1819: Le Ranz des vaches à Vevey

250 ans dans la vie des VaudoisPour la première fois, le fameux air des armaillis est chanté en chœur à la Fête des Vignerons.

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«La majorité dit qu’après vingt et quelques années de révolution, de guerres et de misères, il faut profiter des temps heureux qui se présentent pour se féliciter de la paix dont nous jouissons, pour oublier ces années malheureuses et, enfin, pour céder à l’impatience de tant de gens qui n’ont pas vu cette fête et qui la désirent ardemment.» En janvier 1819, comme l’atteste ce passage du Manual de la Confrérie, on décide donc d’organiser la prochaine Fête des Vignerons. Sept cent trente figurants donnent le meilleur d’eux-mêmes les 5 et 6 août. Grande première, le Ranz des vaches est entonné en chœur. Le soliste n’apparaîtra qu’en 1889. L’hymne des pâtres est chanté par treize armaillis accompagnés de bétail et du char bleu transportant les instruments qui permettent la fabrication du fromage là-haut sur la montagne. Selon la description de 1819, ils «ont retroussé leurs manches afin de traire les vaches et ont imité l’opération de faire le fromage». Chaque fête innove. Comme Vaud est devenu un canton à part entière, cent quinze anciens Suisses dotés de l’antique armure montent la garde au pied de l’estrade et ouvrent la marche de la parade. Nouveau aussi, un corps de vignerons du Printemps, un rémouleur et des tonneliers.

Une prime pour les couronnés

Comme en 1798, des gradins pouvant accueillir 2000?personnes sont érigés sur la place du Marché, côté lac. Le spectacle s’y donne, puis un cortège s’ébranle à travers les rues de Vevey, rythmé par les arrêts en seize stations avant le banquet. La cérémonie du couronnement est, cette fois-ci, minutieusement arrangée et ouvre les feux à six heures du matin. Pour la première fois, les vignerons récompensés reçoivent une prime.

Le journaliste Emile Gétaz précise en 1941: «Si les rôles des faneuses, moissonneuses, bacchantes, étaient encore tenus par des jeunes gens (à cause de la fatigue), les déesses furent, pour la seconde fois, représentées par de gracieuses et mignonnes jeunes filles.» Les costumes «assez simples, aux coloris verts, bleus, roses et rouges», imposés aux figurants, sont à leur charge. La préparation se professionnalise. Jean-Philippe Walter, lieutenant-colonel de l’artillerie fédérale, marchand drapier et ordonnateur du cortège, est secondé par David Constantin, maître à danser, et David Glady, maître de musique. Les figurants répètent et prennent des leçons.

Glady ne compose pas, mais choisit les airs et arrange les paroles. L’écrivain Edouard Rod se gausse gentiment, en 1905: «Les couplets, qui ont toujours été la partie la plus faible de l’œuvre, étaient particulièrement médiocres. Mais l’indication détaillée des danses, qui les accompagne, permettait jusqu’à un certain point de rectifier les impressions de lecture.» Exemple de platitude:

«O doux printemps! Quelle allégresse
Tu fais renaître dans nos cœurs;
Pour nous il n’est plus de tristesse
Quand tu parais avec tes fleurs…»

La liberté, censurée en 1791 par les Bernois, rejaillit dans ce chant:

«Tu viens Bacchus dans l’Helvétie,
Tu viens chercher la Liberté;
Aux chants de liberté patrie,
Tu partages notre gaîté.»

La présence des faux dieux ne laisse pas les mômiers de marbre. Aux couplets bachiques, ils préfèrent des aspirations rigoristes: «On n’oubliera pas, font-ils savoir dans la presse, que le travail est le premier devoir de l’homme, et que le premier travail est celui de la terre.»

Parmi les spectateurs, citons Alexandre Vinet, déjà célèbre à 22?ans pour ses poèmes patriotiques, les politiciens Jules Muret et Auguste Pidou, le doyen Bridel et l’historien Vulliemin. Un livret est imprimé chez l’imprimeur veveysan Loert­scher, qui comporte huit bandes de 45?centimètres sur 18 représentant les costumes des figurants et les chars. Chaque Fête à venir connaîtra son dépliant. Les places coûtent entre 1 et 3?francs. La dépense totale atteint 16?254?francs et l’exercice se clôt par un déficit de 9666?francs.

Le meilleur pour la fin: le menu du banquet se compose de vin nouveau, de pain, de soupe aux fèves, de pâté froid, de jambon, de rôti froid, de salade, de viande salée, de gaufres, de fromage et de fruits.

Sources: La Fête des Vignerons à Vevey, Edouard Rod, Payot, 1905. Du labeur aux honneurs, S. Carruzzo-Frey et P. Ferrari-Dupont, Confrérie des vignerons, 1998.


La «Marseillaise du bétail»

De tradition orale, l’origine du Ranz des vaches se perd dans la nuit des Alpes. Rousseau le cite dans son Dictionnaire de la musique de 1767, colportant le fait qu’il donnait le mal du pays aux soldats suisses du service étranger. Le chantait-on en cachette, y était-il interdit? Les avis divergent.

Ce chant des pâtres se déclinait en plusieurs versions, liées à différentes régions de Suisse. Il ne reste aujourd’hui que la mouture gruérienne. Ses paroles se sont égarées jusqu’à ce que le doyen Bridel les fixe, en 1813, dans son Conservateur Suisse, citant les travaux sur cette chanson du Français George Tarenne, parus la même année. Plus tard, d’autres Français, comme Dumas et Daudet, trouvent sa mélodie monotone et le qualifient de «Marseillaise du bétail», selon l’expression d’un vaudevilliste cité par Pierre Larousse dans un de ses dictionnaires. Reste que ce chant, devenu national, possède une forte charge émotionnelle et patriotique.

Depuis 1819, il n’a manqué aucune Fête des Vignerons.

Créé: 21.03.2012, 21h29

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François-Louis fonde Cailler à Corsier


C’est d’Italie que le Veveysan importe l’idée d’industrialiser le chocolat

François-Louis Cailler naît à Vevey en 1796. Après un apprentissage chez un épicier de sa ville, le jeune homme séjourne à plusieurs reprises au sud des Alpes entre 1816 et 1818. A Turin, il découvre, selon le Dictionnaire historique de la Suisse, des chocolatiers tessinois, et s’initie à la fabrication de l’or brun. Revenu à Vevey, il ouvre sur la commune voisine de Corsier une petite affaire de fabrication et de commerce de cacao et de chocolat. Il est alors âgé de 23 ans et s’associe avec Abram Cusin, qui quittera le navire deux ans plus tard.

Le cacao, produit en Amérique latine ou en Afrique, arrive en Italie par le biais de navigateurs génois.

François-Louis Cailler fait venir la matière première et innove en la transformant industriellement. Jusqu’à lui, confiseurs et pharmaciens utilisaient le cacao pour leurs préparations. Cailler produit un chocolat fin en grandes quantités à des prix avantageux, sous forme de diablotins(dragées) et de plaques.

En 1832, il crée sur la rive droite de la Veveyse une petite fabrique au lieu dit En Copet. Il y fait construire une broyeuse mécanique de son invention. Dans la liste de ses clients se trouve le duc de Talleyrand, ministre français des Finances.

L’industriel, qui meurt en 1852, a sept enfants, dont cinq fils. Et c’est son petit-fils, Alexandre-Louis, qui fera construire l’usine de Broc (FR) en 1898, après avoir découvert l’impétuosité des gorges de la Jogne.

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