Près de 650 logements pourraient sortir de terre sur les parcelles de Nestlé

RivieraA La Tour-de-Peilz et à Vevey, la société a promis des terrains aux mêmes promoteurs. Enquête

Sur les terrains de tennis de Nestlé, à La Tour-de-Peilz, 70 appartements viennent d’être mis à l’enquête.

Sur les terrains de tennis de Nestlé, à La Tour-de-Peilz, 70 appartements viennent d’être mis à l’enquête. Image: FLORIAN CELLA

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«C’est la fin d’une conception sociale de l’entreprise. Les mœurs ont changé en faveur de la révolution ultralibérale mondiale.» Ex-syndic PLR de Vevey, Yves Christen a bien connu deux directeurs généraux de Nestlé. Selon lui, sous leurs ères, ce qui se passe actuellement à La Tour-de-Peilz n’aurait pas été possible: la multinationale a décidé de sacrifier ses historiques terrains de tennis, à deux pas de son siège suisse, au profit d’un projet immobilier. «Pour Helmut Maucher (ndlr: président d’honneur décédé ce lundi à 90 ans), il était exclu que ce club soit réservé aux seuls employés Nestlé, raison pour laquelle il insistait pour y accepter aussi des personnes de la région», précise Yves Christen.

Actuellement, les 650 membres de ce club créé en 1934 sont pour l’essentiel des salariés de la multinationale (ou des membres de leurs familles), contre 150 externes. Le plus célèbre reste jusqu’à présent Charlie Chaplin.

Pas de réaction

Il y a moins de quatre ans, Nestlé avait déjà voulu «libérer» cette parcelle, pour la «valoriser dans le cadre du projet d’agglomération Rivelac». Mais la velléité de regrouper le Tennis Club Nestlé (TCN) avec celui de La Veyre (sur territoire de Saint-Légier) avait suscité une pétition de 300 adeptes peu emballés à l’idée de monter jusqu’à la sortie d’autoroute. Le projet avait été abandonné. Cette fois, aucun mouvement d’humeur contre la suppression des six courts de terre battue. «Les employés ont peur», affirme un joueur (lire ci-contre).

Nestlé a promis-vendu cette parcelle à des promoteurs qui prévoient d’y ériger deux immeubles de quatre étages sur rez-de-chaussée, pour 70 appartements en PPE, dont beaucoup de deux pièces (lire ci-contre).

Le projet a suscité quatre oppositions, dont une collective de 37 personnes. Leur avocat, Pierre Chiffelle, également membre du TCN, s’étonne: «Par le passé, les capitaines successifs de ce gros navire comprenaient l’importance du lien avec les collectivités locales et savaient que le bien-être des collaborateurs profite à l’entreprise. Le nouveau directeur n’en est visiblement pas conscient, pas plus que les autorités n’ont capté la dimension symbolique de ces courts, qui participent de la bonne image locale de Nestlé.»

Promoteurs identiques

À Vevey, deux autres parcelles Nestlé ont récemment fait couler beaucoup d’encre. Elles sont situées à Plan-Dessus, classé «zone réservée» en septembre 2017 par la Municipalité et donc sous l’effet d’un moratoire sur les constructions. Or Nestlé développait depuis 2014 deux plans de quartier dans ce périmètre. En «représailles», la multinationale a suspendu le projet d’espace d’exposition pour la Fondation Images, qui aurait dû prendre place dans l’ex-ferblanterie Nestlé.

Au Registre foncier, il s’avère que les deux parcelles de Plan-Dessus sont promises-vendues aux mêmes promoteurs que ceux développant le projet à La Tour-de-Peilz: Pierre Étoile (à l’origine du récent «Jardin cœur de ville», derrière la gare de Vevey), Geneco, Akylor et KR Immobilier.

En quoi consistaient les plans de quartier veveysans? Nestlé s’en est ouvert à 24 heures. Contrairement à un chiffre qui a circulé, il ne s’agit pas de 8000 m2, mais d’une surface de plancher de maximum 43'340 m2, soit potentiellement plus de 550 appartements, sur six étages.

Là où le bât blesse pour Nestlé, c’est que la plus petite des deux parcelles, à l’avenue Reller, est située juste en face de la Cour aux Marchandises, projet des CFF refusé en votation populaire, où 350 appartements étaient prévus sur 48'000 m2. Or les plans de quartier Nestlé s’avèrent plus denses que la Cour aux Marchandises: ils présentent un indice d’utilisation du sol (IUS) de 3,75 sur la petite parcelle et de 3 sur la grande, alors que celui de la Cour aux Marchandises était de 2,37. À titre de comparaison, le projet de La Tour-de-Peilz ne présente qu’un IUS de 1.

Densité augmentée

«À Vevey, on se trouve dans un environnement fortement construit et au passé industriel, défend Gérard Baumann, responsable du parc immobilier de Nestlé en Suisse. D’autre part, la densité a augmenté en cours de projet parce que la Ville, avant de geler nos projets, nous avait demandé d’ajouter des appartements d’utilité publique. Nous avions consenti à en prévoir entre 80 et 120, ce qui est un nombre important.»

Trop dense? «Alors qu’en d’autres endroits de ce quartier de Plan-Dessus on trouve des bâtiments de sept étages, nous nous sommes engagés à ne pas dépasser cinq étages plus attique, soit une hauteur de 18 m (ndlr: contre 32 m prévus à la Cour aux Marchandises). Mais il est tout de même normal d’utiliser un potentiel! Nous avons travaillé selon les demandes de la Ville, pour respecter la typologie et l’esprit du quartier, raison pour laquelle les projets ont été développés en forme d’îlots, avec des cours végétalisées.»

Gérard Baumann nuance par ailleurs l’IUS: «Cet indice de densité est moins important que la question d’ériger des bâtiments de qualité! Bien sûr que l’impact visuel de la Cour aux Marchandises aurait été énorme, au vu de la longueur qui était prévue!» «Même avec des IUS de 3, voire 4, comme on peut en trouver assez souvent au centre-ville de Vevey, le ressenti peut être agréable, confirme un spécialiste de l’urbanisme. Mais pour une grande parcelle comme celle de Nestlé au chemin Vert, si le tissu alentour n’est pas très densifié, cela peut paraître choquant.»

Frilosité politique

Ces questions éclairent d’un jour nouveau la décision de Vevey: la Municipalité a en fait bloqué les projets Nestlé pour s’éviter une claque de la population. «Un plan de quartier doit être signé par la Municipalité. S’il avait été soumis au vote populaire et rejeté comme la Cour aux Marchandises, nos édiles allaient dans le mur», explique une source proche du dossier.

Nestlé est-elle reconnaissante à la Ville de lui avoir évité, en instaurant ce moratoire, de gaspiller inutilement de l’argent dans un projet susceptible d’être balayé par le peuple? «Le demi-million dépensé à développer ces plans passe de toute façon par pertes et profits, affirme Gérard Baumann. Nous aurions préféré que le processus aille jusqu’au bout et que la population se prononce en toute connaissance de cause.»

(24 heures)

Créé: 08.03.2018, 06h29

Quelques chiffres

89,8 milliards Le chiffre d’affaires de Nestlé en 2017.
7,2 milliards Le bénéfice net de Nestlé en 2017 (en recul de 15,8%).
600 millions L’argent investi par Nestlé entre 1995 et 2020 sur la Riviera dans ses différentes constructions (Nest notamment) et rénovations (sièges, Alimentarium, etc.). Gérard Baumann, responsable du parc immobilier de Nestlé en Suisse: «Il est normal que nous voulions valoriser nos parcelles après avoir autant investi!»
500 000 fr. Le prix de vente de la ferblanterie de Pierre Étoile à Nestlé, le même jour où Nestlé promettait à ce promoteur de lui vendre les parcelles veveysannes. La ferblanterie avait pourtant été estimée à 1 million. «Une évaluation pour permettre à l’atelier typographique du Cadratin et au Théâtre des Trois-quarts (qui devaient s’y installer à l’époque) d’obtenir de l’argent des banques», dit Pascal Lorenzetti, de Pierre Étoile. Deal? «Pierre Étoile nous a permis de construire des places de parc pour le Nest, cela fait partie d’accords commerciaux, dit Gérard Baumann. Il était surtout important pour nous de remettre la main sur notre patrimoine historique. Le million était une valeur théorique selon l’affectation et l’usage futur.»

Club de tennis sans avenir

Si les deux immeubles de 70 logements se réalisent, où joueront les membres du Tennis Club Nestlé (TCN)? «Il a été demandé au comité du TCN de réfléchir à des solutions alternatives pour encourager les employés et leurs familles à continuer à pratiquer ce sport, notamment dans les clubs de tennis des environs ou proches de leur domicile. À ce jour, ces alternatives sont toujours en train d’être analysées», dit Caroline Biétry, du Service de communication de Nestlé.

La Veyre et Montreux ne pourront pas absorber tous les membres. «Ils pourront aussi choisir un club plus proche de leur domicile», souligne Caroline Biétry.

Pour sa prochaine assemblée générale, qui aura lieu le 15 mars, «l’avenir du club à long terme» est à l’ordre du jour. Mais n’en demandez pas plus au président du TCN: il ne veut pas parler à la presse. Assez logique, lorsque l’on sait que les multinationales verrouillent leur communication. Mais plus étonnant lorsque le refus de répondre porte sur des questions aussi factuelles et peu polémiques que le nombre de membres du club. «Le directeur a changé, le nouveau veut montrer son territoire et les employés ont la trouille», commente une source tennistique bien informée.

Un politicien de la Riviera constate: «La volonté de rendre Nestlé plus profitable a fait engager un nouveau CEO – Mark Schneider – dont c’est le boulot. La société se concentre donc sur les choses rentables à court terme, sans laisser des projets inexploités. Le fait de l’avoir engagé montre que la majorité des actionnaires et le Conseil se soucient moins de leur image de marque.»

«Pas pour nos employés»

À La Tour-de-Peilz, le projet prévu sur les tennis Nestlé comporte 70 appartements répartis ainsi: 5 studios, 14 appartements de trois pièces, 10 lots de quatre pièces et 2 de cinq pièces. La grande majorité (39) sont des deux-pièces. Cette part est surprenante. En effet, comme l’explique l’Observatoire cantonal du logement, la structure du parc immobilier change peu depuis trente ans; et ce qui se construit est, année après année, très semblable à l’existant, soit environ 30% de trois-pièces, suivis en 2e position des quatre-pièces (autour de 25%) puis enfin des deux-pièces. De 2000 à 2010, seuls 10% des logements construits étaient des deux-pièces. Mais la demande augmente: ils sont passés à 20% en 2015, toujours très loin des 56% du projet de La Tour-de-Peilz.

Pari sur l’avenir des besoins des familles monoparentales? Pierre Chiffelle, avocat de 37 opposants au projet, livre une autre analyse: «Tout laisse présager que l’affectation principale de l’immeuble est destinée à un habitat éphémère essentiellement constitué de cadres provisoirement en formation ou déplacés de l’entreprise Nestlé.» Le très bas prix de vente du terrain donné par Le Temps aurait pu faire croire à un deal: prix bas contre appartements dédiés à Nestlé.

Il n’en est rien, affirme Gérard Baumann, responsable du parc immobilier de Nestlé en Suisse. «Nous n’avons pas vendu cette parcelle 3 millions, mais 8,5 millions. Certes, il y aura probablement des salariés Nestlé qui achèteront ces appartements, mais nous n’avons pas la volonté de les loger. On pourrait même nous accuser de favoriser un employé par rapport à un autre. Enfin, la société n’investit plus dans la pierre.»
«Il n’y a pas d’arrangement, répond Laurent Manzoni, directeur général de Pierre Étoile. Simplement, nos projets sur les quatre dernières années comprennent entre 50% et 60% de deux-pièces, pour les personnes divorcées ou les retraités.»

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