Double, l’agent jouait du képi pour abuser ses cibles

ProcèsSous un faux profil, il extorquait des photos crues à des femmes. Comme gendarme, il les incitait à céder.

Tête basse, l’accusé est arrivé en compagnie de son avocat, Jean-Emmanuel Rossel. Image: CHANTAL DERVEY

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«Quand j’ai appris que c’était lui, j’ai été choquée. Je n’aurais jamais pensé qu’il pourrait faire une chose pareille. Il m’avait dit qu’il était policier.» Elles ont été trois à répéter ce leitmotiv mercredi devant le Tribunal correctionnel de l’Est vaudois.

Ces jeunes femmes ont dénoncé l’enfer subi pour avoir fait confiance à un gendarme de leur connaissance. Le fonctionnaire les avait encouragées à adresser des photos compromettantes à des maîtres chanteurs actifs en ligne. Sauf que, derrière les pseudos, c’était lui-même qui agissait.

Il faut remonter à 2012 pour déceler une première fois le double visage de celui qui était également moniteur de gym sur la Riviera, admiré par ses cadettes adolescentes du club. Il se lie avec l’une d’elles, entame des échanges à caractère sexuel étalés sur trois années. Elle a entre 13 et 15 ans. Il effectue sa formation de gendarme.

Au cours de ces conversations, où l’on peut lire des propos comme «Tu as un corps de malade» ou «Ça me saoule qu’on ne fasse rien de plus», l’aspirant adresse des photos de lui nu, parfois le sexe en érection, et des vidéos dans lesquelles il se masturbe.

Ce genre de prises de vues, il se met à en adresser aussi à d’autres femmes, en septembre 2016. Une ancienne petite amie, une inconnue croisée sur Tinder sont ciblées, tandis qu’il reprend contact avec la sociétaire du club de gymnastique.

Il en veut désormais davantage et insiste pour obtenir des clichés dénudés. Une fois en leur possession, caché derrière un faux profil féminin et d’autres avatars, il exige de nouvelles prises de vues sous peine de diffuser les images compromettantes.

Poses dégradantes

Il reproduit le même schéma avec toutes ses proies et va particulièrement loin avec son contact Tinder. Sous sa fausse identité, il lui dicte des poses dégradantes, impose un délai d’envoi. Voyant apparaître une vue humiliante sur son propre mur Facebook, elle panique et cherche conseil... auprès de son contact gendarme.

Il livre alors ces recommandations glaçantes: obtempérer sous peine de voir le chantage se poursuivre, effacer toutes leurs conversations («comme ça, tu n’y penseras plus») et ne pas porter plainte. Cela ne servirait à rien, soutient-il, puisque la police ne peut pas remonter aux auteurs sur la Toile.

C’est là qu’il s’est lui-même fourvoyé. Saisis d’une plainte de la plus jeune des victimes début octobre 2016, ses collègues enquêteurs, présents au procès, débusquent l’adresse IP de son ordinateur derrière un faux profil et enclenchent la machine judiciaire.

Entre-temps, l’assistante en pharmacie la plus gravement abusée a dégringolé. Certaines de ses photos obscènes ont été publiées, adressées à des amis et des collègues. Elle songe à se supprimer, met de longs mois à se relever. «La chaise à côté de moi aurait pu être vide aujourd’hui», a rappelé son avocat, Yann Jaillet, pour souligner la gravité des délits.

L’attrait du pouvoir

Congédié aussitôt de la gendarmerie, l’ex-policier fait profil très bas. Il admet en bloc. Tremblant de toute sa fine ossature, pleurant à chaudes larmes, il demeure incapable d’expliquer cette «idée débile», qu’il requalifie aujourd’hui d’actes «extrêmement graves».

«Je ne sais pas; je ne sais plus», répète-t-il en boucle. Que recherchait-il? L’expertise psychiatrique lève un coin de voile: ce n’est pas tant le contenu des images et une excitation sexuelle qui le motivaient que le fait d’exercer un pouvoir, d’avoir le contrôle sur ses victimes, pensent les spécialistes.

Rappelant le double viol des obligations légales et morales d’un représentant de l’ordre, la procureure, Myriam Bourquin, a requis une peine «exemplaire»: 3 ans de prison, dont 6 mois ferme. La défense espère un sursis complet, insistant sur le repentir du prévenu.

Geste rare, l’ex-fonctionnaire est venu aux débats avec 10'000 francs cash pour indemniser ses victimes, auxquelles il a présenté des excuses en sanglotant. Verdict vendredi.

Créé: 26.02.2020, 21h33

«Pornodivulgation» et «sextorsion»

La pression exercée par l’ex-gendarme sur ses victimes porte un nom: «pornodivulgation».

Au contraire de la «sextorsion», qui a pour but d’obtenir de l’argent sous la menace de publier des photos crues, le chantage de pornodivulgation intervient le plus souvent dans un contexte de vengeance personnelle.

Difficile de connaître la fréquence de ces cybercrimes, car ils ne sont pas répertoriés comme tels dans la statistique fédérale, qui comptabilise les infractions au Code pénal. «Or, ces cas relèvent de plusieurs infractions et, d’un cas de figure à l’autre, ce ne sont pas les mêmes qui sont commises», relève Alain Noble, intervenant LAVI (loi fédérale sur l'aide aux victimes d'infractions).

Sans pouvoir les chiffrer, le professionnel note que des victimes de ces cybercrimes sont régulièrement adressées au centre vaudois par la police.

Ces infractions, quelles sont-elles? Au procès de Vevey, le Parquet a retenu la calomnie (il a fait passer une victime pour une femme de peu de vertu), la contrainte, la contrainte sexuelle et la pornographie. L’«abus de détresse», la «violation du domaine secret ou du domaine privé au moyen d’un appareil de prise de vues» ou encore l’«extorsion et chantage» peuvent aussi couvrir ces agissements.

Dans le cas précis, l’abus d’autorité aurait-il pu être retenu, le policier ayant obtenu la confiance de ses cibles par son métier? «Non, répond la procureure, Myriam Bourquin, car il n’a pas agi en accomplissant un acte de puissance publique.»

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