Un pressing écolo détache sans solvant toxique

SantéPlus de deux tiers des nettoyeurs de textiles vaudois utilisent encore du perchloroéthylène, classé comme cancérogène probable. A Yverdon, un jeune entrepreneur prend le contre-pied.

<b>Lavage écolo</b> Serhat Açig milite pour un nettoyage des textiles sans solvants

Lavage écolo Serhat Açig milite pour un nettoyage des textiles sans solvants Image: Jean-Paul Guinnard

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Dans le lumineux local yverdonnois d’EGEN, Serhat Açig s’attelle à la démonstration de lavage d’une veste de costard. Malgré l’étiquette stipulant un nettoyage à sec uniquement, il enfouit le textile dans une machine qui se remplit peu à peu d’eau. L’année dernière, le jeune homme de 22 ans a investi toutes ses économies, glanées à force de petits boulots, dans un pressing. Ou plutôt «un centre de soins pour textiles», selon sa formule. Une décision qui a fait sourire les amis de cet employé de commerce, fraîchement formé. «Ce n’est pas très glamour comme milieu et cela n’intéresse pas vraiment la jeune génération, il y a pourtant beaucoup à y faire.» Avec la création d’EGEN, signifiant «propre à soi» en romanche, le jeune entrepreneur entend militer pour un nettoyage des textiles écologique, avec des produits biodégradables et sans solvant. Il s’inscrit ainsi dans un mouvement déjà répandu en France, mais qui peine encore à essaimer en Suisse: l’aquanettoyage pour remplacer le lavage avec du perchloroéthylène (PER).

Aquanettoyage en vidéo

Le PER, ou tétrachloroéthylène, c’est le P cerclé que l’on retrouve sur les étiquettes. Un solvant chloré à l’odeur forte, très volatile, ininflammable, utilisé dans le traitement de surfaces, mais surtout dans les machines de nettoyage à sec pour ses propriétés dégraissantes. Le hic? Le PER est un produit dangereux, classé comme cancérogène probable par le Centre international de recherche sur le cancer. «Il passe facilement la barrière cutanée et respiratoire, il va ensuite dans le sang et se répartit dans les tissus riches en graisse, précise le Dr Mickaël Rinaldo, toxicologue et spécialiste en médecine du travail à l’Institut universitaire romand de santé au travail. Une exposition chronique peut porter atteinte au système nerveux et au cerveau et causer maux de tête, vertiges ou encore troubles de la concentration et de la mémoire. Il est aussi suspecté d’entraîner le développement de cancers digestifs ou sanguins. En Suisse, il est également étiqueté comme potentiellement toxique pour la reproduction.»

Sous ces abords repoussants, le PER reste pourtant le compagnon de la majeure partie des pressings du pays. «L’abandon de ce solvant est progressif. Dans les 91 lieux en activité du canton, 70% des machines de nettoyage à sec fonctionnent avec du PER et 30% avec du KWL (ndlr: un solvant alternatif, lire ci-dessous), remarque le Dr Clive Muller, chef de la division air, climat et risques technologiques du canton de Vaud. Certes, comme pour toute matière dangereuse, il faudrait limiter l’utilisation du PER, mais celle-ci est très bien encadrée par les règles d’hygiène et de sécurité des travailleurs et les valeurs limite de concentration dans l’air, qui ne doivent pas dépasser 2 grammes/m3 près de la machine et 345 milligrammes/m3 en moyenne.» Quant aux résidus de PER sur les vêtements traités dans les pressings, ils sont «minimes», selon Mickaël Rinaldo. «Comme le solvant s’évapore très rapidement, il y a très peu de risques pour les clients.»

Maux physiques

L’Office fédéral de l’environnement ne compte d’ailleurs pas interdire l’usage du perchloroéthylène, à moins que l’Union européenne n’émette une recommandation dans ce sens. Il estime que les réglementations et contrôles en vigueur sont suffisants pour limiter les risques. En plus de l’inspection cantonale du travail, les pressings employant le PER sont contrôlés tous les ans par l’Association inspectorat du nettoyage des textiles en Suisse. «L’expérience montre qu’il y a très peu de cas problématiques», souligne Clive Muller. L’Institut universitaire romand de santé au travail, lié au CHUV, relève un seul cas en 2009 d’une personne ayant présenté des symptômes neurologiques dus à son travail dans un pressing. «Si les valeurs limites sont respectées, les risques liés à une exposition chronique pour les travailleurs sont minces. Mais il est difficile d’évaluer les effets sur la santé d’une exposition à de faibles doses. Il n’y a par exemple pas de seuil pour le risque cancérogène», précise Mickaël Rinaldo.

«Les pressings emploient beaucoup de personnes étrangères qui ne sont pas forcément au courant des risques pour leur santé»

Avant de se lancer, Serhat Açig a réalisé durant trois ans, à titre personnel, une étude de marché. Pour se familiariser avec l’univers des pressings, il a travaillé dans plusieurs d’entre eux, récoltant par la même occasion un certain nombre de témoignages. «Les pressings emploient beaucoup de personnes étrangères qui ne sont pas forcément au courant des risques pour leur santé. J’ai rencontré plusieurs travailleuses qui se sont plaintes de maux physiques.» Si des techniciens spécialisés se chargent généralement d’alimenter la machine en perchloroéthylène et de l’entretenir, les employés peuvent notamment être confrontés au solvant au moment de l’ouverture du hublot, ou lorsque le linge est insuffisamment sec. Œuvrant depuis trois ans dans un pressing de la région, Mélanie*, affirme avoir déjà été victime de démangeaisons et ne cache pas souffrir régulièrement de maux de tête. «Mais je ne sais pas si ce mal est directement lié au PER, cela peut également résulter de la chaleur qui rend l’atmosphère parfois étouffante», tient-elle à préciser.

Vers une prise de conscience

Reste que la Suva pousse les entreprises à utiliser des solvants alternatifs. Et la branche évolue. Leader suisse du nettoyage de textiles, Baechler a décidé depuis six ans, de ne plus acheter de machines de nettoyage à sec fonctionnant avec du PER. «On sait que ce solvant est toxique, remarque Philippe Labhard, directeur de l’entreprise. Par respect pour les employés et l’environnement, nous privilégions désormais le KWL et l’aquanettoyage. Environ 40% de nos pressings ont basculé vers ces nouvelles technologies.»

Si toujours plus de pressings optent pour des solvants alternatifs, comme le KWL, la méthode écologique de l’aquanettoyage reste par contre une exception. «Beaucoup de gens se montrent dubitatifs et pensent que cela va abîmer les habits, relève Serhat Açig. Mais cela demande juste une étape de dégraissage et de détachage manuelle avant de laver le textile, ainsi qu’un temps plus important pour le remettre en forme au moment du repassage. Et nous avons même mis au point une technique pour nettoyer les vêtements en laine vierge.» Après une vingtaine de minutes, la veste de costard ressort intacte de la machine. Avec, pour seule trace, un agréable parfum. (24 heures)

Créé: 24.04.2017, 07h18

Atteinte des logements et commerces contigus aux pressings

Très volatile, le PER peut se répandre dans les locaux contigus aux pressings, tels qu’habitations et commerces. En France, l’utilisation de ce solvant dans les machines jouxtant ces lieux sera d’ailleurs progressivement interdite d’ici 2022. En Suisse romande, le Service de l’air, du bruit et des rayonnements non-ionisants du canton de Genève (SABRA) a émis des recommandations allant dans ce sens suite à plusieurs prélèvements d’air effectués entre 2009 et 2011. Ces mesures ayant montré des dépassements de la valeur limite d’immission de 250 microgrammes/m3 dans trois des huit centres commerciaux évalués et dans plusieurs logements, avec des immissions allant jusqu’à 3859 microgrammes/m3. Si ces situations sont désormais assainies, le SABRA a décidé de lancer une nouvelle campagne de mesures, portant sur l’ensemble des habitations situées au-dessus des pressings. «Les résultats ne sont pas encore disponibles à ce jour. Mais en cas de dépassement des valeurs limites, des mesures d’assainissement seront ordonnées.» Aucune initiative similaire n’est prévue dans le canton de Vaud. «Nous intervenons dans les logements que s’il y a une suspicion de présence de PER ou une demande spécifique. Mais nous effectuons des contrôles réguliers aux alentours des pressings et nous évaluons la présence de PER dans l’air extérieur. Entre 2000 et 2014, celui-ci a diminué d’un facteur 4. En 2014, on en comptabilisait entre 0,2 et 0,3 microgrammes/m3. Au vu de cette tendance, il ne nous apparaît pas nécessaire d’effectuer des mesures supplémentaires», note Clive Muller, chef de la division air, climat et risques technologiques du canton de Vaud.

Solvants alternatifs

Pour remplacer le perchloroethylène (PER), les pressings se tournent essentiellement vers l’hydrocarbure KWL ou le Décaméthylcyclopentasiloxane (D5). Des solvants inflammables, polluants, mais qui seraient moins dangereux pour la santé que le PER. «Le KWL n’est pas connu pour être cancérogène mais on ne peut pas dire qu’il n’a aucun effet sur la santé puisque, comme tous les solvants pétroliers, il peut être irritant pour la peau et les voies respiratoires ou être toxique pour le système nerveux. Et nous n’avons pas autant de recul qu’avec le PER», remarque le docteur Mickaël Rinaldo, toxicologue et spécialiste en médecine du travail à l’institut universitaire romand de santé au travail. Concernant le D5, Christophe Iseli, membre de la Commission fédérale de coordination pour la sécurité au travail, précise que des prélèvements ont été faits dans un pressing utilisant ce produit et que les résultats semblent concluants. «Mais actuellement la science n’a pas encore assez de recul et de données toxicologiques pour en tirer des conclusions.»

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