avoir longtemps vécu avec cette épée de Damoclès sur la tête, cette pilule m’a enfin apporté calme et sérénité, raconte le quadragénaire, qui travaille dans le domaine de la santé. On peut enfin arrêter de se demander si le préservatif n’a pas rompu, ou si notre partenaire ne l’a pas enlevé.» Tous deux ont tenu à témoigner à visage découvert. «Nous sommes les porte-drapeaux de cette nouvelle arme contre le VIH.»

Dans le canton, près de 200 personnes sont ou ont été momentanément sous PrEP depuis 2016. Quelque 400 à l’échelle romande. Et le traitement intéresse de plus en plus, comme le souligne Vanessa Christinet: «On reçoit en moyenne quatre coups de fil par semaine de personnes souhaitant des infos.» Il faut dire que l’enjeu est de taille. En effet, si, grâce aux trithérapies, le sida ne tue plus, 445 nouveaux cas ont été déclarés en 2017 à l’Office fédéral de la santé publique. Les personnes les plus exposées sont les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Selon ONUSIDA, ils ont 27 fois plus de risques d’être contaminés que le reste de la population.

Attention aux autres infections

Pas question toutefois, pour le Checkpoint, de faire l’apologie de la PrEP au détriment du préservatif et du dépistage régulier. «On va plutôt parler de prévention plurielle», souligne Vanessa Christinet. D’autant plus que le traitement ne s’adresse pas à tout le monde. «On va le proposer si son utilisation semble vraiment pertinente par rapport aux comportements sexuels plus ou moins risqués de l’intéressé.» Et dans la pratique tous ne laissent pas tomber définitivement le préservatif. C’est le cas d’Alex*, 36 ans. «La plupart du temps, je continue à utiliser une capote. C’est une double sécurité. Mieux vaut prévenir, peut-être trop, que guérir», insiste-t-il. Sans compter que la PrEP ne préserve pas des autres infections sexuellement transmissibles (IST), comme la syphilis, la gonorrhée ou la chlamydia.

Pablo*, fonctionnaire de 34 ans, a sauté le pas il y a plusieurs mois. «Quand on débute avec la PrEP, on s’engage à se faire dépister tous les trois mois de toutes les IST», explique-t-il. Ce suivi est la condition sine qua non pour que les médecins renouvellent les ordonnances PrEP. Il permet aussi de surveiller les effets secondaires éventuels du traitement. «On sait que la PrEP peut se révéler toxique à long terme pour les os et les reins. Mais ces contrôles réguliers permettent de surveiller tout ça et, si besoin, de tout arrêter. Les effets sont réversibles», se rassure le trentenaire.

Pour l’heure, excepté le Checkpoint et la Consultation ambulatoire des maladies infectieuses du CHUV, très peu de praticiens vaudois ont empoigné ce nouvel outil ( lire encadré). Il faut dire que, après des décennies de matraquage autour du préservatif, le changement de paradigme peut prendre du temps. «Et beaucoup attendent un signal fort de Berne en faveur de la PrEP», ajoute Vanessa Christinet.

De son côté, Steven Derendinger s’amuse à voir dans la PrEP quelques similitudes avec l’arrivée de la pilule contraceptive dans les années 1960. «À l’époque, elle pouvait faire débat, mais aujourd’hui personne ne condamnerait une femme qui se protège d’une grossesse non désirée, rappelle-t-il. Pourquoi ne serait-ce pas aussi le cas pour une personne qui prend un comprimé par jour pour se protéger d’un VIH non désiré?»

* Noms connus de la rédaction


Et les hétéros?

Pour l’heure, les personnes ayant recours à la PrEP font essentiellement partie de la communauté gay, soit le groupe dans lequel le taux de diagnostics VIH reste le plus élevé. Mais ce traitement peut aussi être recommandé, dans certains cas, aux hétérosexuels qui se sentent souvent, et à tort, moins concernés par le VIH, comme l’explique Matthias Cavassini, responsable de la consultation ambulatoire en infectiologie au CHUV. «Ce fut le cas pour l’une de nos patientes. Après avoir eu recours plusieurs fois au traitement d’urgence empêchant l’infection au VIH, administré juste après un rapport à risque, nous lui avons proposé la PrEP, médication préventive moins lourde.» Mais le spécialiste de préciser que, pour des raisons biologiques, chez une femme, la prescription doit se faire selon un schéma de prise en continu. «Étant donné la diffusion plus lente des antirétroviraux dans les tissus vaginaux, l’efficacité de la PrEP chez la femme n’est garantie qu’après une semaine de traitement. Donc la prise à la demande n’est pas envisageable.» (24 heures)

Créé: 01.12.2018, 09h26

Traitement non remboursé

Pour l’heure, les médecins suisses intéressés par ce nouvel outil de prévention n’ont à leur disposition que de timides recommandations émises en 2016 par la Commission fédérale pour la santé sexuelle. Et, selon Florent Jouinot, d’Aide suisse contre le sida, le message qui en ressort n’est pas dénué d’ambiguïté. «Il y est dit que la PrEP peut être indiquée dans certains cas, par exemple pour des personnes qui ont un nombre élevé de partenaires occasionnels ou qui n’utilisent pas systématiquement un préservatif. Mais que sa prescription doit se faire «off label», c’est-à-dire sous la responsabilité du médecin. Pas de quoi mettre le corps médical à l’aise!» Le docteur Jean-Philippe Chave, infectiologue à Lausanne, acquiesce. «Je parle très volontiers et de façon détaillée de PrEP à mes patients, mais je ne la prescris pas, car je peux être tenu pour responsable en cas de problème. D’autant plus que je n’ai pas derrière moi le service juridique d’une institution, comme le CHUV ou le Checkpoint, pour me soutenir.»

Sans compter que le Truvada, médicament de référence pour la PrEP, n’est pas enregistré comme traitement préventif, et est encore moins remboursé comme tel. Le détail importe, puisque la boîte de 30 comprimés, ce qui correspond à un mois de traitement, coûte pas moins de 900 fr. Le fabricant, la firme californienne Gilead, a réussi à faire prolonger le brevet en Suisse jusqu’en 2021. Bloquant jusque-là la commercialisation de génériques, contrairement aux pays de l'Union européenne. A noter qu'en France la pilule est entièrement remboursée par la Sécurité sociale.

Dans le canton, les centres spécialisés comme le Checkpoint ou la consultation ambulatoire des maladies infectieuses du CHUV ont toutefois trouvé des solutions de rechange pour rendre la PrEP beaucoup plus abordable. «Avec une prescription médicale, il est légal, en Suisse, d’importer des médicaments pour son usage personnel, souligne Florent Jouinot. Soit en passant la frontière avec des médicaments achetés moins cher dans une pharmacie d’un pays voisin (ndlr: l’Europe a autorisé la vente de génériques) ou en commandant sur Internet – sur des sites approuvés par des spécialistes – et en se faisant livrer.» FGN

Plus d'infos sur: www.pyprep.ch

En chiffres:

445: le nombre de diagnostics VIH positifs déclarés en 2017 à l’OFSP en Suisse, soit 16% de baisse par rapport à 2016. Il s’agit de la première fois que l’on passe sous la barre des 500 nouveaux cas.

200: le nombre approximatif de personnes étant ou ayant été sous PrEP depuis 2016 dans le canton de Vaud. Ils seraient 400 dans l'ensemble de la Romandie, selon les estimations d'Aide Suisse contre le Sida.

900: le prix, en francs, en Suisse, de la boîte de 30 comprimés - soit un mois de traitement - de Truvada, le médicament de référence pour la PrEP. Toutefois, les centres spécialisés comme le Checkpoint ont trouvé des stratégies alternatives pour rendre la pilule beaucoup plus abordable, soit moins de 100 frs pour trois mois de traitement.

Plus d'infos sur: www.pyprep.ch

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