«On pourrait forcer le changement, mais le vent est en train de tourner»

Transition énergétiquePassé le choc de l’échec à quelques voix près du parc éolien du Mollendruz, Jacqueline de Quattro défend sa méthode.

À la fois en charge de l’Energie et de l’Environnement, Jacqueline de Quattro en appelle à la pesée des intérêts.

À la fois en charge de l’Energie et de l’Environnement, Jacqueline de Quattro en appelle à la pesée des intérêts. Image: Patrick Martin

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Le 18 janvier dernier, l’un des plus gros projets éoliens du canton, celui du Mollendruz avec ses douze hélices, a trébuché pour une poignée de voix au Conseil général de La Praz. La nouvelle a soufflé le lobby éolien, ainsi que les porteurs publics et économiques de ce parc. D’autant que ce camouflet fait suite à une longue liste de retards et de contrecoups qui freinent le programme vaudois de la transition énergétique: l’éolien patine, le solaire est à la peine, la géothermie n’en est encore qu’à ses balbutiements. La ministre de l’Énergie, Jaqueline de Quattro, reste optimiste, mais hausse le ton.

La Stratégie énergétique 2050 a été acceptée par 73,5% des Vaudois, mais rien ne bouge. Ou si peu. Vous attendiez-vous à tant de réticences?
Je m’attendais à des résistances, mais pour être franche, pas dans l’ampleur actuelle. Chaque changement de paradigme amène des questionnements. C’est légitime et nous devons y répondre. Mais je le dis sans critique: la résistance vient principalement d’une génération qui a vécu dans le confort des Trente Glorieuses. Pour elle, il est normal d’appuyer sur un bouton pour obtenir chaleur et électricité grâce aux centrales nucléaires, et tant pis pour les déchets exportés.

En faites-vous assez pour convaincre?
Le Canton fait le maximum. Nous encourageons les démarches participatives, nous soutenons les communes, nous mettons en place des formations au travers, notamment, de la HEIG-VD, nous sensibilisons plus de 15'000 élèves par année aux énergies renouvelables. Les porteurs de projets sont aussi actifs dans ce domaine. L’un d’eux a organisé, par exemple, des visites au Mont-Crosin et au Peuchapatte, sur les crêtes du Jura, pour permettre à la population d’aller voir la réalité d’un parc éolien. Vous savez combien de personnes ont participé? Dix-huit. Il faut du temps pour changer les habitudes.

Faudrait-il être plus alarmiste?
Moi, je ne prédis pas de black-out. Par contre, c’est un fait que nos centrales vont s’arrêter dans quelques années. C’est un fait aussi que le canton de Vaud s’alimente principalement à Mühleberg, dont la fermeture est annoncée fin 2019 par les Forces Motrices Bernoises. Il va manquer en Suisse 3 TWh par année. Est-ce que nous sommes prêts? Non. Il faut une évolution des esprits. Avant la guerre, de nombreuses personnes manifestaient contre l’édification des barrages hydrauliques. Ils s’inquiétaient quant à leur résistance, leur impact sur le paysage, etc. Et c’était tout aussi légitime. L’urgence d’être énergétiquement autonome est venue avec la guerre. Si les circonstances sont heureusement moins dramatiques aujourd’hui, la marge de manœuvre est faible. En cas d’urgence, vous l’avez relevé dans un article, on est à la limite de la démocratie et on doit, par intérêt public, imposer des solutions.

Vous ne voyez pas de solutions intermédiaires?
Le Canton a été pionnier en 2014 avec une loi sur l’énergie qui exige que tout nouveau bâtiment couvre 20% de sa propre consommation électrique par une source renouvelable. Nous avons aussi accordé 100 millions de subventions pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Nous conjuguons incitations et obligations. En l’état, je suis réticente à intervenir dans les processus démocratiques. Je préfère travailler en privilégiant l’acceptation et la discussion. Mais je ne suis pas naïve. Si l’opposition se cristallise au point que les projets n’avancent plus, nous devrons envisager des procédures d’urgence. Ce serait dommage, parce que le changement est en route. Je le vois chez la jeune génération notamment, mais ce n’est malheureusement pas cette population qu’on entend le plus.

Vous dites qu’une minorité dicte sa loi?
Il en va ainsi dans notre pays. La démocratie donne le droit à tout particulier de dire ce qu’il pense et de s’opposer à des projets d’intérêt public. Mais la roue tourne avec de nouvelles stratégies, de nouvelles technologies et des planifications. Le projet éolien de Sainte-Croix existe depuis vingt ans, mais il a souffert de son caractère pionnier. Certes, l’éolien n’est pas exempt de nuisances, le photovoltaïque non plus d’ailleurs. L’enjeu, c’est de mettre dans la balance les avantages et les inconvénients. Nous avons besoin de toutes les énergies renouvelables car c’est le mix énergétique qui nous permettra de sortir du nucléaire. Nous ne pouvons pas attendre l’arrêt des centrales. Alors je porterai ces dossiers jusqu’au bout, parce qu’ils sont nécessaires à la sécurité d’approvisionnement de notre canton.

Jusqu’au bout?
Absolument. Je me suis engagée dans la transition énergétique il y a onze ans déjà et je ne lâcherai pas. Certains semblent ignorer la réalité: voilà deux hivers qu’on importe du charbon allemand et du nucléaire français parce qu’on ne produit pas assez. Aujourd’hui, l’énergie ne coûte pas grand-chose. C’est plus facile d’importer cette énergie à bas coût que d’investir dans l’éolien ou l’hydraulique. J’y crois toujours, parce que c’est incontournable. Sinon, quelle est l’alternative? Dire oui à la transition énergétique tout en laissant les nuisances aux autres? Ce serait irresponsable.

Pour provoquer ce sursaut, l’électricité ne devrait-elle pas être plus chère?
Elle devrait au moins couvrir son prix de revient. Et il faudrait que le réseau suive. Actuellement, il est surtout adapté aux grosses centrales de production.

Pour l’hydraulique justement, on parle d’un potentiel de 5% supplémentaire dans le canton. N’est-ce pas insuffisant?
Construire de nouveaux grands barrages sur notre territoire est impossible. Il est prévu de surélever celui de l’Hongrin, mais il est déficitaire. Un projet est planifié sur le Rhône, à Bex-Massongex, mais il ne serait pas rentable. À part cela, nous avons du potentiel pour de plus petites installations. Comme celle prévue dans les gorges de Covatannaz. Mais suite au recours de différentes associations, la durée des procédures judiciaires fait que le projet pourrait ne plus bénéficier du soutien financier de la Confédération. Dans ce dossier, tant l’Office fédéral de l’environnement que l’Office fédéral de l’énergie ont été consultés par le Tribunal fédéral. Le premier a émis une prise de position négative sur le projet, alors que le second a fait l’inverse. Comment voulez-vous avancer avec des paradigmes qui changent et des offices fédéraux qui se font concurrence dans leurs objectifs? Là aussi, c’est une aberration.

Quelles sont les autres pistes?
Nous avons un énorme potentiel dans l’isolation des bâtiments. C’est dans ce secteur qu’est gaspillée 46% de l’énergie. Nous informons les citoyens par différents biais, notamment à l’occasion de foires locales ou de comptoirs, car nous subventionnons fortement le diagnostic énergétique complet des bâtiments, le CECB® Plus, qui est très utile pour les propriétaires désireux d’entreprendre des travaux. Nous avons investi 32 millions l’an passé et en remettrons 37 sur la table cette année pour soutenir les travaux d’isolation.

Qu’en est-il de l’énergie photovoltaïque?
Le photovoltaïque décolle vraiment dans notre canton. Mais là aussi, nous faisons face à des obstacles. L’inventaire des sites remarquables de la Confédération par exemple. Le solaire, ce n’est pas LA solution prônée par certains. Les panneaux photovoltaïques couvrent actuellement une surface totale de 1 km2 dans notre canton. Or, il faut l’équivalent de dix terrains de foot de panneaux photovoltaïques pour produire autant qu’une éolienne. Imaginez l’impact sur le territoire! Cela susciterait autant d’oppositions que l’éolien.

Et la géothermie?
Son potentiel n’est pas négligeable. Selon les évaluations actuelles, un minimum de 20% des besoins thermiques du canton peuvent être couverts par la géothermie profonde. Plusieurs projets sont en cours, comme sur La Côte ou à Lavey. Il faut savoir aussi que la géothermie permet de produire de l’électricité. Le forage prévu à Lavey pourrait à ce titre couvrir les besoins en électricité de 700 à 1000 ménages, tout en produisant la chaleur permettant d’alimenter les Bains.

De manière générale, le Canton ne laisse-t-il pas les promoteurs prendre tous les risques?
Le rôle de l’État consiste à mettre en place des conditions-cadres. Et non pas à produire ou à privilégier une énergie. Limiter les risques reviendrait à limiter la démocratie. Est-ce que c’est souhaitable? Certains opposants à l’éolien semblent privilégier l’importation de l’énergie de parcs en mains suisses et situés à l’étranger. Mais, à nouveau, c’est laisser les nuisances aux autres. Nous devons assumer notre rôle de génération responsable et anticiper. Pour des raisons de développement durable. Mais aussi parce que les réseaux et l’énergie, c’est le nerf de la guerre de demain. La transition énergétique n’est pas une lubie, c’est un enjeu majeur!

Ne pensez-vous pas que l’éolien crispe d’autant plus qu’il est concentré dans une seule région?
Il faut savoir ce que l’on veut. On ne veut pas d’éolienne au bord ou sur le lac ni à proximité des habitations ou dans les centres industriels. Il faut évidemment aller là où le vent souffle et où il y a un potentiel. Ce potentiel se trouve sur les crêtes, pas tellement en plaine. N’oublions pas que la Confédération nous a donné des devoirs: à savoir de fournir 15% à 25% de l’éolien suisse. Nous visons 500 à 1000 GWh par année. Cela équivaut à peu près à notre dépendance au nucléaire. C’est donc loin d’être négligeable.

Est-il encore possible d’y parvenir dans les délais?
Si nous réalisons les parcs éoliens actuellement à l’étude, oui. Mais nous ne pourrons sans doute pas tous les réaliser. L’éolien n’est pas l’unique solution, il s’inscrit dans le mix énergétique. Les énergies renouvelables sont complémentaires.

Ne pensez-vous pas que l’on aurait pu s’inspirer de la planification neuchâteloise? Avec des parcs prévus par le Canton, votés par le peuple et non portés par les communes?
Cela ne change rien. Aucune nouvelle éolienne n’a été construite en Suisse depuis 2013. Y compris à Neuchâtel. Globalement, la situation s’est crispée. Nous devons faire une pesée des intérêts. Notre projet le plus ancien, à Sainte-Croix, en est à son troisième passage devant un tribunal. Les autres, Sur Grati, EolJorat, Eoljoux, ont pris du retard suite aux recours. Ainsi va la démocratie. Ce n’est pas un problème de planification.

L’échec en votation du conseil général de La Praz ne sonne-t-il pas comme la preuve que nous n’avons pas les outils démocratiques nécessaires pour assurer la transition énergétique?
Je trouve dommage qu’une commune associée à des entreprises en mains publiques s’investisse, mette de l’argent, et perde tout sur un coup de boutoir. Mais l’acceptation dépend désormais des citoyens, pas du Canton. On pourrait forcer le changement, mais cela ne me paraît pas souhaitable. Nous avons besoin de la volonté locale et nous allons y arriver. Le vent est en train de tourner. (24 heures)

Créé: 14.02.2018, 22h05

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