La pression monte sur les migrants sans-abri

PrécaritéAlors que des dizaines de personnes dorment dehors, le Canton menace de contrôler plus drastiquement l’accès aux abris d’urgence.

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Pour les sans-abri de Lausanne, jeudi dernier était à marquer d’une pierre blanche. Alors que les températures s’approchent de zéro, l’abri PCi de la Vallée de la Jeunesse a ouvert ses portes pour la première fois cet hiver. Jusqu’en avril, il donnera chaque soir un lit à 50 personnes. Cinquante SDF qui jusque-là dormaient à la rue. Cette ouverture complète un dispositif qui compte deux autres structures ouvertes toute l’année à Lausanne: le Sleep-In, qui selon les soirs peut accueillir jusqu’à une quarantaine de personnes, et la Marmotte, qui compte une trentaine de places. Bilan de la nuit de jeudi à vendredi: 127 démunis ont dormi au chaud.

Les chanceux et les autres

En bas de la rampe qui mène au «bunker», comme le connaissent les sans-abri lausannois, un groupe de jeunes Africains patiente en attendant l’ouverture des portes. Ils font partie des chanceux du jour. «C’est la première fois que j’ai un lit depuis que je suis ici, raconte l’un d’eux, arrivé dans la région il y a quelques mois. J’ai déjà essayé de dormir au Sleep-In et à la Marmotte plusieurs fois, mais il n’y a jamais de place.» Son voisin esquisse un hochement de tête. Même scénario de son côté. Mais les mines restent sombres. La petite carte de réservation qu’ils sortent de leur porte-monnaie ne leur permettra pas de rester longtemps au chaud. Trois jours et ils seront de retour à la rue. Qu’à cela ne tienne, tous deux prévoient de passer l’hiver sur Lausanne. «On est là pour chercher du travail, dit le premier. On vient tous d’Italie ou d’Espagne. On sait qu’il n’y a nulle part où dormir là-bas, alors on tente ici.» Cette nuit-là, des dizaines de personnes n’ont pas eu la même chance qu’eux. Combien exactement? Difficile à dire. À en croire certaines associations d’aide aux sans-abri, comme La Maraude, avant l’ouverture de l’abri PCi, une centaine de personnes dormiraient dehors chaque nuit en région lausannoise. La mise à disposition de lits supplémentaires a amélioré la situation, mais selon la Ville, 41 personnes ont dû être refoulées jeudi soir. Dans le reste du canton, la situation n’est pas meilleure. Deux autres hébergements existent, l’un à Vevey, l’autre à Yverdon, et offrent un total de 42 lits. Selon Caritas, qui en assure la gestion, ils restent rarement vides et peuvent refuser jusqu’à six personnes chaque soir. À Nyon, où il n’y a aucun lieu de secours, on compte une douzaine de personnes vivant dans la rue. Au total, selon Christophe Cloarec, responsable de l’Équipe mobile d’urgence sociale (EMUS), qui patrouille dans tout le canton à la rencontre des démunis, le nombre de sans-abri vaudois pourrait se chiffrer à 250 au total, dont 30 à 40 n’auraient d’autre choix que de passer la nuit dehors malgré l’ouverture de l’abri PCi. Une estimation bien plus conservatrice que celle d’autres acteurs associatifs.

Minorité de SDF locaux

Dans le bunker lausannois, les visages africains sont les plus nombreux, devant un fort contingent de personnes venues de Roumanie. Présent sur les lieux, le municipal lausannois en charge de la Cohésion sociale, Oscar Tosato, ne peut que le constater:

«L’offre d’hébergement d’urgence concerne surtout un public de migrants.»
Les statistiques de ses services le confirment: sur les 127 personnes hébergées ce soir-là par les trois abris d’urgence, à peine huit étaient lausannoises. Les autorités ont beau rappeler que le dispositif d’accueil d’urgence s’adresse aux gens du cru, les faits sont têtus et ce principe est mis à rude épreuve par l’afflux de migrants qui touche la Suisse et l’Europe. Toujours cette même nuit de jeudi, 37% des SDF hébergés par la Ville étaient originaires d’Afrique. Les conditions d’accès des migrants aux abris lausannois ont pourtant déjà commencé à se durcir, et ce n’est peut-être pas fini. En 2012, le système de réservation mis en place par la Ville a posé un premier jalon en permettant de trier les demandes. Priorité est donnée aux sans-abri locaux, puis aux personnes vulnérables, femmes, enfants et personnes âgées en tête. Tandis que certains peuvent obtenir un lit pour une durée de trois mois renouvelable, d’autres restent quelques jours, puis s’en vont voir ailleurs une semaine ou deux avant d’espérer obtenir à nouveau une place au chaud. Ce sont surtout eux, des hommes, seuls, majoritairement africains ou roms, qui étendent leur sac de couchage aux quatre coins de la ville. Oscar Tosato se félicite d’une chose: «Notre objectif est de parvenir à un chiffre de zéro sans-abri locaux. Sur ce plan, c’est une réussite, sous réserve de quelques solutions qui doivent encore se dégager pour les personnes concernées par les addictions.» Reste l’enjeu qui donne des cheveux blancs aux autorités: éviter que les migrants démunis s’adressent aux hébergements d’urgence. Oscar Tosato l’a toutefois revendiqué plusieurs fois, Lausanne fait déjà beaucoup pour prendre en charge les sans-abri qui convergent vers elle et ne peut trouver seule une solution au problème.

Serrage de vis en vue?

Du côté du Canton, Pierre-Yves Maillard, conseiller d’État en charge de l’Action sociale, se dit attentif à la problématique des personnes qui dorment dehors, tout en rappelant que dans ce domaine, l’essentiel des responsabilités revient aux communes: «La fonction du Canton est davantage de faciliter et de subventionner.» L’échelon cantonal est toutefois appelé à peser de plus en plus, ne serait-ce que sur le plan financier. Jusqu’à l’an passé, le dispositif d’hébergement d’urgence de Lausanne, qui coûte plus de 2,2 millions de francs par année, recevait 50% de subventions du Canton. Une situation qui tranchait avec celle des abris de Vevey et d’Yverdon, tous deux intégralement financés par l’État, pour un total d’un peu plus de 1 million de francs. Suite à une demande de la Ville de Lausanne, l’équilibre est en passe d’être rétabli. Depuis cette année déjà, les abris de la capitale reçoivent 66,6% de subventionnements cantonaux, un chiffre qui passera à 100% à l’horizon 2019. Le tout financé par la facture sociale. Puisqu’il tient les cordons de la bourse, le Canton est-il prêt à financer l’ouverture de nouveaux hébergements de nuit? La réponse de Pierre-Yves Maillard est claire: «Le dispositif s’est développé au nord et à l’est du canton. Il manque encore une structure à l’ouest. Mais il faut avoir une politique cohérente. Pour les besoins des migrants, nous n’allons pas développer un dispositif d’hébergement qui fasse doublon avec celui de l’aide d’urgence accordée par l’EVAM (ndlr: Établissement vaudois d’accueil des migrants). Hors des plans grand froid, soit tant qu’il n’y a pas de risque vital pour les personnes qui dorment dehors, nous nous en tenons au dispositif existant.» Pour les autorités, les migrants démunis ont en effet déjà accès à un toit et au minimum vital, qu’ils soient ou non en situation irrégulière. «Il existe un fantasme selon lequel les personnes qui s’adressent au Canton pour obtenir l’aide d’urgence de l’EVAM risquent un renvoi immédiat, estime Pierre-Yves Maillard. Sous réserve des personnes recherchées pour un délit sérieux, ce n’est pas vrai.» Pour l’instant, le Canton se contente de marteler ce message auprès des migrants et des acteurs de l’hébergement d’urgence. Mais le ton pourrait se durcir: «L’accès aux structures d’hébergement d’urgence ne fait pas l’objet du même contrôle d’identité que celui de l’EVAM, c’est ce qui le rend plus attractif, rappelle Pierre-Yves Maillard. Une uniformisation des pratiques permettrait peut-être de retrouver de la cohérence et de mieux utiliser les structures de l’EVAM. Ce n’est pas l’option privilégiée, nous voulons d’abord mieux informer sur l’aide disponible.»

Créé: 18.11.2017, 10h49

Des pistes pour colmater la brèche

Face à des structures existantes qui débordent, des solutions existent déjà ou sont en projet. La plus connue, et sans doute la plus controversée, est le squat du Collectif Jean Dutoit.
Ce groupe de migrants sans abri est né en 2015 en même temps que le campement sauvage qui s’est formé dans les jardins du Sleep-In. Après avoir occupé divers lieux en région lausannoise, il est désormais installé – illégalement – dans un immeuble désaffecté au nord de Lausanne. Selon le collectif lui-même, il accueillerait désormais une centaine de personnes, soit à peu près le même nombre que les abris officiels lausannois.
Toujours à Lausanne, la Fondation Mère Sofia, qui gère la Soupe populaire, a testé un projet pilote appelé Le Répit
durant l’hiver 2015. Il s’agissait d’un espace chauffé, à Renens, permettant d’accueillir une dizaine de personnes repérées dans la rue par une équipe de maraudeurs. Après une éclipse en 2016, la fondation a annoncé au début de cette année qu’elle cherchait des financements pour relancer le concept et l’étendre. Objectif: accueillir jusqu’à 200 personnes par soir. Le Canton n’est pas entré en matière, et le projet n’a pas pu voir le jour en octobre comme prévu initialement. Il ne serait toutefois pas mort, grâce à la Ville de Lausanne, qui est prête à financer une formule similaire, mais moins ambitieuse.
Enfin, depuis la crise du campement sauvage dans les jardins du Sleep-In de Renens, une réflexion a été lancée pour créer un hébergement dans l’Ouest lausannois.
Plus de deux ans plus tard, elle ne semble pas avoir fait beaucoup de progrès. Contactée à ce sujet, la Municipalité de Renens indique que le thème sera à l’ordre du jour de la prochaine rencontre des syndics du district, sans donner plus de précisions sur les contours d’un éventuel projet. «Nous étudions plusieurs pistes. Il y a des désaccords, mais la discussion a bien lieu», indique Karine Clerc, municipale renanaise en charge de la Cohésion sociale. Les sans-abri vont certainement devoir prendre leur mal en patience. «Amener certaines communes à reconnaître la nécessité d’un hébergement d’urgence est un gros travail. Certaines d’entre elles se sentent plus concernées que d’autres», relève en effet Karine Clerc.

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