«Ce serait dommage que ces races disparaissent»

ÉlevageDes éleveurs de volailles suisses menacées organisent un jugement des coqs à Bonvillars. Plongée dans un monde singulier.

Comment juge-t-on un coq?
Vidéo: Romain Michaud

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En cette matinée d’octobre, le soleil commence à réchauffer doucement la campagne fribourgeoise. Les poules et les canards d’Isabelle Badan se prélassent aux abords de la petite marre qu’elle a créée dans le jardin de sa ferme rénovée. Cette éducatrice de la petite enfance et mère de famille élève trois des cinq races de volailles suisses menacées (lire encadré).

«Cela fait quatre ans que je fais de l’élevage. C’est un hobby. Je me suis intéressée à ces races, car ce sont des animaux suisses qui sont faits pour vivre ici, et cela serait vraiment dommage qu’on perde cette génétique», explique celle qui est aussi responsable romande de l’Association des éleveurs de volailles menacées (AEVM) et organisatrice du jugement des coqs qui aura lieu samedi à Bonvillars*. Isabelle Badan y amènera ses quatre coqs pour qu’ils soient évalués par l’un des 32 juges spécialisés que compte la Suisse. Pour l’heure, les quatre mâles continuent de coqueriquer et de béqueter, dans leur enclos grillagé, les graines que leur lance l’éleveuse fribourgeoise.

Elle espère qu’au moins l’un d’entre eux sera estimé digne de devenir un reproducteur. Lors des jugements, les volailles sont toujours notées par rapport à un standard d’origine, défini par des normes européennes. Les juges évaluent les animaux sur cinq critères: l’aspect général, les caractéristiques raciales propres à la bête, son plumage, sa tête et ses pattes.

«J’y vais pour savoir si j’ai bien travaillé pendant l’année. Pour voir si mes poules et mes coqs parents laissent de beaux sujets. Parce que si j’ai des poules et des coqs qui ont beaucoup de défauts, autant changer les parents et recommencer avec d’autres. Le but de ces jugements c’est vraiment de garder une génétique la plus propre possible.»

Livre des origines

Comme la plupart des associations qui protègent les races menacées, l’AEVM tient un livre généalogique, appelé aussi livre des origines ou herd-book. Il s’agit d’un registre de recensement d’animaux dont l’ascendance et les propriétaires sont connus. «Pour pouvoir rentrer dans notre registre, l’animal doit avoir été validé lors d’un jugement. Ce livre des origines me permet, si par exemple j’ai un coq appenzellois huppé et qu’un autre éleveur a un coq de cette même race, que nous puissions faire un échange pour continuer à faire de l’élevage.»

Le livre est très complexe, puisqu’il remonte jusqu’à cinq générations. Il s’agit d’être sûr qu’il n’y ait pas de consanguinité qui pourrait amener une dégradation génétique. Un risque réel pour les races où il ne reste que très peu d’individus. «Les appenzelloises huppées de couleur noire sont tellement rares qu’on est presque obligé de faire accoupler les frères et les sœurs ou le père avec ses filles pour que la race ne disparaisse pas», souligne Isabelle Badan.

Concours de beauté?

«Quand nous rencontrons les éleveurs, nous parlons plutôt d’un préjugement ou d’une journée technique, précise Jacques Bader, juge avicole à la fédération Volailles de race Suisse qui officiera samedi à Bonvillars. L’objectif est de discuter avec les éleveurs de la race de leur animal et de ce qu’on recherche précisément. De partager nos expériences et de les aider à améliorer leur élevage.»

Il n’est pas question d’apposer des notes définitives aux animaux comme c’est le cas lors d’une exposition régionale, cantonale ou nationale. «Les expositions sont des concours de beauté où le but est de sortir le plus bel animal. Une bête pratiquement parfaite, ou qui touche à la perfection», explique celui qui juge les volailles depuis vingt-sept ans.

Ces concours intéressent moins les défenseurs des races menacées comme Claudia Steinacker, responsable romande des projets animaux chez ProSpecieRara, fondation qui cherche à préserver la diversité des plantes et des animaux et qui chapeaute l’AEVM. «Pour nous, ces expositions ne sont pas essentielles. Nous souhaitons surtout que la race devienne pérenne. Ensuite nous pourrons sélectionner plus drastiquement les animaux.»

«L’idée n’est pas de mettre quatre poules dans un jardin, précise Isabelle Badan. Je vends mes poules à des gens qui ont un coq, car notre objectif est de soutenir la race. C’est vraiment ça qui est important pour moi.»

Claudia Steinacker va même jusqu’à décourager les familles qui souhaitent avoir des poules menacées. «S’ils ne veulent pas de coq ils ne participent pas à la sauvegarde de la race.»



* Jugement des coqs
Maison du patrimoine à Bonvillars
samedi 19 octobre de 9h à 12h.

Créé: 18.10.2019, 06h37

Cinq animaux mis de côté à cause de leur rendement

La Suisse compte cinq races de volailles menacées de disparition. Claudia Steinacker, responsable romande des projets animaux chez ProSpecieRara, accompagne les personnes qui souhaitent élever ces animaux rares. «Après la Deuxième Guerre mondiale, il a fallu produire beaucoup de nourriture. Les éleveurs ont privilégié des poules à deux fins (ndlr: volailles utilisées pour leur chair et pour leurs œufs) avec un très fort rendement. Les anciennes races suisses qui produisaient moins ont été abandonnées petit à petit par les éleveurs et l’industrie, et leur nombre a décliné. Le problème, c’est qu’une fois qu’une race disparaît, il est impossible de la recréer.»

Parmi ces races, il y a trois poules: la poule suisse une bête à deux fins, arborant les couleurs nationales, qui était encore très répandue dans la première moitié du XXe siècle. L’appenzelloise huppée, déjà présente dans les couvents des Alpes suisses au XVe siècle, est reconnaissable à son look «punk» avec sa houppette sur la tête. Et l’appenzelloise barbue, apparue en Suisse vers le milieu du XIXe siècle, nommée ainsi à cause des plumes qui poussent sous son bec et qui recouvrent sa gorge d’un joli duvet. Les deux autres volailles menacées sont l’oie de Diepholz et le canard de Poméranie, introduits tous deux en Suisse au début du XXe siècle.

«Le meilleur moyen pour sauver ces races, c’est de les consommer, souligne Claudia Steinacker. Si on arrête de manger leur viande et leurs œufs ou si on cesse de les exposer dans des parcs publics et des zoos, ces races et cette diversité vont disparaître.»

Galerie photo

«Juger les coqs c'est pour garder une génétique la plus propre possible»

«Juger les coqs c'est pour garder une génétique la plus propre possible» Des éleveurs de volailles suisses menacées organisent un jugement des coqs ce samedi à Bonvillars. Retour sur cette pratique.

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