Corseaux se casse le nez sur une odeur de cannabis

Cannabis«Ça pue la beu dans mon village!» Tel est le constat au bourg face aux effluves d’une plantation légale. Mais la loi ne cadre pas les odeurs.

L'odeur des plants de chanvre thérapeutique (CBD) sort des serres pour se répandre aléatoirement dans le village, au gré des courants.

L'odeur des plants de chanvre thérapeutique (CBD) sort des serres pour se répandre aléatoirement dans le village, au gré des courants. Image: Odile Meylan

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Àl’orée de Lavaux, Corseaux déploie tous les charmes d’une bourgade viticole. Mais en cet automne, l’arrière-fond olfactif est assez éloigné des relents de moûts en fermentation. Le parfum d’herbe dominant n’est pas celui du gazon soigneusement tondu autour des propriétés cossues, mais bien l’effluve du cannabis. L’origine de cette senteur caractéristique est identifiée: 4'000 m2 de chanvre thérapeutique, du CBD, cultivés sur les hauts du village dans les serres des Jardins de Corseaux. Un cannabis tout ce qu’il y a de plus légal, puisque sa teneur en THC, la substance stupéfiante, n’excède pas 1%. Autorisée depuis 2011, cette culture génère pourtant un conflit imprévu entre une exploitation et son voisinage.

Car le parfum émanant des serres s’insinue dans les ruelles, en particulier à la nuit tombée lorsqu’une légère bise descendante caresse les pentes. Cela dure depuis août, au début de la floraison, et culmine ces jours où la récolte bat son plein, secouant les plants et libérant les terpènes, ces hydrocarbures naturels extraits de l’huile essentielle de la plante. Il n’en faut pas davantage pour allumer un débat aussi inédit qu’insoluble: que faire lorsqu’une odeur incommode une collectivité?

Mères inquiètes

Olivier Murset commence à percevoir ce fumet bizarre fin juillet. Le citoyen pense d’abord que les travaux d’isolation sur son habitation sont en cause. «J’étais sur le point de contacter le Service technique intercommunal pour comprendre l’origine de cette odeur quand, en me baladant à vélo au-dessus des serres, je l’ai sentie. J’ai d’abord été soulagé que cela ne vienne pas de chez moi. Mais toutes les nuits, elle nous réveille ma femme et moi, tellement elle est forte!»

À la raffinée Hôtellerie de Châtonneyre, unique établissement public local, le chef de salle n’a jamais enregistré de plainte de gastronomes incommodés. En revanche, devant l’école, les mères de famille sont inquiètes: «Depuis août, on n’ouvre quasi plus les fenêtres, résume l’une d’elles. En dehors du THC, le cannabis contient plein de substances volatiles. On ne sait pas dans quelle mesure elles pourraient avoir un impact sur nos enfants ou pourraient nous aider à dormir!»

Le fléau est d’autant plus difficile à appréhender que les perceptions varient fortement, selon le quartier et même au sein d’un foyer: «C’est surtout ma femme qui sent, moi ça ne me dérange pas trop, j’ai l’odorat moins sensible», lâche Didier Siegfried qui a posté le sujet sur Facebook. À l’enseigne de «Corseaux Mon village», les internautes partagent des sentiments grinçants, allant jusqu’à émettre des soupçons: «Je me demande si c’est de la beuh légale pour sentir aussi fort…»

«On peut se demander si ce qui dérange les gens c’est l’odeur en tant que telle ou la connotation du cannabis»

Croisée au village, Sophie Kellenberger jette un regard critique sur cette «polémique»: «On peut se poser la question de savoir si ce qui dérange vraiment les gens c’est l’odeur en tant que telle ou la connotation du cannabis, associé à la drogue. CBD, THC, tout ça n’est pas très clair pour les gens.»

Avec son parler franc et son approche frontale des conflits, le truculent propriétaire des serres partage ce sentiment. Frédéric Gay n’a rien à cacher et invite ses concitoyens via les réseaux sociaux à découvrir la plante de la discorde. Selon lui, l’odeur ne constitue qu’un point d’attaque supplémentaire contre son commerce novateur, implanté sur un site précédemment dévolu à la culture de géraniums et de bégonias pour la grande distribution. «Le cannabis a des vertus extraordinaires et un gros défaut: il pue! Je comprends que ça embête les gens. Mais quand on sulfate les vignes, ils reçoivent plein d’odeurs chimiques et personne ne parle jamais des terres polluées de Lavaux!» s’insurge celui qui s’est installé là en 2014 avec un projet de cultures potagères en biodynamie. Il y a presque totalement renoncé au profit du CBD, pour des motifs assumés de rentabilité.


Frédéric Gay reconnaît que ses plantes sentent. Pourtant, tout est légal dans ses cultures.

Davantage que la mise en place d’un séchoir à tabac fermé envisagée l’an prochain, une seule solution pourrait à ses yeux résoudre ce conflit de voisinage: revendre ses serres et déployer son activité ailleurs. Le phénomène ne touche pas uniquement Corseaux. À quelques encablures, dans la plaine du Rhône, un horticulteur possédant des surfaces cultivées en CBD se désole également: «Les gens sont de plus en plus intolérants en général et envers l’agriculture en particulier. Et comme on est dans une culture autorisée par une jurisprudence plutôt qu’une loi, il y a encore du flou…»

L’affaire a été portée devant le Conseil communal de Corseaux. Tout le monde convient que l’exploitation incriminée est en zone viticole et para-agricole et que la culture est dans les normes admises, tests de police à l’appui. Le dérangement olfactif reste insoluble. Le syndic, Antoine Lambert, a dû plonger son nez dans les méandres légaux sur mandat de l’assemblée. «Il a été ardu d’obtenir des informations», confesse-t-il. L’édile s’est fendu de moult démarches auprès de plusieurs corps de police et services de l’État, en concordance avec la commune limitrophe de Chardonne, où les relents âcres se promènent également.

Affaire politique

Conclusion: l’unique levier des administrés importunés serait de saisir la justice pour «immiscions excessives», en invoquant l’article 684 du Code civil spécifiant que «sont interdits la pollution de l’air, les mauvaises odeurs, le bruit (…) qui ont un effet dommageable et excédent les limites de la tolérance que se doivent les voisins d’après l’usage local». «Mais les limites de la tolérance, c’est quoi lorsqu’on parle d’une odeur? soupire le syndic. Il n’y a pas de mesure comme pour le bruit, impossible de fixer une ligne rouge. C’est une appréciation personnelle!»

«Les limites de la tolérance, c’est quoi lorsqu’on parle d’une odeur? Il n’y a pas de mesure comme pour le bruit, impossible de fixer une ligne rouge»

De fait l’administration elle-même sèche sur l’olfaction. Ni le service des communes, qui vise les règlements de police, ni celui de l’agriculture, à qui les plantations de CBD sont annoncées, ni la Direction générale de l’environnement, chargée de la qualité de l’air, ne disposent d’un cadre bien défini. Tout au plus les horaires d’épandage ou la proximité aux porcheries figurent-ils parfois dans les règlements communaux.

Chargé de la communication à la Direction générale de l’environnement, Denis Rychner conclut néanmoins sur une réflexion pleine de bon sens terrien: «Il faut se souvenir que le chanvre a été une culture traditionnelle pendant des siècles en Suisse. Les gens étaient habitués à sentir cette odeur, comme on sent aujourd’hui celle du colza lors de la floraison. Il n’est pour l’heure pas prévu de légiférer à ce sujet. Le public va devoir se réhabituer à ces odeurs dans notre paysage olfactif, de la même manière que l’odeur de la fermentation du raisin, par exemple, en fait partie.» (24 heures)

Créé: 02.11.2018, 06h43

Mesurer une odeur, mode d'emploi

La jurisprudence est mince en matière de conflits autour d’odeurs. En février dernier, le Tribunal fédéral déboutait une restauratrice bâloise aux prises avec un voisin autour d’un compost. La dame n’a pu «prouver» les relents désagréables et les juges ont estimé qu’un compost ne sentait pas nécessairement mauvais.

Ce n’est sûrement pas l’avis des habitants de la basse Plaine du Rhône qui ont vécu plus d’un bail en litige ouvert avec la société Compost Chablais Riviera SA. L’usine de compostage mise en service à Villeneuve en 1999 a connu une jeunesse difficile, générant des effluves nauséabonds dans cinq communes alentours. Le conflit s’est tellement envenimé que l’Etat s’est fendu d’une «enquête neutre» en 2006 pour évaluer le degré de nuisance. L’ordonnance fédérale sur la protection de l’air prévoyait cette option pour déceler des immissions excessives, soit la concentration de polluants dans l’air ambiant.

L’Office fédéral de l’environnement proposait quatre méthodes, pour le moins nébuleuses… Le calcul d’odeurs grâce à leur dispersion atmosphérique (valable pour des émissions ponctuelles quantitativement déterminées comme une cheminée unique), l’olfactométrie, consistant à réunir un groupe d’experts pour évaluer les concentrations d’odeurs émises, le sondage auprès de la population (peu fiable en cas de litige avec celle-ci) et la visite des lieux, où l’on évalue en pourcent «la fréquence à laquelle les immissions d’odeur sont perceptibles» en des points donnés sur une période de plusieurs mois.

Cette dernière option a été retenue et a conclu à des immissions excessives uniquement à proximité immédiate de l’usine, ce qui n’a fait qu’augmenter l’ire des protagonistes. L’affaire ne s’est résolue qu’avec la création d’un nouveau digesteur par SATOM, repreneuse de l’installation en 2007. Avec pour effet de contenir toute émanation olfactive.

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