La police démantèle un réseau rom de proxénètes actifs à Lausanne

Prostitution forcéeLe coup de filet a eu lieu en Roumanie. Une des victimes avait été agressée à Sullens puis retrouvée morte en France voisine.

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Le drame subi par Mihaela Miloiu, une prostituée roumaine de 18 ans, avait choqué à la fin de l’année 2016. Le 15 décembre, dans une forêt du Doubs, en France voisine, des bûcherons retrouvaient son corps transpercé de 26 coups de couteau. Son visage, fracassé, la rendait méconnaissable. Le suspect de ce crime, interpellé un an plus tard en novembre 2017, était un client d’origine française travaillant dans la région de Lausanne. Il avait agressé la jeune femme à Sullens.

Comment Mihaela était-elle arrivée en Suisse? Attirée par un homme qui l’avait séduite en utilisant la technique du loverboy – une promesse amoureuse de vie meilleure cachant la réalité de l’exploitation et de la prostitution – elle était tombée entre les griffes d’un clan rom basé en Roumanie. Ce réseau a été démantelé la semaine dernière dans ce pays.


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«L’enquête a commencé il y a deux ans à Lausanne», déclare le procureur vaudois, Christian Buffat. Ce n’est pas le drame de Mihaela qui a déclenché ces investigations. Mais l’enquête a permis de comprendre ce qui était arrivé à la jeune femme. Après une année de récolte d’informations très précises sur le terrain vaudois, une équipe commune d’enquête suisse et roumaine, supervisée par des procureurs des deux pays, a été créée sous l’égide d’Eurojust, l’unité de coopération judiciaire de l’Union européenne. «C’est la première fois qu’un tel accord était signé entre les deux pays», souligne la police municipale lausannoise.

Le 16 janvier dernier, la justice roumaine a perquisitionné onze logements, dans les comtés d’Arges et de Maramures, à une centaine de kilomètres au nord de Bucarest. Mihaela venait de cette région, plus exactement de Godeni. La police a arrêté quatre suspects lors de cette opération alors que cinq autres font l’objet de mandats d’arrêt européens. Une opération a aussi eu lieu à Lausanne dans un des points de chute des proxénètes, des appartements sous-loués. L’endroit était toutefois vide. La Direction roumaine de la lutte contre le crime organisé et le terrorisme a identifié 15 victimes et 9 prévenus, dont un chef de clan âgé de 34 ans. Les membres du réseau sont soupçonnés d’avoir forcé 11 jeunes femmes à se prostituer en Suisse, en Italie, entre Vicence (Vicenza) et Venise, ainsi qu’en Allemagne et en Norvège. Parmi elles, il y avait Mihaela. Le chef, à lui seul, a exploité plus de cinq femmes pendant la durée de l’enquête. Le réseau rom, dont les activités ont démarré il y a quatre ou cinq ans, a engrangé en tout cas 2,26 millions de francs. L’argent servait à acheter des voitures de luxe ou, parfois, à jouer au casino. La justice roumaine a saisi cinq maisons.

Précarité en Roumanie

Les victimes vivaient en Roumanie dans des conditions précaires. Elles étaient des proies idéales. «Ils les ont forcées à se prostituer dans la rue, même dans des conditions de froid extrême ou quand elles avaient des problèmes de santé», indiquent les médias roumains. Les prostituées étaient contraintes de commettre des vols sur les clients. Les proxénètes se montraient en effet violents lorsque les femmes ne rapportaient pas suffisamment d’argent.

Le procureur, Christian Buffat, décrit un véritable enfer: «Elles subissent de fortes pressions. Les proxénètes oscillent entre les paroles mielleuses et les menaces ou les mots rabaissants. Par exemple: si tu ne ramènes pas assez d’argent, j’en prendrai une autre. Les femmes qui n’obtempèrent pas sont frappées à coups de poing.»

La collaboration entre la Suisse et la Roumanie s’est révélée efficace. Cela ne va pas de soi. Alors que la loi suisse permet de mettre les suspects en détention provisoire afin de constituer un dossier solide, les Roumains doivent d’abord rassembler toutes les preuves. Ensuite, ils peuvent interpeller les criminels présumés et les garder pendant six mois au maximum pour les besoins de l’enquête.

«Nous les avons frappés au cœur»

Cette coopération a permis de suivre les va-et-vient des proxénètes: «Dès qu’ils se sentent observés par la police, ils partent. Dans l’affaire en cause, ils étaient relativement stables. Mais ils allaient quelques fois en Roumanie. Nos collègues nous avertissaient quand ils repartaient. Nous allions alors les prendre en filature à l’aéroport de Genève, à leur arrivée», raconte Christian Buffat.

Au lieu de procéder à des interpellations rapides à Lausanne, ce qui aurait abouti à des peines relativement courtes en l’absence d’une vision globale du trafic, la stratégie a consisté à déférer les proxénètes en Roumanie. «Nous les avons frappés au cœur», déclare Christian Buffat. Ce clan est anéanti même si des branches de la criminalité roumaine peuvent encore pousser. D’autres réseaux, notamment nigérians, occupent les enquêteurs vaudois.

Créé: 21.01.2019, 18h38

Comment mettre les victimes en sécurité

La stratégie policière et judiciaire avait comme but de frapper fort en Roumanie. L’effet collatéral est l’absence d’intervention immédiate sur le terrain lausannois. Un risque pour les femmes contraintes à la prostitution? «On peut dire que la stratégie consistant à différer les interpellations le temps de constituer un dossier solide a sans doute permis aux prévenus de poursuivre temporairement leurs activités criminelles durant quelques mois sans être «inquiétés», à tout le moins provisoirement. Quant aux jeunes femmes contraintes à se prostituer, les investigations ont permis à certaines d’entre elles de quitter le réseau sans craindre des représailles et de garder un œil sur la sécurité des autres pour s’assurer que leur vie n’était pas en danger», explique le procureur vaudois, Christian Buffat. Astrée, association de soutien aux victimes de traite et d’exploitation créée en 2015, s’occupe justement de la protection des victimes. En 2017, elle l’a fait auprès de 52 d’entre elles. «Une partie de notre travail consiste à détecter les victimes de traite des êtres humains. Elles peuvent ainsi bénéficier d’un accompagnement global et personnalisé et d’un hébergement sécurisé si besoin. Cet appui favorise les dépôts de plainte pénale et la contribution des victimes au travail de la police et de la justice», explique Angela Oriti, codirectrice d’Astrée.

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