La protection des marais a 30 ans

EcologieLe 6 décembre 1987, le peuple suisse acceptait l’initiative Rothenthurm visant à sauvegarder les sites marécageux. Un vote qui a laissé des traces dans le canton.

Les marais des Mosses figurent à l'inventaire des sites marécageux d'importance nationale. Il faudra près de 25 ans pour parvenir à un compromis entre protection de ce patrimoine et intérêts touristiques.

Les marais des Mosses figurent à l'inventaire des sites marécageux d'importance nationale. Il faudra près de 25 ans pour parvenir à un compromis entre protection de ce patrimoine et intérêts touristiques.

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Aussi neutre qu’elle soit, c’est l’armée suisse qui a déclenché cette révolution. Lorsqu’elle annonce son intention d’agrandir sa place d’armes schwytzoise de Rothenthurm en direction d’un site marécageux voisin, les écologistes montent aux barricades. Une initiative est lancée en mars 1983. Elle sera soumise aux voix le 6 décembre 1987. Le résultat est aussi surprenant que sans appel: 57,8% des citoyens acceptent cette initiative, encouragés par un constat alarmant: 90% des surfaces marécageuses ont disparu en 100 ans, en raison des drainages des sols à des fins agricoles.

Encore étudiant, Alain Stuber glisse un oui dans l’urne. Il devient rapidement l’un des artisans de la mise en place de cette protection. En 1989, il entre au bureau Hintermann et Weber, qui possède une antenne à Montreux. «J’ai été engagé justement pour cartographier et inventorier ces milieux. Un travail extraordinaire. Il a fallu créer une méthodologie et une typologie pour définir et délimiter ces milieux, en tenant compte de la biologie, mais aussi de la géologie, de l’habitat, de l’économie spécifiques à chaque site.» Il faudra moins de deux ans pour mener à bien ce travail à l’échelle de la Suisse. «Nous avions présélectionné 400 sites potentiels. Nous sommes allés sur le terrain avec notre grille d’évaluation pour catégoriser et proposer à la Confédération des sites d’importance nationale.»

Surprise et menaces

Dans le canton, on retient principalement les marais des Mosses, ceux de la vallée de Joux et les sites de la Grande Cariçaie et les Grangettes… Lorsque la Municipalité d’Ormont-Dessous s’en va déposer sa planification touristique des Mosses, c’est pourtant «le coup d’assommoir», décrit Annie Oguey, qui siège depuis quatre mois au sein de l’exécutif. «Je pense que peu de citoyens ont pris la mesure des conséquences de ce vote. Pour beaucoup, cette protection se limiterait à la région de Rothenthurm. Mais ce texte a stoppé net notre développement, ne tenant aucun compte des intérêts divergents de l’agriculture, des habitants, du tourisme…»

Les réactions, parfois violentes, auxquelles Alain Stuber fait face dans son travail de terrain le confirment: «On m’a dit: «J’ai voté contre l’armée», «Si j’avais su, j’aurais voté non», on m’a même menacé aux Mosses. Faire comprendre les enjeux de cette protection a pris du temps. Aujourd’hui encore, ils ne sont pas totalement acceptés partout.»

Alors fraîchement diplômée en sciences de l’environnement à l’EPFL et auteure d’une étude sur l’évolution de la végétation d’un marais dans le canton de Vaud, Catherine Strehler Perrin a soutenu l’initiative. Mais reconnaît que sa portée est alors mésestimée par une bonne part des électeurs (lire ci-contre). «En 1987, les surfaces qui allaient se voir concernées n’étaient pas délimitées. Cette délimitation n’est intervenue qu’en 1996. Et il était difficile à l’époque de présager du développement de ces territoires et des conflits d’usage qui allaient naître. Je comprends la frustration que cela a pu générer. Mais la protection des marais était urgente.»

Freiner l’érosion

Un rapport de l’Office fédéral de l’environnement publié à l’occasion de ce 30e anniversaire indique que, si les surfaces marécageuses ont peu diminué, l’état des marais a continué à se dégrader. L’initiative aurait-elle manqué son but? «Sans elle, nous aurions perdu encore plus de surface et plus rapidement; c’est ce qu’il faut retenir, réagit Alain Stuber. Des restaurations de milieux sont en cours. C’est bien. Mais il faudra s’assurer qu’on continuera à les entretenir. Je ne me fais pas trop de souci pour les sites d’importance nationale: les moyens sont là. Mais je ne suis pas non plus naïf: les biotopes plus petits vont continuer à disparaître.» Le Montreusien tire toutefois une certaine fierté de son engagement pour cette cause: «Je suis récemment allé me promener à Grindelwald. On peut y voir des marais magnifiques. Je me dis que c’est grâce à ce travail qu’ils sont encore là.»

«Lorsque les glaciers auront disparu, les marais seront les derniers réservoirs d’eau. Nous serons heureux d’avoir sauvegardé ce qui l’aura été.»

Pour Michel Bongard, secrétaire de Pro Natura Vaud, le projet de l’armée à Rothenthurm a servi de catalyseur. «C’est un changement de cap important, après des décennies à drainer les sols au profit de l’agriculture. On a réussi à freiner cette érosion. Des mesures sont prises aux niveaux fédéral et cantonal pour revitaliser des marais. Le Canton de Vaud est dynamique en la matière.» L’écologiste insiste: l’enjeu est crucial. «Le réchauffement climatique va accélérer cette érosion. Lorsque les glaciers auront disparu, les marais seront les derniers réservoirs d’eau, jouant le rôle de vastes éponges. Nous serons heureux d’avoir sauvegardé ce qui l’aura été.» (24 heures)

Créé: 06.12.2017, 18h26

Un «non» au gris-vert


Dessin parru dans 24 Heures, le 7 décembre 1987

En ce 7 décembre 1987, la presse romande est unanime: le résultat de cette initiative est surtout une fessée administrée à l’armée plus qu’un vote en faveur de l’environnement. «Les marais de la Biber resteront tranquilles», imprime Le Matin. «Cette majorité s’est prononcée en faveur du statu quo à Rothenthurm et, a du même coup, voulu stopper l’utilisation des marais de la région à des fins militaires», écrit le Nouvelliste. «Faudra-t-il
déplcaer la caserne? Tout dépend de la manière dont il convient d'interpréter le terme de «zone marécageuse de Rothenthurm», peut-on lire dans 24 Heures.

L’analyse des médias, comme celle de nombreux électeurs, se limite à l’impact local de ce oui. De sa portée nationale, il n’est alors pas fait mention, ou alors au détour d’une phrase. «Rares sont ceux qui ont pris la mesure de l’impact de cette votation, confirme Catherine Strehler Perrin, de la Direction générale de l’environnement vaudoise. Ce sont les décisions des tribunaux qui ont rendu tangible pour les acteurs concernés la signification de cette protection.»

Le texte de l'initiative

La constitution fédérale est complétée comme il suit:
Art. 24sexies, 5e al.

5. Les marais et les sites marécageux d'une beauté particulière et présentant un intérêt national sont placés sous protection. Dans ces zones protégées, il est interdit d'aménager des installations de quelque nature que ce soit et de modifier le terrain sous une forme ou sous une autre. Font exception les installations servant à assurer la protection conformément au but visé et à la poursuite de l'exploitation à des fins agricoles.

Disposition transitoire

Il y aura lieu de démanteler toute installation ou construction et de remettre dans son état d'origine tout terrain modifié, aux frais du responsable, lorsque ces ouvrages ou ces modifications sont contraires au but visé par la protection et entreprises après le 1er juin 1983, en particulier dans la zone marécageuse de Rothenthurm, tant sur le territoire du canton de Schwyz que sur celui du canton de Zoug. L'état initial sera rétabli.

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