La légende alpine d’une usurpation d’identité

PréalpesLa Dent-Favre et le Petit-Muveran sont-ils inversés? Le doute est récurrent chez les alpinistes depuis plus de 150 ans.

Dans la chaîne du Muveran (vue depuis le Grammont), le Petit-Muveran et la Dent-Favre sont-ils bien situés? Le premier ressemble furieusement à une dent et le second au  Grand-Muveran, clament les sceptiques.

Dans la chaîne du Muveran (vue depuis le Grammont), le Petit-Muveran et la Dent-Favre sont-ils bien situés? Le premier ressemble furieusement à une dent et le second au Grand-Muveran, clament les sceptiques. Image: Visinand.ch

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«Un serpent de mer, comme le Loch Ness, qui ressurgit de temps à autre. Il paraît clair que sur les cartes le Petit-Muveran et la Dent-Favre sont inversés.» Comme une évidence pour Jean-Pierre Reitz, ancien Conservateur de la nature du canton de Vaud et passionné de cartographie. Pour lui, il ne fait aucun doute que les deux petits frères du Grand-Muveran, dans le massif du même nom à la frontière valdo-valaisanne, sur les hauteurs de Bex, usurpent leur nom mutuellement.

Son ton péremptoire se base sur un constat simple que résume Gérard Nicollerat: «Le Petit-Muveran a la forme d’une dent, et la Dent-Favre ressemble à s’y méprendre au Grand-Muveran». Raison pour laquelle l’agriculteur-arboriculteur à la retraite de Bex a pris son téléphone pour faire remonter à la surface cette légende alpine qui le turlupine depuis des années. Sans compter que la probable confusion entre Dent-Blanche et Dent-d’Hérens, en Valais, montre bien, à son sens, que des erreurs topographiques existent (lire ci-contre).

Mythe démenti par l’Etat

Sauf qu’à chaque tentative de présenter des preuves, il a fallu baisser pavillon. Olivier Epars, député Vert et grand amateur de randonnée, lui-même convaincu d’une inversion, avait même tenté d’obtenir des éléments tangibles en interpellant le Conseil d’Etat et ses services en 2013.

La réponse de Nuria Gorrite s’était voulue claire: même si «la problématique est très connue auprès des alpinistes, […], selon les éléments dont dispose le Conseil d’Etat, cette inversion cartographique serait une légende». Après consultation de plusieurs cartes du XIX et XXe siècles par ses services, la ministre avait conclu: «Sans écarter la possibilité d’une mention des deux montagnes précitées dans une carte antérieure à 1845, il est peu probable que l’on produise un jour un document attestant l’inversion évoquée». Fin de la discussion. «Je ne suis toutefois pas totalement convaincu que le travail a été fait jusqu’au bout», estime encore aujourd’hui Olivier Epars.

A tout hasard, on prend la direction des Archives cantonales. Sans plus de succès, mais en y gagnant une jolie leçon de toponymie. «On ne trouve pas de carte plus ancienne à celles de référence (ndlr, les cartes Dufour et Siegfried, XIXe et début du XXe) qui atteste d’une confusion», selon François Falconet, adjoint à l’archiviste cantonal.

La première mention au massif du Muveran daterait de 1730, sous la dénomination Moverant. Une carte d’alpage de la même période indique «vers les Sex (ndlr, pics) de Moverant», ce qui signifierait qu’on en distinguait au moins deux. Pour la Dent-Favre, les dénominations successives vont de Dent au Favre, Dent aux Favres, Dent Fava et, enfin, Dent-Favre. Mais aucun indice alimentant la piste d’une confusion entre Dent-Favre et Petit-Muveran.

«Je ne peux prétendre avoir tout consulté, reprend François Falconet, car s’il fallait se plonger dans tous les plans cadastraux, cela prendrait un temps fou. Cela dit, les cartes anciennes se concentraient sur les terres de plaine, de plus grande valeur, et délaissaient en grande partie celles de montagne, qui présentaient bien moins d’intérêt pécuniaire.»

«La croix et la bannière»

Jean-Pierre Reitz l’admet lui-même: «Pour prouver l’erreur, ce serait la croix et la bannière», pour autant qu’erreur il y ait. Mais, en spécialiste et admirateur du travail des premiers topographes, il s’accroche à la version du doute raisonnable. «Ils arrivaient pour une saison, en train, à cheval, avec des guides sur place, certains avec des vues depuis le canton de Vaud, d’autres depuis ailleurs. Ils n’inscrivaient pas les données directement sur la carte, mais d’abord sur une feuille, avec un calque, qui disparaissait parfois ou s’effaçait avec la pluie.»

Pris au jeu, l’habitant de Jouxtens-Mézery continue sa démonstration en sortant une carte au 1:50’000 de 1880 de la chaîne du Muveran. «Pour l’établir, les cartographes «Ch. Wolfsberger» et «L. Held» ont effectué leurs levés à 39 ans d’écart (1840-1879), chacun sur son secteur.» Et d’en conclure que des données ont pu s’altérer.

Il est toutefois très peu probable que quelqu’un démontre un jour la véracité d’une inversion Petit-Muveran-Dent-Favre, estime le géomètre cantonal Vaudois Cyril… Favre: «Du reste, s’il fallait aujourd’hui inverser ces deux noms, cela aurait très vraisemblablement de nombreuses conséquences – littérature, guides de randonnée, balisage de chemins, etc. – qu’il est n’est pas possible d’identifier et encore moins de chiffrer». La légende du Muveran risque de planer encore longtemps sur les cimes. (24 heures)

Créé: 13.08.2017, 08h12

Dent-Blanche et d’Hérens: qui est qui?

Le Valais compte une légende du même type autour de la Dent-d’Hérens (4171 m) et la Dent-Blanche (4357 m). Non seulement la première est bien plus blanche que la seconde, mais elle se situe étrangement bien plus loin du val qui porte son nom – le Val d’Hérens – que sa comparse qui le domine. D’autres indices existent dans la littérature alpine. En 2012, un guide du Club Alpin Suisse faisait un point précis. L’auteur évoquait, entre autres choses, des approximations sur certaines cartes du XVIIIe et une population divisée. «Alors que les habitants de la basse vallée appelaient la Dent-d’Hérens, Dent-Blanche, ceux de la haute vallée la connaissaient comme Dent d’Erins. De la même façon, la Dent Blanche était désignée comme Dent d’Erins par les gens à l’entrée de la vallée, tandis que, pour ceux de la partie amont, elle s’appelait encore Deng blangzi». Selon Wikipédia, la Dent d’Hérens fut bien nommée Dent Blanche (vers 1820), mais la confusion liée à l’imprécision des cartes et aux différentes dénominations fit que l’on échangea les noms vers 1850 pour aboutir à la situation actuelle.

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