Première de cordée pour tirer les parias de l’oubli

PortraitPionnière du soutien aux malades psychiques, Madeleine Pont attend sa deuxième retraite pour se reposer.

Image: VANESSA CARDOSO

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«Mes petits-enfants ont fait une pétition pour que je renonce à couper le grand sapin du jardin qui fait de l’ombre dans la maison. J’ai été obligée de changer d’avis et rappeler la Commune qui avait délivré l’autorisation d’abattage!» Madeleine Pont lâche l’anecdote sans y penser, en ouvrant les portes de sa ferme foraine pluriséculaire. Connaissant son parcours, on se dit que «bon sang ne saurait mentir»: la capacité à transformer l’indignation en action, voilà l’essence de la travailleuse sociale à l’origine du Graap, le Groupe d’accueil et d’action psychiatrique. Si cette battante a officiellement pris sa retraite en 2012, quittant ce navire qui a démarré radeau en 1987 avec 9 personnes à bord, elle continue d’amener son énergie dans certains projets.

Hissés sur cette embarcation, des malades psychiques et leurs proches ont évité la noyade sociale. Ces personnes condamnées à l’enfermement et au désœuvrement à vie dans les années 1970 ont acquis une voix et des droits: «J’ai toujours refusé le consensus social qui présuppose qu’il y a des gens qui restent au bord de la route.»

L’œil rieur est encore posé sur le résineux, pendant qu’elle fait bouillir l’eau et détourne les ardeurs de sa jeune chienne vers un os. L’accueillante maîtresse de maison porte la tenue simple et élégante de ces polyvalentes habituées à se glisser en une même journée en une multitude de milieux. Des poules à nourrir le matin aux conférences à organiser le soir, en passant par les groupes de parole à animer l’après-midi, «je remplis trop mon agenda», souffle-t-elle.

«Je n’ai jamais pâti d’être une fille, ni d’être jeune, je me mettais au niveau de mes interlocuteurs. Si l’on veut obtenir quelque chose, on ne l’obtient jamais en étant contre»

Rien de frénétique pourtant chez la membre du Club alpin suisse qui s’impose une journée de randonnée hebdomadaire, pratique la méditation transcendantale depuis quarante ans et a arrêté de teindre sa chevelure en apprenant qu’elle allait devenir grand-maman. Elle savoure comme une douceur ce temps qui passe, mais son discours est toujours celui de l’adolescente sagace, celle qui philosophait des heures avec sa bande de cinq copains, tous des garçons, et filait faire de la peau de phoque le week-end. Fidèle, Madeleine compte encore ces cinq amis dans sa «tribu», dont son premier époux, Stan, à qui elle est restée très liée: «Je retrouve en eux des valeurs importantes pour moi.»

Fidèle aux autres, elle l’est aussi à elle-même. Une forme de constance très bien décrite par son complice de plusieurs décennies Charles Chalverat, professeur honoraire de la HES santé/social, membre du conseil de fondation du Graap. «On la sent habitée intérieurement, dans une grande présence à soi qui lui permet son engagement persistant et courageux. Je l’ai vue tenir tête à des sommités, des médecins, sans se démonter.» Elle confirme: «Quand on a une idée en tête, il faut user de conviction et avoir de bons arguments. Je n’ai jamais pâti d’être une fille, ni d’être jeune, je me mettais au niveau de mes interlocuteurs. Je suis depuis longtemps convaincue de la force du lien. Si l’on veut obtenir quelque chose, on ne l’obtient jamais en étant contre.»

Bousculer l’ordre établi

Sa fibre combative, celle qui n’a jamais adhéré à aucun parti pense l’avoir héritée de l’histoire de son papa, placé enfant loin de sa famille. «Une chose qu’il n’a jamais acceptée et qui m’a beaucoup marquée.» C’est d’ailleurs aux côtés de familles à qui l’on arrachait leur progéniture dans les années 1970 qu’elle a entamé sa carrière, jetant son dévolu sur un Ouest lausannois défavorisé, boudé par ses camarades de l’École Pahud. «Dans une Suisse qui avait beaucoup évolué, je ne comprenais pas qu’on ne puisse pas donner aux familles les moyens d’élever leurs enfants. Il fallait aussi fournir à ces parents l’éducation qu’ils n’avaient pas reçue eux-mêmes. Comment on réagit quand un enfant fait pipi à côté du pot… Des choses très concrètes.»

Ces «choses concrètes» elle les expérimente personnellement. Elle désire, allaite et élève trois enfants tout en travaillant. «J’ai tout fait pour pouvoir être là, les accompagner, les conduire à leurs activités.» Professionnellement, elle quitte les rails institutionnels pour monter ses projets. Le mot «terrain» revient souvent: «Comment voulez-vous aider les gens si vous ne les entendez pas? Ce que je voyais me révoltait. Avec l’indignation, vous pouvez vivre, avec la révolte, vous êtes obligés d’agir!» Si elle contribue à bousculer un ordre établi au point de recevoir le Mérite vaudois en 2011, elle ne s’en attribue pas gloire: «C’est un travail d’équipe.»

L’équipe, mais aussi la solitude, autre pilier de cette solidité sereine: «Toutes les décisions définitives de ma vie ont été le fruit d’une folle marche en montagne. J’allais n’importe où pendant des heures et après avoir versé toutes les larmes de mon corps, j’arrivais en fin de périple avec l’intuition de ce que j’avais à faire.» Au cours de ces balades, il a fallu par deux fois prendre la décision de divorcer ou, ironie du sort, accepter la maladie psychique d’un proche, longtemps après la création du Graap.

À l’âge où l’on se retourne pour dresser le bilan, Madeleine est-elle heureuse? «Ce serait un peu prétentieux, non? En tout cas je travaille à me dire que j’ai fait ce que j’avais à faire sur cette terre, pour pouvoir passer sereinement à une autre étape.» Le soir tombe sur la collection de théières. Regard sur le décor douillet. Tiens, Madeleine, vous jouez du piano? «C’est un vieux rêve. Quand mes filles ont commencé, j’ai essayé. Puis j’ai gardé ce projet pour la retraite. Maintenant, ma petite-fille me dit: «Ce sera pour ta deuxième retraite!»

Créé: 14.10.2019, 09h02

Bio

1948
Naît le 9 mai à Denges.
1958
Sa maîtresse d’école convainc ses parents d’envoyer Madeleine au collège.
1971
Obtient son diplôme de l’école sociale, intègre le Service intercommunal de prévoyance sociale de l’Ouest lausannois. Épouse Daniel Stanislas Miéville.
1974
Naissance de Chloé.
1977
Lance l’association des familles du quart-monde.
1978
Naissance d’Héloïse.
1981
Divorce, puis se remarie avec Luc Pont.
1982
Naissance de Roland.
1984
Entre à Pro Mente Sana et découvre les «conditions de vie révoltantes» des malades psychiques.
1987
Fonde le Groupe d’accueil et d’action psychiatrique (Graap). La structure occupe aujourd’hui 56 collaborateurs, 300 travailleurs AI et gère un budget annuel de près de 7 millions de francs
2011
Reçoit le Mérite vaudois.
2012
Prend sa retraite, mais siège encore au conseil de fondation et anime diverses activités au Graap.

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